Francine Descarries – Ma trajectoire de carrière
| Ce texte est publié à titre posthume et relate la riche carrière professionnelle de Francine Descarries, rédigé par elle-même. |
Quelques données biographiques
Après 35 d’enseignement et de recherche à l’UQAM, je garde encore le même enthousiasme et un désir toujours aussi profond de contribuer au développement des études féministes, à leur transmission, à leur valorisation et à leur rayonnement international.
Rien ne me prédestinait à la carrière qui a été la mienne et la jeune femme en moi, qui avait dû abandonner ses études pour des raisons indépendantes de sa volonté, regarde aujourd’hui avec une certaine fierté, mais aussi humilité, son bilan. Comme au premier jour, je demeure reconnaissante au département de sociologie de m’avoir accueilli en ses rangs et, plus largement, à l’UQAM de m’avoir offert l’espace pour contribuer à la production d’une sociologie féministe, d’avoir soutenu mes initiatives et recherche et considéré comme légitime ma contribution à l’institutionnalisation des études féministes.
Ma vie à l’UQAM
Mon entrée au département de sociologie de l’UQAM en janvier 1986 constituera un des événements les plus marquants et les plus heureux de ma vie professionnelle. J’y ai trouvé un milieu propice et accueillant à mes objectifs d’enseignement et de recherche.
Développement du champ des études féministes :
Mon embauche à l’UQAM dès 1985, m’a permis de faire partie de cette génération de chercheures qui ont su créer une brèche au sein des sciences humaines en contestant la perspective androcentriste dominante, en participant à la construction d’une épistémologie féministe et en oeuvrant à l’institutionnalisation d’un enseignement et de pratiques de recherche en études féministes au sein même de l’UQAM et à l’extérieur de celle-ci.
Au chapitre de l’enseignement : développement de cours en études féministes et formation de la relève
L’encadrement et le soutien des étudiantes et des étudiants à tous les cycles ont toujours constitué pour moi une priorité. Je suis particulièrement fière de la vingtaine d’étudiantes et d’étudiants qui ont complété leur mémoire de maîtrise et de la quinzaine d’étudiantes et d’étudiants qui ont terminé leur thèse de doctorat sous ma direction ou codirection. Elles et ils détiennent maintenant des postes de professeur d’université, de chercheures universitaires ou d’agentes de recherche dans des organismes gouvernementaux et communautaires, de direction de services et de groupes de femmes.
Mes travaux subventionnés de recherche et les infrastructures de recherche que j’ai dirigées ont permis à une centaine d’étudiantes et d’étudiant des cycles supérieurs de s’initier « à » et « par » la recherche sous ma direction ou dans le cadre d’activités de l’Alliance de recherche Iref/Relais-femmes (ARIR) et du Réseau québécois en études féministes (RéQEF).
À travers mes activités d’enseignement et de multiples activités de transfert des connaissances dans le réseau des groupes de femmes, je pense avoir contribué à la formation d’une large partie des professionnelles et des intervenantes œuvrant au sein du mouvement des femmes québécois ainsi que de plusieurs professeures de Cégeps. Toutes ces personnes sont de véritables contributeurs au champ des études féministes et agissent comme agents de changement dans notre société.
Au chapitre de l’enseignement, en plus de travailler au développement de la programmation et d’encadrer un nombre important d’étudiantes et d’étudiants, j’ai initié des cours piliers des programmes de 1er, de 2me et de 3e cycles dont l’Introduction à la pensée féministe et Femmes féminismes et rapports de sexe : analyse sociologique au premier cycle. Au deuxième cycle, d’abord au département de sociologie puis également à l’Institut de recherches et d’études féministes (IREF), depuis la création d’une concentration de deuxième cycle en études féministes en 20.. , j’ai eu le privilège d’animer, bon an mal an, au moins un séminaire sur les approches théoriques et méthodes de recherche en études féministes. Pendant quatre ans, j’ai été responsable du Séminaire FEM9000 offert comme cours obligatoire de la concentration doctorale en études féministes, première du genre au Québec. En fonction d’un accord intervenu avec le département de sociologie, ce séminaire fait également partie des quatre séminaires théoriques offerts dans le cadre du programme de doctorat du département, ce qui représente pour moi la concrétisation d’une prémisse qui a toujours informé mon enseignement, à savoir que la sociologie féministe des rapports sociaux, en raison de la transversalité de son regard, est indissociable du corpus de la sociologie.
Au cours de ma carrière, j’ai eu aussi, en autant que faire se peut, un souci constant de maintenir une présence au sein des études de premier cycle, convaincue que les étudiantes et les étudiants ont besoin, dès leur arrivée à l’université d’avoir un contact avec des professeur.e.s d’expérience et d’être initiés aux bases méthodologiques ou théoriques de leur discipline. C’est une telle préoccupation qui m’a amenée à la fin des années ’80 à mettre sur pied, en collaboration avec mon collègue Jean-Guy Lacroix, un cours d’Initiation à la recherche scientifique et de développer dans le cadre de l’expansion des programmes d’enseignement à l’IREF un cours d’Introduction à la pensée féministe. Ce dernier, maintes fois remaniés depuis, a été conçu afin de permettre l’accès à l’étude de textes anciens et des textes « fondateurs » de la pensée féministe contemporaine afin de mettre les étudiantes et les étudiants en contact avec les différentes influences et perspectives qui ont présidé à l’émergence de la pensée féministe contemporaine. […]. Mon passage à la direction des études avancées au département de sociologie m’a enseigné à quel point le mentorat professoral est une condition nécessaire, sinon suffisante, pour la réussite étudiante à la maîtrise et au doctorat.
D’autre part, tant au département de sociologie qu’à l’IREF, il m’a toujours paru important de soutenir les activités étudiantes initiées, hors cours, sur le campus de l’UQAM et d’y participer de manière formelle ou informelle. J’ai vu passer à l’UQAM plusieurs cohortes d’étudiants et d’étudiantes et vécu avec certaines d’entre elles des expériences inoubliables dont la première, et non la moindre en 1990, a été l’organisation d’une exposition d’envergure, Florilège des savoirs oppresseurs dans l’Atrium centrale de l’UQAM à l’occasion des célébrations du 50e anniversaire du droit de vote des femmes. De même, mon passage à la direction des études avancées au département de sociologie m’a enseigné à quel point le mentorat professoral est une condition nécessaire, sinon suffisante, pour la réussite étudiante à la maîtrise et au doctorat.
Ma contribution au développement de l’enseignement en études féministes et mes compétences pédagogiques ont été reconnu par l’attribution en 2002 du prix Femmes de mérite secteur éducation du Y des femmes de Montréal. Ce prix saluait à la fois ma contribution en recherche et l’importance de ma contribution à la formation d’une relève dans le milieu universitaire et le mouvement des femmes québécois.
Les nombreuses invitations que m’ont adressées des collègues d’ici et d’ailleurs au fil des ans témoignent également de l’intérêt soulevé par mes enseignements. Outre les nombreuses prestations dans des cours ou séminaires de collègues des universités de Montréal, Laval, Sherbrooke et McGill, j’évoque avec plaisir mes premières expériences d’enseignement à l’étranger en 1990 et 1993 respectivement dans le cadre des Séminaires de Sciences humaines à l’Université de Picardie dont la responsable était Joëlle Benayoun et de l’invitation que m’avait adressée ma regrettée collègue Claude Zaïdman pour participer à son séminaire en études féministes du Programme de D.E.A. en sciences sociales de l’Université Paris II. L’expérience vécue dans le cadre de la mission de recherche à l’Académie des sciences de Roumanie en 1996, celle procurée par le programme d’échange de professeure avec l’université de Brasilia en 1998, tout comme les séminaires organisés à l’Université de Ouagadougou, Burkina Faso en 1999 autour de mes travaux comptent parmi les moments forts de ma carrière d’enseignante.
Ces deux derniers séjours auront été tout particulièrement déterminants sur l’orientation de ma trajectoire de carrière. Le second m’ouvrant à une réalité et à de nouveaux questionnements que seul un travail in situ avec des étudiantes et des étudiants peut apporter, alors que le second m’a offert l’opportunité de créer des liens de travail étroits avec des chercheures brésilienne des département de sociologie, d’histoire et de traduction de l’Université de Brasilia. De plus récentes dates, je souligne que ma participation en 2007 à des séminaires de doctorat au Centre Louise Labé de l’Université de Lyon, au Gedisst, groupe de recherche à l’IRESCO/CNRS et affilié à l’Université Paris 8, à l’Université des femmes de Bruxelles, etc. sont à l’origine de collaborations qui se poursuivent aujourd’hui.
Au chapitre de la recherche : programme de recherche et publications
- Parmi mes contributions majeures à l’essor du nouveau champ études que représente les études féministes figure, dès 1980, la publication de mon mémoire de maîtrise sous le titre L’École rose… et les cols roses qui deviendra l’un des premiers ouvrages québécois offrant une lecture féministe des concepts de division sexuelle du travail et de reproduction sociale à travers les actions socialisatrices de l’école et du monde du travail. Le bref chapitre théorique conjuguant pour la première fois les théories de la reproduction de la division sociale de classe à celle de la reproduction de la division sociale des sexes que les éditeurs ont consenti à garder dans l’ouvrage a longtemps servi, dans plusieurs cours de sociologie au niveau collégial, à introduire à la théorie de la reproduction sociale des sexes.
- J’ai également fait œuvre de pionnière en publiant, en 1988, Le mouvement des femmes et ses courants de pensée : essai de typologie qui, traduit en anglais et en portugais, deviendra un best-seller pour l’enseignement des théories féministes au Québec au Canada et au Brésil. En rupture avec le présupposé d’une pensée féministe univoque ou homogène, la grille de lecture développée départage certes, mais surtout aide à expliciter les fondements théoriques et stratégiques des multiples courants de pensée qui traversent le champ des études féministes. Poursuivi au fil des ans, ce travail de déconstruction offre un outil d’autant plus nécessaire aujourd’hui qu’il ne l’était au moment de sa conception initiale, que les propositions théoriques et stratégiques circulant au sein des études féministes sont de plus en plus complexes voire s’opposent sur certaines problématiques sociales. L’article que j’ai publié 1998 Le projet féministe à l’aube du 21e siècle : un projet de libération et de solidarité qui fait toujours sens – également traduit en portugais – rend bien compte de l’évolution de cette démarche et de son pouvoir didactique. La pertinence sociologique de la grille de lecture qui y est développée a été reconnue par le classement de cet article parmi les « Classiques des sciences sociales ». (http://classiques.uqac.ca/contemporains/descarries_francine/descarries_francine.html).
- Cette volonté d’éviter les interprétations convenues se concrétisera, au cours des années 2000, dans la poursuite d’un important projet de recherche subventionné : Discours et interventions féministes : un inventaire des lieux, cochercheure : Christine Corbeil, École de travail social, UQAM et dans la direction entre 2005-2009 de l’Alliance de recherche IREF/Relais-femmes sur le mouvement des femmes au Québec. De nombreux articles individuels ou signés en collaboration avec Christine Corbeil ou des étudiantes graduées associées au projet résultent de cette implication
- Au-delà de la production des savoirs féministes, l’analyse de leur institutionnalisation en tant que champ disciplinaire et le développement des pratiques de recherche qui en découlent a été au cœur de plusieurs collaborations de recherche et ont donné lieu à diverses publications et communications. L’intérêt de plusieurs projets développés dans ce créneau a été reconnu par l’octroi d’importante subventions de recherche. Les travaux qui en ont résultés ont indubitablement contribué, au fil des ans, au développement et à la reconnaissance scientifique du champ des études féministes.
J’évoquerai à ce titre la recherche menée sur une période de plus de trois ans – 2006-2010 – en collaboration avec Marilyn Porter, de l’Université Memorial à Terre-Neuve et de Linda Christiansen Ruffman de Saint Mary’s University, Research as if women mattered: Canadian feminist scholarship in the global age. L’objectif visé par ce projet était de comprendre les particularités du développement des études féministes québécoises et canadiennes pour développer un corpus féministe informé par les deux cultures linguistiques en présence. Plusieurs des constats dégagés de cette étude sont au cœur de notre volonté de favoriser la création d’un Réseau québécois en études féministes (voir la section réservée aux projets futurs). Toujours dans ce même esprit j’ai collaboré entre 2005 et 2008 à la cueillette des biographies de plus d’une quarantaine de chercheures féministes de la première génération dans le cadre d’un projet subventionné : Inventing Feminist Scholarship and Women’s Studies in Canada, 1965-1976. Les résultats de ce travail a donné lieu à la publication d’un ouvrage fort bien accueilli dans les milieux féministes canadiens et québécois : Robbins, Wendy, Margrit Eichler, Meg Luxton et Francine Descarries (2008). Minds of Our Own: Inventing Feminist Scholarship and Women’s Studies in Canada, 1966-76, Wilfrid Laurier Press et à la publication en 2010 d’un article « Le féminisme : un choix de parcours », dans Andersen, Margaret (ed.) Feminist journeys/Voies féministes, Ottawa, Feminist History Society, 106-111 ou encore Descarries, Francine (2005). « Émergence et développement des études féministes au* Québec », LABRYS, études féministes/estudos feminista, vol. 7, janvier-juillet. Antérieurement, pour cette même revue électronique brésilienne, nous avions assumé la production d’un numéro spécial Paroles du Québec avec la double intention de faire traverser des frontières pour mieux faire connaître les expériences québécoises de collaboration entre les chercheures féministes et le mouvement des femmes, de même que les types de pratiques et d’actions transformatrices qui en découlent.
- Passionnée depuis mon mémoire de maîtrise par la dynamique de la reproduction sociale de la division/hiérarchie des sexes, c’est, dès mon arrivée en fonction à l’UQAM, que j’ai décidé de m’intéresser à la question de la maternité. Intérêt qui m’habite encore aujourd’hui. Les premiers articles résultant de ma collaboration de recherche avec Christine Corbeil ont mis en évidence la pluralité des points de vue exprimés au sein du mouvement des femmes sur la maternité. Nos travaux ont mis en évidence les ambiguïtés et les présupposés qui doivent être clarifiés pour élaborer une problématique de la maternité capable de rendre compte de l’expérience quotidienne de la maternité dans sa double composante matérielle et affective et d’induire des changements dans les modèles de parentalité.
Par la suite, nos travaux de recherche nous ont conduit à analyser les multiples facettes de l’expérience de près de 600 mères travailleuses, du double point de vue de leur rapport à la famille et au travail. Parmi les premiers travaux du genre, ce projet de recherche aura permis de caractériser les conditions matérielles et socioprofessionnels dans lesquelles les mères-travailleuses québécoises négocient l’articulation famille/travail, de cerner la diversité des expériences selon les milieux socio-professionnels et leur statut conjugal, de même que les différentes représentations qu’elles entretiennent de leur double identité de mère et de travailleuse. Du point de vue théorique, une réflexion critique nous a mené à proposer la notion d’articulation famille/travail, plutôt que celle de conciliation famille/travail, la seconde appelant davantage à une logique d’accommodement alors que la première vise à dépasser l’ambition d’harmonisation des temps et des espaces familial et professionnel de la conciliation pour s’adresser à l’ensemble des processus qui déterminent l’intersection et le recouvrement de l’une et l’autre sphère. Les résultats de cette recherche ont fait l’objet d’articles, de chapitres de livres, de présentations dans des colloques et congrès scientifiques et de rédaction d’avis auprès d’organismes gouvernementaux.
La publication de l’ouvrage Espaces et temps de la maternité dont j’ai assumé la codirection avec Christine Corbeil en 2002 est venue en quelque sorte clore le premier cycle de nos travaux sur ce thème. Elle sera aussi l’occasion de présenter au lectorat francophone une synthèse de l’évolution récente de la pensée féministe sur la maternité et la famille, d’offrir une vision de l’éventail des thématiques et des problématiques de recherche touchant la maternité développées au cours des trente dernières années et, enfin et surtout, de donner accès aux nouveaux questionnements et aux nouvelles façons de penser l’expérience et les rapports maternel et parental. Au cours des dernières années, le travail théorique réalisée sur la question de l’articulation maternité/travail ou plus largement famille/travail et la double identité des mères travailleuses a été mobilisé au bénéfice d’analyse de cas concrets et mené à différentes collaborations de recherche action avec les membres du Comité femmes de l’Union des artistes, des parents-étudiants de l’UQAM ou de l’Association des réalisatrices équitables notamment. Plusieurs publications et communications énumérées dans mon curriculum vitae témoignent de la constance de cet intérêt tout au long de mon parcours professionnel.
Recherche en partenariat
Mon parcours scientifique est jalonné par de nombreuses collaborations avec des groupes et des organismes externes qui se sont actualisées dans le cadre de projets hautement subventionnés par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH) [Programme ARUCS université-communauté] et par le Fonds québécois de recherche sur la société et la culture (FQRSC) [Programme Équipes en partenariat], de même que par le Protocole UQAM/Relais-femmes et Réseau québécois en études féministes.
À titre de directrice de recherche de l’ARIR j’ai obtenu un financement de plus de 1,5 million de dollars et assuré un leadership scientifique au sein de noyaux de recherches qui ont rassemblé au fil des années au-delà d’une trentaine de professeurs et autant d’organismes féministes et communautaires. Ces partenariats ont répondu aussi bien aux exigences scientifiques de la recherche universitaire qu’aux besoins sociétaux des groupes intervenant auprès des femmes victimes de violence conjugale, des femmes immigrantes, des travailleuses au bas de l’échelle, etc. Ces partenariats ont également permis le développement d’activités de production, de transfert et de mobilisation des connaissances qui contribuent à une meilleure compréhension des rapports entre les sexes et proposent de nouvelles façons de résoudre les situations inégalitaires entre les hommes et les femmes.
- C’est également dans l’esprit de mobiliser les savoirs féministes pour appuyer le changement social que j’ai toujours maintenu dans mon programme personnel de recherche des questionnements soulevés par les groupes et auxquels mes travaux ont apporté leur modeste part de réponse. J’évoquerai à ce titre les différents articles et communications produits sur la publicité sexiste ou l’hypersexualisation de l’espace public qui ont tout étant diffusé dans des revues scientifiques qu’auprès de nombreux comités syndicaux, des groupes de femmes et des groupes de défense des droits. Ma récente collaboration avec le Y des femmes et Rachel Chagnon du département de sciences juridiques sur le recours aux outils du droit pour contrer les stéréotypes sexuels et sexistes s’inscrit dans cette continuité.
- Je préciserai que le fil conducteur de L’école rose et les cols roses n’est jamais bien loin puisque je travaille de façon continue avec différents milieux de pratique pour mettre en lumière le phénomène de la construction sociale du féminin et du masculin. L’avis rédigé pour le Conseil du Statut de la femme « Entre le rose et le bleu » offre une synthèse bien reçue (l’édition papier a été épuisée en quelques semaines) de l’état des savoirs sur le sujet, alors qu’une autre collaboration maintenue au cours des dernières années avec le Secrétariat de la condition féminine du Québec et le ministère de l’Éducation a donné lieu à la construction d’un outil pédagogique (une DVD interactif en l’occurrence et un guide d’accompagnement ) afin de sensibiliser le personnel des Centres de la petite enfance aux méfaits insidieux de la reconduction des stéréotypes sexuels, de même que la promotion d’un outil de sensibilisation sur les jouets et les livres destinés aux enfants.
- Il y a lieu aussi de mentionner le travail entrepris au cours des ans sur l’antiféminisme. Si aujourd’hui une de mes brillantes étudiantes de doctorat a pris la relève du sujet, il demeure que mon expertise sur la question est encore sollicitée par de nombreux groupes de femmes et comités femmes des syndicats qui voient trop souvent leurs discours contestés sur la base d’arguments antiféministes, si ce n’est carrément leurs actions. Un groupe de femmes avec lequel j’ai travaillé, La table de concertation des femmes de Laval a par ailleurs rédigé en 2007 un guide, Paroles féministes, controns le ressac! Réponses au discours anti-féministe, distribué à plus de deux mille exemplaires auprès des milieux de pratique et encore disponible sur leur site web. Plus récemment, cet intérêt m’a amenée à travailler avec des collectifs d’étudiantes en ingénierie de Polytechnique et de l’ETS.
- Enfin, la division sexuelle du travail étant au cœur de la lecture féministe qui traverse mes travaux de recherche, il est bien évident qu’au fil des ans, non seulement la question de l’articulation famille/travail a été très présente, mais celles aussi des diverses conditions et modalités de la participation des femmes au marché du travail ont souvent refait surface. C’est ce qui explique notamment mes collaborations avec le Comité femmes de l’Union des Artistes et les Réalisatrices équitables pour ne nommer que ces deux groupes et les formations dispensées à diverses instances syndicales de même que mes travaux sur les effets de la « naturalisation » du travail des femmes et leur traduction en des conditions économiquement préjudiciables pour les femmes, notamment dans le cadre des projets en économie sociale.
J’arrête ici cette énumération, on pourra voir à la lecture de mon curriculum qu’au fil du temps et des collaborations, celles-ci m’ont amenée à présenter les résultats de ces recherches tant auprès d’audience scientifique que d’audience provenant de milieux de la pratique, de groupes de femmes ou d’assemblées syndicales, plus de cent cinquante dans le premier cas et une centaine dans le second.
Participation au développement du champ scientifique et à celui des études féministes, en particulier
Création et rayonnement de l’IREF
Notamment, à titre de membre de l’équipe fondatrice de l’Institut de recherches et d’études féministes (IREF), j’ai été en mesure de contribuer à son développement et à son rayonnement sur les plans de l’enseignement, de la recherche et du transfert des connaissances. Active au Conseil de l’Institut et à son Comité exécutif, à de nombreuses reprises depuis sa fondation, j’ai joué un rôle continu dans le choix de ses orientations et dans le développement de ses programmes d’enseignement. L’attrait des programmes de formation offerts par l’IREF en collaboration avec de nombreux départements ont permis à l’UQAM d’attirer un grand nombre d’étudiant.e.s intéréssé.e.s par les études féministes et de se positionner, au sein de la francophonie, comme chef de file du champ des études féministes,
Dans cette foulée, j’ai contribué à développer, aux trois cycles d’enseignement, un cursus original en études féministes et en sociologie. J’ai ainsi participé activement, au cours des années au développement des différents cours et séminaires suivants offerts par l’IREF :
- FEM 1000-Introduction à la pensée féministe;
- FEM5000-Atelier de synthèse;
- FEM-7000-Séminaire multidisciplinaire en études féministes : Approches, théories et méthodes de recherche en études féministes;
- FEM9000-Séminaire multidisciplinaire en études féministes: savoirs, perspectives, approches
et en SOCIO :
- SOC6312-Femmes, féminisme et rapports sociaux de sexe;
- Soc 7560-Sociologie de la condition féminine
- SOC8255- Théories et débats féministes.
Au-delà du fait de ma contribution à la fondation et au développement de l’Institut de recherches et d’études féministes de l’UQAM, que je considère comme l’un des plus beaux fleurons de ma carrière, j’ai toujours eu à cœur de favoriser la diffusion et la valorisation des savoirs féministes et sociologiques, tant à l’intérieur de l’UQAM qu’à l’extérieur, en initiant ou en collaborant, année après année (voir curriculum vitae) à l’organisation de plus d’une trentaine de conférences, colloques et congrès.
La mise en ligne en 2015 de la Ligne du temps de l’histoire des femmes au Québec http://www.histoiredesfemmes.quebec/ lignedutemps.html est aussi le résultat d’une initiative amorcée en salle de classe et destinée à mes étudiant.e.s de premier cycle. Elle contient des informations que j’ai colligées depuis 1985 par intérêt, mais surtout pour soutenir mes enseignements. Dans sa forme actuelle, La ligne du temps offre un survol historique des réalisations des femmes et des militantes ainsi que des événements, lois, productions artistiques et intellectuelles, mobilisations et pratiques des groupes qui ont marqué le cours de l’histoire et modelé la société québécoise. N’eut été de son intégration à la programmation du RéQEF en 2011 et une collaboration avec le Conseil du statut de la femme, ce qui a permis de compter sur le soutien financier du (FRQSC) et l’apport des nombreuses personnes pour le revitaliser, le projet serait sans doute demeuré dans mes cartons et ne constituerait pas, aujourd’hui, la plus importante base de données sur l’histoire des femmes jamais produite au Québec avec son millier de rubriques réunies sous huit grandes thématiques, un nombre exponentiel de liens internet et de références bibliographiques ainsi que six capsules vidéo qui en rendent la présentation plus attractive. Convaincue de la valeur pédagogique de cet outil et de l’intérêt qu’il rencontre notamment auprès des professeur.e.s d’histoire de Cégep ou universitaires, je travaille actuellement à sa mise à jour et à la rédaction de nouvelles chroniques afin d’augmenter, tout particulièrement, la visibilité des contributions des femmes autochtones et québécoises de diverses origines.
C’est toujours avec l’intention de favoriser l’essor du champ des études féminites qu’en 2011 j’ai porté le projet de créer le Réseau en études féministes (RéQEF). Financé par le FQRSC, le RéQEF est un regroupement stratégique de chercheur-e-s dont les objectifs premiers sont de promouvoir la recherche féministe, de stimuler les échanges entre les chercheur-e-s et de favoriser la mobilisation des savoirs féministes sur deux fronts : scientifique et stratégique. Le RéQEF vise aussi àe favoriser une meilleure structuration du champ des études féministes au Québec afin d’en fédérer – et d’en mieux faire connaître – l’expertise développée au fil des ans, consolider sa légitimité sociale, tout en augmentant sa portée scientifique et sociale et son rayonnement national et international et en favorisant le regroupement et la communication entre les chercheurs‑es, équipes et unités de recherche, souvent isolées surtout dans des universités de petite taille, travaillant sur les femmes, les rapports de sexe et le genre. Le RéQEF rejoint aujourd’hui plus de 90 professeur-e-s d’institution d’enseignement supérieur du Québec, des étudiant-e-s- des cycles supérieurs et des collaboratrices des milieux de pratique, institutionnel et communautaire. Si le temps consacré au RéQEF m’a éloignée assez systématiquement de la recherche à proprement dit au cours des 9 dernières années, je considère que la création de ce Réseau ancré à l’UQAM constitue néanmoins une de mes contributions les plus importantes, sinon la plus importante, à l’institutionnalisation du champ scientifique québécois qui m’est toujours apparu comme la mission indispensable que je devais poursuivre.
Organisation de rencontres scientifiques
Au chapitre de la recherche, notamment dans le cadre de mes fonctions au sein du RéQEF, de l’ARIR et de l’IREF, j’ai constamment cherché à soutenir mes collègues dans leurs demandes de subvention par le biais, notamment, de sessions d’information ou de relecture de projets de recherche.
J’ai aussi assumé en diverses circonstances l’organisation de rencontres scientifiques. À ce titre, une des expériences la plus exigeante aura sans doute été la direction scientifique et la coordination du Congrès annuel de l’Association canadienne des sociologues et des anthropologues canadiens lors de la rencontre annuelle des Sociétés savantes canadiennes qui s’est tenue à Montréal en juin 1995. Plus de 800 universitaires y participaient et présentaient des communications dans un nombre à peine moindre.
Cette expérience m’a néanmoins préparé à proposer quelques vingt ans plus tard la tenue à Montréal du 7e Congrès international en études féministes à l’UQAM en août 2015. J’ai à l’occasion assumé le rôle de la direction scientifique et celui de co-directrice du Comité d’organisation du Congrès qui a réuni plus de 1200 participant.e.s, en faisant alors le plus important événement universitaire dans la francophonie.
Ma première collaboration au sein de l’ACFAS date de 1989 au moment ou à l’initiative de Louise Vandelac (collègue du département de sociologie, UQAM) nous avions obtenu la mise sur pied d’une Section Études féministes à l’ACFAS et organisé un colloque dans cette section à son 57e Congrès. C’est une habitude que je conserverai au fil des ans. Trente ans plus tard, cette volonté d’assurer une présence des études féministes à l’Acfas s’impose toujours pour assurer la visibilité et accroître la légitimité du champ. J’ai donc organisé à diverses reprises au fil des ans des colloques dans ce cadre.
Dns le cadre de mes activités à titre de directrice scientifique de l’Alliance de recherche IREF/Relais-femmes (ARIR) ou encore à celui de coordonnatrice de la recherche à l’IREF au cours de mes différents mandats, j’ai présidé à l’organisation de nombreux ateliers, journées d’études, séminaires et colloques dont deux temps forts ont été 1) l’organisation sous l’égide de l’ARIR d’un important colloque Le féminisme comme lieu pour penser et vivre diversité et solidarité dans le cadre du 5e Congrès international des recherches féministes dans la francophonie plurielle, Université Mohammed V, Rabat (Maroc) en octobre 2008, suivi d’une table-ronde réunissant plus de 50 universitaires du monde entier pour discuter des Enjeux de l’intégration et de développement de la formation et de la recherche féministes au sein des universités francophones à travers le monde. 2) l’organisation, en 2002, a) en collaboration d’Yvonne Knibiehler professeur émérite de l’Université d’Aix-en-Provence et spécialiste de l’histoire des femmes et particulièrement de la maternité, d’un colloque très largement suivi sur La maternité en question au 3e Congrès international de la recherche féministe francophone à l’Université Toulouse-Le-Mirail, et b) un autre colloque à la thématique novatrice pour plusieurs chercheures de la francophonie Recherches féministes et actions transformatrices au cours duquel la relation entre militantisme et recherches était questionnée. Pour les universitaires de l’UQAM, une telle association est sans doute moins difficile à entrevoir que pour d’autres puisque l’UQAM a été la première université canadienne, à reconnaître formellement, dès les années ’70, une mission institutionnelle envers les collectivités. Une telle reconnaissance devait permettre à certains et certaines universitaires, dont je suis, d’intégrer légitimement à leur tâche des activités de formation ou de recherche réalisées en partenariat avec des groupes communautaires, syndicaux ou de femmes. Les pratiques de collaborations ou partenariales qui en ont découlées ont permis, mieux que dans d’autres sociétés, de réduire les clivages qui existent trop souvent entre les chercheures et les militantes des milieux de pratiques ou de soutien social. L’organisation de ce colloque a permis de mettre en lumière combien un tel rapprochement favorise les échanges de savoirs entre universitaires et praticiennes tout comme l’émergence de nouvelles thématiques et formes de recherche sous l’effet de l’interaction.
Enfin, sans être exhaustive, et sans tenir compte des nombreuses activités de transfert et de mobilisation prises en charge par le Réseau québécois en études féministes depuis 2011 et ma participation à l’organisation de colloques majeurs dans le cadre du CIRFF2018, la liste suivante fait état d’autres temps forts de mes collaborations internationales à l’organisation de rencontres prestigieuses : L’accès des femmes à l’économie à l’heure de l’intégration des Amériques : quelle économie ? Alliance de recherche IREF/Relais-femmes, UQAM, 2002 ; Cultural and Linguistic Approaches to Feminist Theories, RC-32 Section, XVe Congrès de l’Association internationale de sociologie, Brisbane, Australie, également en 2002.; Cinquantenaire du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir, Paris, 1999; Stratégies de changement/Strategies for change Congrès annuel de l’Institut canadien de recherches sur les femmes, Fredericton ; 1997, Féminismes et cultures politiques nationales, les Septième Entretiens du Centre Jacques-Cartier, Lyon. 1994
Comités de rédaction et d’édition
Ma contribution à l’essor du champ scientifique s’est également matérialisée par ma participation à différents comités de rédaction du champ des sciences sociales. J’ai été, par exemple, membre du premier comité de rédaction de la revue Nouvelles pratiques sociales ou j’ai siégé pendant plus de six ans. Ma plus longue expérience au sein d’un comité de rédaction date de 1989. Elle m’a permis de suivre le développement de la revue Nouvelles Questions Féministes qui constitue, à ce jour, la première et la plus importante référence en matière de périodique scientifique de langue française en études féministes.
Le résultat le plus tangible et permanent de mes expériences de collaboration avec les universitaires brésiliennes est sans doute ma participation, à titre de membre du comité d’édition, à la création en 2002 – en réponse à l’initiative de la professeure Tania Navarro Swain, professeure d’histoire à l’Université Brasilia – d’une toute première revue électronique féministe internationale labrys, études féministes/ estudos feministas http://vsites.unb.br/ih/his/gefem/labrys. L’objectif qui a été poursuivi par la revue dont le dernier numéro est paru cette année était de rendre possible une communication plus active et rapide entre les féminismes du monde entier et, pour ma part j’ajouterais, de faire connaître les travaux des féministes québécoises francophones trop souvent ignorés par le mainstream. C’est d’ailleurs à cette fin que j’ai assumé périodiquement la préparation de certains numéros de la Revue.
Je terminerai ce chapitre en précisant que je n’ai jamais hésité, dans la mesure de mes disponibilités, à contribuer à l’évaluation d’articles et de manuscrits pour plus d’une trentaine de périodiques et maisons d’édition. réseaux sociaux, Télé-université, etc.
Activités de gatekeeping
Ayant bénéficié en cours de carrière d’un appui financier soutenu de la part des organismes subventionnaires, internes à l’UQAM, et extérieurs, j’ai toujours considéré qu’il était de mon devoir de répondre à l’appel de ceux-ci lorsque mes services étaient requis pour assumer des fonctions nécessaires au bon fonctionnement et au développement du champ scientifique des sciences sociales. Mes nombreuses participations dont les principales sont énumérées dans mon curriculum vitae, à titre d’évaluatrice externe, de membre ou de présidente de comité tant à la Fédération canadienne des sciences sociales, qu’au FQRSC et au CRSH, témoignent de mon engagement constant à cet égard.
- Une des premières et plus importances expérience sous ce rapport aura été de mener, à la demande du CRSH, une recherche évaluative de la productivité du programme de recherche stratégique, Les femmes et le travail, processus au terme duquel, l’équipe de chercheures (Linda Christiansen-Ruffman (St. Mary’s Université); Francine Descarries (UQAM) et Mary Lynn Stewart (Simon Fraser University) devait proposer un nouveau thème stratégique de recherche. Conformément aux vœux alors exprimés par le CRSH, l’étude entreprise accorda une grande importance à la consultation auprès des chercheures et chercheurs à travers le Canada et à l’analyse qualitative des recherches produites dans le cadre de ce programme. L’étude comportait trois volets : la production des études féministes en général et du thème Les femmes au travail, en particulier; l’impact de la recherche subventionnée sur la production des savoirs et le développement du champ des études féministes; et, enfin, la définition de thèmes de recherche pouvant faire l’objet d’un nouveau programme thématique.
L’étude a fait l’objet d’une publication Les femmes et le travail : La recherche féministe en cours (1992) offerte en versions anglaise et française. Et l’un des deux thèmes de recherche stratégique retenus, suite à une consultation pancanadienne, sera Les femmes et le changement. Je serai appelée à présider entre 1992 et 1994 les premiers comités d’évaluation du programme Femmes et changement social mis sur pied par le CRSH suite à notre recommandation.
Progrès et changement social
Fréquemment citées dans les rapports gouvernementaux, les réflexions du Conseil de la famille et les avis du Conseil du statut de la femme, mes recherches sur l’articulation famille-travail ont influencé l’adoption de politiques et de mesures favorisant l’articulation des responsabilités familiales et professionnelles, tels les congés parentaux, l’accessibilité des services de garde ou l’assouplissement des horaires de travail. Avec la Fédération des femmes du Québec (FFQ) et Relais-Femmes, j’ai également été partie prenante des consultations sur l’Avis du CSF Vers un nouveau contrat social pour l’égalité entre les femmes et les hommes, notre mémoire ayant fortement influencé la récente politique gouvernementale en matière d’égalité entre les sexes. Sur les questions de l’hypersexualisation des filles et de l’antiféminisme, mes travaux ont été à l’origine de formations destinées aux intervenantes des groupes de femmes et d’une vaste campagne de sensibilisation à travers le Québec.
A travers de multiples activités de transfert des connaissances dans le réseau des groupes de femmes et auprès du Conseil du Statut de la femme et du Secrétariat à la condition féminine (Québec), j’ai eu un apport significatif à la formation d’une large partie des professionnelles et des intervenantes œuvrant au sein du mouvement des femmes québécois et dans des organismes gouvernementaux ou paragouvernementaux. Ces personnes sont de véritables contributeurs au champ des études féministes et agissent comme agents de changement dans notre société.
Enfin, convaincue que la voie de la libération des femmes passe par l’information et l’éducation, je crois avoir contribué, par le biais de mes recherches en partenariat avec les groupes de femmes mais aussi via une présence régulière dans les médias écrits et électroniques, à la transformation des mentalités et des pratiques quotidiennes allant dans le sens d’une amélioration des conditions de vie des femmes et d’une plus grande égalité entre les sexes. C’est ainsi que j’ai participé à une trentaine de séries documentaires et de conférences ou de cours télévisés (Université de Montréal, Télé-université, Canal Savoir) sur des sujets touchant l’actualité, la famille, le travail des femmes, le féminisme, la socialisation, l’antiféminisme, la contraception, la publicité sexiste, etc.
Et l’avenir.