Depuis le tournant du XXIe siècle, la traite des femmes et des enfants à des fins d’exploitation sexuelle commerciale a pris une ampleur considérable à travers le monde. Cette situation découle de la mondialisation des marchés et de l’essor des nouvelles technologies de la communication, qui ont permis aux mafias locales, régionales et internationales, d’étendre leurs réseaux d’affaires pour intensifier l’exploitation sexuelle des femmes et des enfants, afin d’alimenter une industrie du sexe en pleine expansion. Par «industrie du sexe», nous comprenons l’ensemble des activités –légales ou illégales– d’individus ou d’entreprises qui exploitent à des fins commerciales la nudité et la sexualité d’une personne, généralement une fille ou une femme, dans divers contextes: prostitution de rue, tourisme sexuel, pornographie, mariages forcés ou par correspondance, téléphone ou internet, ainsi que dans différents lieux tels que bars de danseuses nues, agences d’escortes, peep-shows, bordels, salons de massage érotique, agences matrimoniales, etc.
Nous avons mené une recherche exploratoire essentiellement fondée sur la cueillette de données qualitatives. Dans un rapport produit en 2000, Citoyenneté et immigration Canada (CIC) soulignait le caractère limité de l’information disponible et la difficulté de recueillir des données précises sur la traite. Dix ans plus tard, nous considérons que ce constat est toujours en bonne partie valide. Certes, nous détenons un peu plus d’information, mais, que ce soit d’un point de vue statistique ou empirique, le portrait demeure incomplet et il est toujours extrêmement difficile de documenter le phénomène de la traite de manière exhaustive, particulièrement sur le terrain.
Voici quelques repères pour penser la traite prostitutionnelle. Deux principales pistes conceptuelles guident notre réflexion critique: le patriarcat et le capitalisme néolibéral. Dans un premier temps, nous esquissons les contours du nouvel ordre patriarcal qui prend place dans nos sociétés. Nous proposons quelques pistes de réflexion sur la difficile question du consentement et sur le mode de reproduction du sexage. Dans un deuxième temps, nous présentons quelques caractéristiques du capitalisme néolibéral en contexte de mondialisation des marchés et examinons ses liens avec le développement de l’industrie du sexe et de la traite. Enfin, nous présentons les logiques politiques à l’œuvre dans les deux principales postures sur la prostitution inscrites pour l’une, dans le courant abolitionniste, et, pour l’autre, dans le courant réglementariste. Nous terminons ce chapitre avec quelques éléments à retenir.
La traite des êtres humains est encore peu documentée, tant d’un point de vue empirique que statistique. Ce constat vaut pour toutes les formes de traite, y compris, et peut-être surtout, pour la traite à des fins d’exploitation sexuelle au Canada et au Québec. L’information s’avère limitée, mais les écrits des dernières années permettent néanmoins d’exposer les principaux facteurs déterminants de ce phénomène. Dans ce chapitre, nous passons en revue les principaux éléments reconnus pour leurs effets directs sur l’augmentation du problème, en lien avec «la nécessité d’alimenter les marchés locaux de prostitution», ce qui pose forcément la question de la demande (Conseil du statut de la femme, 2002: 20). Nous soulignons ainsi le rôle de la demande grandissante pour de nouvelles «marchandises» dans l’industrie du sexe. Souvent liée aux réseaux du crime organisé, cette industrie table sur les récentes transformations sociales issues de la mondialisation et de l’hégémonie du néolibéralisme. Nous exposons pourquoi le processus historique de mondialisation, dont la phase actuelle se caractérise par de nouveaux flux migratoires et par la globalisation des marchés, est généralement identifié comme l’une des principales causes de la hausse de la traite internationale à des fins d’exploitation sexuelle et de l’expansion de l’industrie du sexe. Nous voyons aussi comment la traite, locale ou internationale, est liée aux conditions de vie des femmes migrantes ou racisées au Québec et au Canada, ainsi qu’à la question du contrôle accru des frontières.
La traite des êtres humains constitue une atteinte aux droits fondamentaux édictés dans la Déclaration universelle des droits de l’homme, notamment dans l’article 3, «Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne», et dans l’article 4: «Nul ne sera tenu en esclavage ni en servitude; l’esclavage et la traite des esclaves sont interdits sous toutes leurs formes». Ce chapitre est consacré à une présentation synthétique des principaux instruments juridiques internationaux et canadiens concernant la traite, sachant que la lutte contre ce crime constitue un domaine de compétence fédérale. Il évoque aussi l’impact des poursuites en justice relatives à la prostitution et à la dérèglementation de l’industrie du sexe, dont le récent jugement «Bedford», et relate quelques cas de condamnations pour traite au Québec et en Ontario.
Le présent chapitre expose les résultats de notre enquête sur les initiatives des milieux policiers et leur compréhension de la traite aux fins d’exploitation sexuelle. Le phénomène de la traite à des fins d’exploitation sexuelle est appréhendé différemment selon les corps de police qui interviennent, en fonction des niveaux de juridiction de ceux-ci et des dispositions légales qu’ils sont appelés à appliquer. Au Québec, l’effectif policier se compose de quatre types de corps de police: la Gendarmerie royale du Canada (GRC); la Sûreté du Québec (SQ); les corps de police municipaux, tel que le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) et les services de police autochtones.
Pour comprendre un phénomène aussi complexe et inexploré que la traite à des fins de prostitution, il s’avère essentiel de documenter les connaissances d’acteurs et actrices de terrain susceptibles d’être en contact avec cette réalité. Les organismes communautaires constituent un vaste réseau de défense des droits et de soutien offrant une gamme diversifiée de services aux citoyens et citoyennes du Québec. Orientée vers le changement social, leur action s’adresse bien souvent à celles et ceux qui apparaissent parmi les plus vulnérables, notamment à la traite, dont les filles et les femmes prostituées, aux prises avec des problèmes de violence et de dépendance à la drogue, les personnes migrantes ou appartenant à des minorités ethnoculturelles ou racisées, lesquelles connaissent des difficultés variées, liées à leur statut d’immigration ou à leur intégration au Québec. Nous avons donc fait appel aux travailleuses en milieu communautaire afin d’identifier les différents acteurs et actrices de la traite des femmes à des fins d’exploitation sexuelle, d’améliorer notre connaissance des marchés du sexe et d’appréhender les forces structurelles en présence. Parfois, nous avons aussi sollicité ces personnes afin qu’elles nous mettent éventuellement en contact avec des femmes trafiquées.
Ce chapitre présente des cas de femmes trafiquées ou exploitées dans l’industrie du sexe au Québec et au Canada. Quatre d’entre eux nous renseignent sur des expériences de la traite à des fins d’exploitation sexuelle vécues par les femmes migrantes ou sur leur connaissance de ce problème, tandis que quatre autres cas nous informent sur la traite locale de jeunes femmes originaires du Québec et nous offrent un regard empirique sur l’industrie du sexe au Québec. Dans un premier temps, nous faisons un survol de la trajectoire de Julie, Caroline et Audrey, avec qui nous avons conduit des entretiens approfondis, et de Noémie, dont nous avons pu visionner la déposition vidéo et que nous avons rencontrée à quelques reprises, sans toutefois avoir conduit un entretien formel.
Le présent chapitre analyse les propos ou les expériences des femmes dont nous avons présenté les trajectoires individuelles au chapitre précédent, et qui ont, pour la plupart, fait l’objet de traite à des fins d’exploitation sexuelle au sein de différents secteurs d’activités de l’industrie du sexe, le plus souvent sur le territoire du Québec. Nous intégrons également quelques résultats de recherche issus de deux entretiens réalisés auprès de Luc et Paul, acteurs «multifonctions» de l’industrie du sexe, initialement contactés pour agir comme intermédiaires auprès de femmes potentiellement trafiquées. Originaires du Québec, ils ont tous deux passé de nombreuses années dans l’industrie du sexe, y exerçant différents rôles, d’homme prostitué à client, en passant par chauffeur, pusher et propriétaire d’agence. Leurs témoignages sont informés par une grande diversité d’expériences; ils nous offrent un point de vue masculin et de l’intérieur sur le milieu de la prostitution.
Incidemment, la plupart des femmes dont nous avons étudié le témoignage estiment avoir un caractère fort et, même adolescentes, ne s’en laissaient imposer par quiconque. Elles ont ainsi constaté que l’emprise des proxénètes devait être d’autant plus puissante qu’elles-mêmes n’étaient pas des filles qui avaient leur langue dans leur poche. Autant dire qu’elles ne se considèrent pas comme des victimes «typiques» dont on pouvait aisément exploiter le sentiment amoureux, à des fins prostitutionnelles, qui plus est.