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6 février 2026

Pour un engagement social aspirant à la paix

Bastien-Charlebois, Janik

Mon engagement social a longtemps été marqué par une adhésion à la grande majorité des normes radicales en matière d’interaction et de formulation d’attentes de changement social. Ces normes sont cependant devenues écrasantes à travers les années, puisqu’elles commandent l’attention tout entière sur ce qui fait mal, entretiennent un lien fusionnel à la colère, promeuvent un productivisme intransigeant et empruntent les procédés inefficaces et insatisfaisants de la culpabilisation et du mépris. L’usure de nombreuses luttes m’a fait chuter et m’a confrontée à un choix qu’il m’était de plus en plus difficile de fuir : persister et crouler sous ces normes ou m’en désengager. Sans rejeter l’entièreté des perspectives radicales, j’explore aujourd’hui une nouvelle voie que je tente de mettre en mots. En plus des cassures et des ruptures initiées par l’expérience, elle n’est pas étrangère à un tournant spirituel récent, amorcé avec le décès de ma mère en 2023. Tout ceci m’amène à une soif de paix, ainsi qu’à la quête d’une action portée par l’amour. Deux notions qui, j’en suis pleinement consciente, jurent à la fois avec les registres du militantisme radical et celui de l’Université.

Je vous partage mon cheminement et mes réflexions pour trois raisons. Tout d’abord, je suis préoccupée par les effets négatifs de certains aspects de la culture radicale et par le cul-de-sac dans lequel mène la pensée oppositionnelle que nous reprenons à notre compte. À observer la peur, la colère, le mépris, le ressentiment, le reproche, la culpabilisation, la rage, voire la haine, se répondre les unes aux autres et s’amplifier par réverbérations successives, à observer les droites et les extrêmes droites gagner du terrain un peu partout dans le monde, je ne vois pas d’issue à persister dans cette voie, tout aussi injuste soit-il de devoir fournir plus d’efforts lorsque nous sommes dans une position marginalisée. Ensuite, je pressens que des personnes pourraient se reconnaître dans certains de mes propos et se sentir moins isolées. Finalement, je souhaite offrir une clé de compréhension pour ce que cette posture peut insuffler dans nos modes d’interaction et d’action. Ne plus faire sienne l’expression de colère militante ou celle d’une contrition rituelle ne signifie pas que l’on cesse d’aspirer profondément à une paix et un épanouissement de l’être pour toute personne et que l’on soit moins convaincu·e de l’importance de la solidarité et de la sollicitude. Sans prétendre avoir de solution miracle, j’aimerais penser avec d’autres une voie de paix, avec cette conviction que nous sommes profondément lié·es à travers la multitude.  

Mon cheminement au sein de perspectives radicales  

Les premiers moments de mon engagement social furent comme lesbienne, vers la toute fin des années 1990. Ils se sont déroulés dans un environnement militant porté sur la sensibilisation que certains qualifieraient de « libéral », en lui donnant une connotation péjorative. La pratique n’était pas centrée sur la confrontation, mais aspirait à une égale dignité. C’est en évoluant dans les milieux militants que j’ai pris connaissance d’autres pratiques et regards sur l’engagement, axés sur des perspectives radicales. Je fus d’abord ébranlée et bousculée par les appels à ce que je « m’éduque », formulés lors d’un atelier en 20011Les guillemets illustrent effectivement un recul à l’égard de l’injonction à l’éducation. Je l’aborde plus loin.. Toutefois, ma lecture des notions de privilège et d’essais anti-racistes fut très convaincante. Je me souviens du rôle décisif de la publication Check my What? On Privilege and what we can do about it de la blogueuse Rubenstein en 2006 dans l’acceptation de l’idée qu’il ne fallait pas prendre personnel les critiques formulées à notre endroit ou la colère adressée à notre groupe social. Il comprenait notamment ce passage, qui m’avait convaincue à l’époque :

It’s hard not to be hurt the first time you hear someone say something like, “Ugh, I really hate men/white people/heterosexuals/what-have-you today!” I know. I’ve been there, done that, but then learned that it’s not about me, it’s about my privilege. It is not me, personally, that is being attacked in those rages, but rather the privilege I have unfairly been given to the detriment of the ranter.

Instead of getting angry, I now try to do my best to apply the underlying points to my privileged position and give support to the ranter2Cet essai, qui a pour titre complet Check my what? On privilege and what we can do about it: some tips ont going from pro-equality in spirit to pro-equality in deed, est désormais archivé : https://web.archive.org/web/20071006134209/http://blog.shrub.com/archives/tekanji/2006-03-08_146.

Je m’appliquais alors à lire et à apprendre sur le racisme. Ces lectures s’inscrivaient dans un régime d’apprentissage sur les inégalités sociales qui incluait le visionnement de documentaires et de productions culturelles. Certaines de ces lectures ou de ces œuvres ont été des révélations. Des grilles d’analyses comme celle du racisme systémique me sont apparues sensées et le sont toujours aujourd’hui. J’apprenais aussi par ma fréquentation de personnes queer racisées sur certains enjeux de racisme au sein des communautés LGBTQ+, sans compter que j’en ai été directement témoin. Je sentais cependant que les connaissances que je développais demeuraient partielles et qu’acquérir un bagage suffisant exigerait que j’y consacre beaucoup plus de temps encore. De plus, toutes ces lectures effectuées dans l’optique de « m’éduquer » ne me fournissaient pas de réponse pleinement satisfaisante à certaines dimensions spécifiques, mais peu nombreuses, du discours antiraciste qui me paraissaient contradictoires.  

Outre mes recherches antérieures dans les études gaies et lesbiennes, queer et des masculinités, je découvrais le féminisme matérialiste et une communauté féministe radicale. Bien qu’encore une fois j’eus des réserves avec certains aspects des analyses queer ou matérialistes, j’en appréciais plusieurs éclairages. Elles concouraient à apprivoiser le terme « radical », perçu négativement par une grande partie de la société. De plus, les analyses du féminisme radical me faisaient remarquer certaines injustices sociales que j’ignorais jusque-là. À ces prises de conscience s’en ajoutaient sans cesse d’autres, au gré de lectures, d’échanges et de reportages portant sur les conditions de vie de diverses populations marginalisées. D’une à l’autre, elles s’entassaient dans mon esprit au point d’en accaparer l’espace.

Les divers mouvements de gauche radicale sont portés par une vive aspiration à la justice sociale. Ils souhaitent qu’elle advienne ici et maintenant et que cessent immédiatement les souffrances produites par les atteintes au corps et à la dignité, par l’insécurité matérielle, par les obstacles au développement de soi3À comprendre selon la définition qu’Iris Marion Young (2000) en donne : « Des institutions sociales justes offrent à toute personne des conditions d’apprentissage et d’utilisation satisfaisante de compétences expansives dans des contextes socialement reconnus. Elles lui permettent également de jouer et de communiquer avec les autres ou d’exprimer ses sentiments et perspectives sur la vie sociale dans des contextes où les autres peuvent écouter » (traduction libre, pp. 31-32). Voir Iris Marion Young. Inclusion and Democracy. New York : Oxford University Press. Le fait que les injustices sociales perdurent depuis des siècles et que leur existence soit souvent niée suscitent une colère compréhensible. En réaction à la socialisation qui invalide la colère des personnes opprimées, les mouvements de gauche radicale la légitiment. Ils soutiennent avec justesse que la réprimer nous brime ou nous rend malade et que la libérer est moteur d’action. Toutefois, ils m’apparaissent aller plus loin. En voulant s’assurer de ne laisser aucune place à ce qui pourrait de près ou de loin miner cette légitimation, ils soulignent l’importance de son affirmation à grands traits, rappellent sa présence, la portent en étendard ou la célèbrent.

L’expansion et le pourrissement de la colère  

J’ai moi-même éprouvé de la colère devant les très nombreuses injustices qui encombraient mon esprit. Cependant, elle n’était pas simplement convertie en action et libérée. Constater la persistance des injustices et les attitudes de déni à leur égard la maintenait captive en mon cœur. Elle y tournoyait sur elle-même et s’emballait pour dégénérer en rage, consommant ma joie et mon espoir, s’infiltrant dans mon corps comme si de la lave coulait dans mes veines. Je la laissais pourrir là en pensant n’être qu’à sa merci, alors que je l’entretenais tel un trésor d’indignation. Ce n’était que le début, puisque mon activisme intersexe allait lui fournir un apport massif d’oxygène.

Non seulement m’étais-je replongée dans une expérience de violence médicale qui m’a marquée au corps, mais je prenais conscience de l’ampleur de la vulnérabilité des personnes ayant une variation innée des caractères sexués. Jusqu’à tout récemment, la violence des interventions non consenties que nous subissons n’était pas intelligible pour les personnes intervenantes en santé. Par conséquent, il nous est encore très difficile d’accéder à des soins permettant de traiter adéquatement les séquelles et les traumas qui nous habitent. De plus, j’apprenais l’existence d’entreprises d’effacement, notamment par le biais de technologies préimplantatoires et de conseils génétiques pouvant influencer des décisions d’avorter le fœtus. Nous devons composer avec ce que d’autres groupes de la diversité sexuelle et de genre redoutent, soit la capacité d’identifier nos traits in utero et de réduire l’existence de nos corps parmi la diversité des corps sexués. Le tout porté par un discours médical d’autorité qui tient régulièrement des propos dénigrants à l’égard de l’expertise développée au sein de la communauté intersexe. En outre, la nature largement privée de la violence que nous subissons et le prestige dont jouissent les professionnel·les médicaux exigent de suivre la littérature médicale à la trace pour dresser un état des lieux fidèle auprès des acteurs tiers ayant le pouvoir d’intervenir pour nous protéger. C’est une tâche douloureuse et chronophage inachevée.

Parallèlement à cet activisme, la vie. Une situation de violence familiale s’échelonnant sur plus de quarante années et s’abattant surtout contre ma mère et ma (demi-)sœur, de la part de son (ex-)conjoint. Cet homme contrôlant et narcissique, ce Trump de notre quotidien, ce « c’est-qui-le-boss, c’est-moi-le-boss » nous a longtemps gardé·es dans les rets de sa manipulation et de sa violence psychologique. Parmi ses mécanismes étaient le mépris de toute pensée divergente de la sienne, l’attente d’adoption acritique de ses idées, le refus de toute expression émotive de déplaisir à l’égard de ses actions, l’humiliation, la formulation d’exigences insensibles aux ressources dont nous disposons, la réquisition de notre disponibilité parce que forcément nous n’aurions rien de mieux à faire, ainsi que des instructions vagues qu’il est impossible de satisfaire et par lesquelles il lui était aisé de nous prendre constamment en défaut. Il a usé ma mère à la corde, un commentaire dénigrant après l’autre, un reproche après l’autre, une exigence insensible à ses ressources après l’autre. Ma mère qui s’est donnée tout entière pour que ma sœur qui a un handicap intellectuel moyen puisse avoir une vie digne et épanouie. Cet homme qui, peu après leur séparation, s’en est justement pris à ce qui pouvait lui faire le plus de mal… ma sœur, avec sa grande vulnérabilité. Il a saboté les plans d’intervention et les rendez-vous professionnels, il est entré en conflit avec toutes les personnes responsables d’activités que ma sœur affectionnait, il l’a retirée de ces activités et isolée des personnes qu’elle aimait, il l’a manipulée, il l’a retirée unilatéralement de sa ressource pour la garder chez lui. Il a commis l’inconcevable : l’agresser sexuellement. Le tout en jouissant d’une grande impunité, sachant feindre la raisonnabilité dans les moments stratégiques et profitant du manque d’outils de plusieurs acteurs sociaux qui ne savaient pas repérer ses comportements violents ou comment intervenir. De lourdes batailles juridiques pour la protection de ma sœur s’en sont suivies, drainant ma mère de ses dernières énergies et des économies qu’elle avait mises de côté pour ses vieux jours. Le harcèlement de cet homme, ses interférences et son application à repousser perpétuellement les limites qui lui étaient nommées n’avaient de cesse. J’étais régulièrement interrompue dans mes responsabilités quotidiennes et mon activisme pour prêter main forte à ma mère dans cette lutte pour la protection de ma sœur. Comme j’appréhendais que cette violence la tue prématurément, un autre foyer de rage a pris naissance dans ma poitrine et s’est rapidement mu en boule de haine dense qui exerçait sa propre gravité et m’a fait entretenir un fantasme extrême que je n’ose nommer4J’éprouve pour ma Mère un amour et une gratitude immenses. Cette mère qui m’a protégée lorsque, peu après ma naissance, des médecins souhaitaient opérer mon sexe pour le conformer à la norme « femelle », cette mère qui m’a immédiatement écoutée lorsque je lui ai dit que je ne voulais plus aller aux examens des médecins curieux de mon sexe, cette mère qui a respecté mes intérêts vestimentaires et ludiques d’enfant même s’ils étaient contraires aux normes et à ses propres affinités, cette mère qui m’a encouragée dans mes choix d’étude que d’autres parents auraient refusés, cette mère qui m’a donné un coup de pouce salutaire vers la fin de mes études de doctorat, cette mère qui a certes éprouvé des difficultés à digérer la nouvelle de mon lesbianisme, mais a initié d’elle-même des démarches d’ouverture et a fini par me défendre lorsque mes grands-parents ne voulaient pas voir ma partenaire, cette mère qui m’a invitée à prendre soin de mon Amoureuse à laquelle elle s’était fortement attachée, cette mère qui n’a jamais exercé de chantage émotif, cette mère qui a eu confiance en moi et m’a laissée m’ouvrir les ailes, cette mère qui n’a jamais voulu m’imposer la responsabilité de prendre soin de ma sœur, cette mère qui m’aimait inconditionnellement, une mère que j’ai été infiniment chanceuse d’avoir. Être témoin de la violence que subissait depuis de trop longues années cette personne extraordinaire, douce et à qui je devais tant me faisait profondément mal. Je tiens à lui rendre femmage avec ces quelques mots.  .

Ces deux luttes majeures, les nombreuses responsabilités et défis du travail, la peur de perdre ma mère et ma sœur, ainsi que les exigences militantes radicales de solidarisation sur tous les fronts m’ont plombée. Je ne voyais partout que la violence et l’injustice, l’urgence et le reproche radical de ne jamais en faire assez. Mes nerfs étaient à vif, alors que le répit avait perdu depuis longtemps de sa légitimité. Il y a quelques années de cela, mon corps a chu, au sens propre et figuré. J’étais vidée de mes énergies, en burn-out. J’ai dû me retirer à contre-cœur d’une bonne partie de mon engagement social intersexe, mais je me suis permis du temps libre où je me suis désengagée de l’injonction à « m’éduquer ». Si ce burn-out m’a accordé plus de légitimité à dire « non », je n’ai jamais retrouvé le niveau d’énergie dont je disposais au départ. L’épuisement me guette encore, à l’affût des surcharges. J’ai d’ailleurs renoué quelques mois avec lui après une de nos batailles juridiques en cour, gagnée de chaude lutte au mois de mars 2021.

Le relâchement et la rupture

La colère, la rage, voire la haine, elles, ont perduré encore quelques années, jusqu’à quelques mois avant le décès de ma mère. Alors que j’avais parcouru le chemin de la légitimation de chaque seuil d’intensité que je traversais en pensant m’affranchir d’une contrainte, je voyais bien qu’elles me rongeaient de l’intérieur. Je soufflais par moments que « ça me tuait par en-dedans », ce ça approximatif renvoyant à la violence subie par ma sœur, ma mère, une diversité de groupes marginalisés et les personnes intersexes, ainsi que la charge qui me plombait le corps. Cette violence en marasme qui se maintient et s’éternise, contre laquelle toutes mes lancées sur les médias sociaux s’échouaient.

Lire les quelques reportages sur la provocation délibérée de la colère par les algorithmes d’entreprises de médias sociaux pour nous tenir « engagé·es » m’a donné à réfléchir5Voir par exemple l’article de Keith Zubrow (4 octobre 2021) sur CBS, rapportant la teneur d’un reportage de l’émission d’enquête états-unienne 60 Minutes: https://www.cbsnews.com/news/facebook-whistleblower-frances-haugen-60-minutes-polarizing-divisive-content/. Ce fut une irritation additionnelle, mais salutaire. Je me rendais compte que ma colère avait sciemment été cultivée en me mettant constamment en contact avec ce qui la suscitait. Une instance externe était parvenue à s’immiscer dans mon intimité émotive et je réagissais à souhait à toutes les cordes qu’elle pinçait. J’apprenais là une importante leçon sur la possibilité de moduler mes états d’âme. Parallèlement, je prenais conscience que ma rage envers l’homme qui violentait ma mère et ma sœur était trop lui donner d’une qualité de vie qui était déjà profondément minée par la lutte. J’ai alors progressivement lâché prise sur mes fantasmes les plus négatifs, pour simplement souhaiter qu’il cesse de nuire. Espérer sa souffrance était vain. J’étais complètement saturée de toute cette colère dans laquelle je marinais – ou, dit plus crument, j’en éprouvais une écœurantite aigüe.

En février 2023, ma mère est effectivement morte d’usure, d’épuisement et de soucis, tel que je l’avais appréhendé. Un trou béant perçait ma poitrine. Alors qu’elle était aux soins palliatifs, aphasique, je devais cependant me mettre en action pour m’assurer d’être tutrice légale de ma sœur à la place du père, qui réclamait ce rôle. Toute l’année 2023 fut celle du deuil, du processus de succession et des démarches de protection juridique de ma sœur. Je savais d’ailleurs que l’obtention de la tutelle n’était qu’une première étape dans d’autres batailles juridiques qui s’annonçaient. Je m’y préparais avec des ressources personnelles limitées.

Début novembre 2023, je reçois comme d’autres collègues un courriel de reproches virulents. Par mon inaction, on me rendait complice d’une grande injustice commise ailleurs dans le monde et je me devais de m’impliquer dans toutes les initiatives de soutien la concernant. J’étais réquisitionnée. Je me souviens avoir fait l’étoile sur le plancher de ma cuisine, dépassée. Il m’est devenu clair qu’un processus de pensée oppositionnelle était à l’œuvre. J’émets l’hypothèse que, comme je fais partie du groupe dominant blanc, mon privilège sur cet axe annulait toute la complexité de mon vécu. Un point de rupture définitive s’est amorcé en moi. J’ai éprouvé certes une bouffée de colère, mais aussi une libération. Cette réquisition insensible à mes ressources m’a largement guérie d’un désir de plaire.

Début janvier 2024, l’homme qui a tué ma mère à petit feu a été trouvé trois jours après son décès dans son appartement. Personne n’a voulu s’occuper de sa dépouille. Cet homme qui en avait mené large, qui avait été considéré « cool » par tant de personnes, avait fini par détruire tous ses liens familiaux et amicaux. Visiter son appartement deux semaines plus tard pour récupérer certains objets appartenant à ma sœur m’a bouleversée. Il était sens dessus dessous, sale, bordélique, loin de l’ordre dans lequel il vivait pendant les années où il était partie prenante de la vie familiale. Je compris alors que toute l’assurance qu’il avait projetée et tout le contrôle qu’il avait exercé ne lui avait pas apporté la paix du cœur. En contraste, l’amour dont ma mère avait témoigné à tant de personnes dans sa vie s’est traduit par un grand nombre de visites aux soins palliatifs et de présences à sa cérémonie funéraire. Jusqu’au fatidique départ vers l’hôpital, les liens précieux et aimants qu’elle avait construits l’avaient soutenue au-delà de ce que son corps aurait dû normalement supporter.

C’est ainsi que s’est clôt cette longue saga qui a profondément marqué ma trajectoire, dans les blessures qu’elle a causées comme l’élan que je me suis donné vers la guérison. Toute personne traverse de lourdes épreuves, mais il s’adonne que celles que j’ai connues ont créé les conditions de la révision de mon rapport à la colère et de ma sensibilité à la violence psychologique. C’est par ce prisme et par ce que mon corps ne peut plus encaisser que je me désengage de certaines dynamiques et perspectives radicales. Je sais d’ailleurs que je ne suis pas la première personne à émettre des réserves à l’égard de certains aspects de la culture radicale6À titre d’exemple, l’essai de Mona Chollet (2024) Résister à la culpabilisation : Sur quelques empêchements d’exister. Paris : Zone, dont je n’ai lu que l’introduction, ainsi que celui de Yarrow Eady (2014): https://www.mcgilldaily.com/2014/11/everything-problematic/. Je ne les recense pas ici, pour une des raisons qui motivent l’écriture de cet essai : je n’en ai pas le temps. De mémoire, cependant, elles n’abordaient pas certaines dynamiques interactionnelles qui suscitent ce désengagement, soit les procédés d’attribution de responsabilité en matière de perpétuation et de démantèlement des systèmes injustes; ainsi que les effets personnels et interactionnels des leviers de la colère, de la honte et de la culpabilisation dans l’action collective. Je ne suis pas encore tombée sur une réflexion autour de l’économie de l’engagement social, là où le rapport des attentes aux ressources serait examiné.

J’observe dans la culture militante radicale de gauche certaines dynamiques interactionnelles qui sont teintées de violence psychologique. Je l’affirme sans vouloir accabler les personnes qui y ont recours. Après tout, je l’ai moi-même fait à l’occasion. Je me doute aussi que qualifier ces dynamiques interactionnelles de violence risque de déranger. Dans un contexte où les violences de l’injustice sont plus intenses, certaines personnes auront probablement l’impression que porter son attention sur la violence présente dans les luttes pour la justice sociale est inéquitable. Je suis sensible à ce déséquilibre. Cependant, je suis d’avis qu’on ne viendra pas à bout de la violence par l’adoption et la répétition de plusieurs mécanismes qui lui sont propres et qu’on risque de créer des désengagements silencieux de personnes susceptibles d’offrir de la solidarité. Pour adoucir mes remises en question, je ne procéderai pas à la répétition de la formule « violence psychologique », que je ne veux pas manier tel une massue accusatrice. Je me contente de nommer au passage chacune de ses manifestations que j’ai déjà énumérées plus haut lorsque j’ai présenté la dynamique familiale que ma mère, ma sœur et moi-même avons connue.

Le productivisme intransigeant véhiculé dans la culture radicale

Si l’on peut adhérer vivement au souhait que la justice advienne ici et maintenant pour toute personne, elle comporte un effet pervers : rendre le quotidien insupportable. D’ici l’atteinte de cet objectif, les injustices envahissent notre esprit et pèsent très lourd sur notre cœur, nous incitant à ne lésiner sur aucun effort. Certes, on parle souvent de « prendre soin de soi » dans les milieux militants, mais deux obstacles se dressent devant cette mesure. Tout d’abord, nous ne traitons pas notre sensibilité à vif, puisque nous n’ajustons pas notre regard sur le monde. Seuls les échecs et les défauts doivent être vus dans l’espoir de perfection des rapports sociaux, tandis que nos modes d’analyse nous incitent à nous plonger dans des pensées oppositionnelles. Notre univers devient peuplé d’adversaires que nous peinons à imaginer dans un autre type de rapport. La capacité de voir ce qu’il y a de positif dans les rapports sociaux et celle d’éprouver de la gratitude sont souvent restreintes, sinon absentes.

Ensuite, tou·tes n’ont pas un accès égal à la légitimation de la prise de soin de soi. Si nous considérons les membres de groupes dominants comme étant tou·tes complices à part égale du maintien des injustices sociales plutôt que redevables d’un système qui les avantage globalement, tout repos ou absence d’une personne du groupe dominant d’une lutte qui compte à nos yeux au moment précis où nous souhaiterions qu’elle se mobilise est considéré comme un motif raisonnable de reproche ou de condamnation. Dans l’interaction, ce membre se confond avec le groupe en entier, tandis que le groupe entier se reflète dans chacun de ses membres. Un calcul rapide est effectué : l’appartenance d’une personne à un groupe dominant signifie qu’elle dispose de ressources et qu’elle est disponible. Ensuite, les ressources postulées sont présumées suffisantes pour satisfaire à ces exigences, qu’il s’agisse de ressources matérielles, du temps, des capacités du corps ou de celles de l’esprit. Il n’y a pas de processus de recension des ressources qui soit ouvert à des épreuves personnelles qui drainent de la santé, du temps et de l’énergie. Il n’y a pas de processus non plus par lequel on recense l’ensemble des requêtes et des revendications qui sont adressées à des membres de groupes dominants. Lorsque les requêtes sont formulées, elles semblent émaner d’une vision ancrée sur la ou les luttes qui sont au centre de l’attention des personnes ou groupes les formulant, sous l’impulsion de la douleur.

Même les luttes intersectionnelles ne peuvent prétendre représenter l’exhaustivité des enjeux méritant la solidarité. Sous ses formes classiques, ce sont la race, le genre, la sexualité et la classe qui sont priorisés, en ajoutant la décolonialité et potentiellement le handicap ou la diversité corporelle. Seulement, chacun de ces grands axes sont des univers peuplés d’innombrables préoccupations légitimes qui ne peuvent être humainement embrassées par une seule personne. L’impression de tout couvrir avec l’intersectionnalité ne s’accompagne pas de l’exercice concret de consigner par écrit toutes les formes d’inégalités et toutes les manifestations d’injustice dont nous avons déjà entendu parler. Sans compter qu’il soit hautement probable que certaines injustices nous échappent encore.

De façon concrète, la classe est bien plus que « la classe ». Elle implique des domaines du vécu que sont l’alimentation, le logement, le déplacement, le travail, la santé, l’éducation ou le loisir, pour ne nommer qu’eux. Ensuite, chacun de ces domaines se découpent en plusieurs enjeux et luttes. Simplement sur le plan du logement, il y a l’enjeu de l’accès à un logement abordable et salubre, de l’accès au logement de familles, qui plus est immigrantes ou racisées, ou de personnes ayant des animaux de compagnie précieux pour leur santé mentale précaire, de la protection contre l’exploitation ou le harcèlement de propriétaires, de la protection contre les rénovictions, de la possibilité de connaître ses droits, du traitement juste auprès du tribunal administratif du logement, de la construction de logements abordables et non de condos hors de prix, de la construction de logements accessibles aux personnes en situation de handicap physique, de la construction ou de la mise sur pied de ressources pour les personnes ayant un handicap intellectuel, de la mise sur pied de coopératives d’habitation, de déserts alimentaires, de la disponibilité de transport en commun à proximité, pour ne nommer qu’eux. Il est possible d’être solidaire de cœur des personnes pauvres et exploitées, mais non de se mobiliser politiquement sur tous les enjeux qui les touchent. Je sais, pour l’avoir observé et y avoir été impliquée brièvement, comment la mise sur pied de ressources pour personnes ayant un handicap intellectuel exige énormément de travail de concertation entre parents et tuteurices de personnes ayant un handicap intellectuel, de tractation avec les CRDI(TSA)7Centre de réadaptation en déficience intellectuelle et en trouble du spectre de l’autisme. L’acronyme a longtemps été CRDI, avant de connaitre de nouvelles itérations pour référer à l’autisme., de cueillette d’information sur les règlements municipaux, de démarches de revendication à divers paliers, de mobilisations de ressources et de temps.

Je me souviens avoir été sollicitée par une personne militante trans racisée du Brésil sur ce que je comptais faire comme personne blanche du nord pour contrer le racisme dans les communautés blanches intersexes. La façon dont la question était formulée supposait un engagement additionnel à celui que j’accomplissais déjà. Alors que mon quotidien était étouffé par mon militantisme intersexe centré sur l’analyse des discours médicaux, par mon travail et par ma lutte éreintante pour la protection de ma sœur, alors que j’avais déjà dû me désengager de mon activisme intersexe local en raison de mon burn-out, j’avais pourtant fait le détour de m’intéresser aux perspectives de personnes militantes intersexes d’Amérique du Sud et de consacrer quelques heures à apprendre d’elles, par intérêt et élan de solidarité. J’étais cependant présumée disponible. À ce moment, j’ai réprimé l’envie de lui demander en retour ce qu’elle comptait faire pour soutenir les personnes qui vivent avec un handicap intellectuel. Je me doutais que les luttes dans lesquelles cette personne s’inscrivait n’incluaient pas cet axe, non moins pertinent, mais je pressentais aussi que ma question et le souci qui l’anime seraient inintelligibles et irrecevables. D’ailleurs, les personnes vivant avec un handicap intellectuel sont généralement absentes des luttes radicales. Non par mauvaise volonté, mais simplement par le fait que nous construisons informellement nos enjeux collectifs prioritaires en fonction des acteurs sociaux qui réclament le plus fort des mobilisations solidaires, ce qui suppose qu’ils soient déjà parvenus à amasser des ressources matérielles et personnelles et qu’ils soient en meilleure posture que d’autres. Les personnes avec un handicap intellectuel étant hautement limitées sur le plan de l’action collective autonome, elles ne peuvent exercer cette forte pression, même si elles subissent de profondes injustices. De la même manière, les personnes radicales qui expriment une vive impatience à l’égard du manque de mobilisation de membres d’autres groupes sociaux ne seront pas forcément mobilisées elles-mêmes sur des revendications qui sont importantes pour d’autres groupes, telles que l’apprentissage solidaire de la langue des signes pour la communauté Sourde ainsi que la lutte contre l’audisme8Pour en savoir plus sur l’audisme, vous pouvez consulter le texte suivant: Véro Leduc. 2017. « Audisme et sourditude: les dimensions affectives de l’oppression ». Revue du CREMIS, 10(1), p. 4-13. Il est disponible à l’adresse suivante: https://cremis.ca/publications/articles-et-medias/audisme-et-sourditude-les-dimensions-affectives-de-loppression/.

Faire l’expérience d’un burn-out et flirter avec un second, tout en devant conjuguer avec d’incessantes sollicitations et requêtes d’engagements solidaires, m’a rendue particulièrement sensible aux ressources de personnes qui se trouvent dans un groupe dominant par rapport au mien, tel que les personnes endosexes. C’est dans cet esprit que je me suis déjà assurée qu’un guide de sensibilisation à destination de personnes intervenantes ne formule pas l’exigence de « s’éduquer » sur les enjeux intersexes. Ces personnes sont généralement surchargées et se trouvent sur la fine ligne de l’épuisement professionnel. J’apprécie beaucoup qu’elles consacrent ne serait-ce qu’une heure de leur temps à consulter le document. Qui plus est, je n’ignore pas que la communauté intersexe n’est pas la seule à espérer quelque sensibilité à son endroit. Dans mon activisme, je demeure constamment consciente de la cosmologie des multiples revendications et de comment celle de mon groupe social n’en est qu’une parmi tant d’autres, aussi chère m’est-elle. Ce n’est que lorsqu’une personne entreprend de s’investir sérieusement auprès des personnes intersexes qu’il devient crucial qu’elle s’informe proprement sur les enjeux que nous vivons, et qu’on puisse s’attendre d’elle qu’elle y consacre un temps substantiel.

La personne endosexe n’est pas qu’un reflet du groupe dominant endosexe avec ses privilèges, ni n’est-elle une réplique émanant d’un gabarit endosexe. Elle a une vie avec ses défis, ses injustices et ses propres vécus de violence, même si, toute autre chose étant égale, elle a l’avantage de ne pas avoir subi de modification non consentie de ses caractères sexués que des professionnels médicaux auraient qualifiés de malformation. Il en va de même pour tout membre de groupe dominant. Certes, cumuler plusieurs axes d’oppression nous expose à un plus grand nombre de ces injustices, mais nous avons tendance à refuser de prendre en considération d’autres axes d’oppression possibles à certains membres de groupes dominants plus qu’à d’autres. Pour ceux-là, le fait qu’ils vivent une oppression sur un autre axe n’est pas pertinent. On présume que cet autre axe ne compromet pas significativement sa disponibilité et ses ressources, même s’il n’y a pas de vérification préalable du type spécifique d’investissement dans lequel se trouve la personne concernée et de ce qu’il lui en coûte.

Les personnes qui m’ont présumée disponible tout en sachant que je suis militante intersexe n’ont pas mesuré l’ampleur de la tâche principale à laquelle je me consacre, soit l’analyse des discours médicaux sur leur pratique de prise en charge intersexe. Cette tâche chronophage et éprouvante implique d’étudier un grand volume de publications médicales. Cependant, elle demeure invisible car elle s’effectue principalement dans la solitude. Or, je dois déjà régulièrement la mettre en veilleuse pour remplir mes responsabilités professionnelles et familiales, faute de quoi, ce sont des personnes étudiantes, des collègues ou ma sœur qui sont pénalisé·es ou injustement traité·es. Si j’acquiesçais encore aujourd’hui aux réquisitions, je limiterais davantage ma capacité de m’y consacrer et la réduirais à une peau de chagrin. Je m’empêcherais de cheminer sur cette voie de la réparation à laquelle mon être aspire. Sur le plan de l’action collective, je sais également que me retirer enlève beaucoup aux capacités actuelles du militantisme intersexe québécois, qui n’arrive pas à la cheville des ressources collectives, du nombre et de la force dont disposent les mouvements antiracistes, décolonialistes, féministes ou trans.

La carence de sensibilité à l’égard des ressources d’une personne ou d’une organisation de laquelle on exige une mobilisation n’est cependant pas exclusive à des personnes endosexes provenant d’un autre groupe marginalisé ou opprimé. Elle peut provenir de l’intérieur même des communautés intersexes. Il est ainsi déjà arrivé, à moi et à d’autres personnes intersexes épuisées par la lutte, de nous faire reprocher d’être « complices des médecins » si nous n’intervenions pas sur un enjeu additionnel, et ce, à différentes reprises et par des personnes différentes. Au-delà des effets délétères de la culpabilisation, il y avait un refus de reconnaître nos limites. Certaines faisaient valoir qu’elles-mêmes étaient épuisées, nous laissant savoir que notre responsabilité première n’était pas de sauvegarder notre énergie, mais de vouer notre être tout entier à la tâche. J’ai déjà cédé à l’une de ces tactiques de culpabilisation, fournissant un effort qui, certes, nous permettrait d’obtenir des changements à la résolution du Conseil de l’Europe de 2013, mais allait s’ajouter aux conditions menant à mon épuisement et à la diminution de mes ressources pour l’engagement social. Sinon, les carences de sensibilité émanant de la communauté peuvent aussi provenir de trajectoires expérientielles et nationales différentes, notamment la présomption par certaines personnes anglophones racisées ou personnes intersexes du Sud global que d’autres espaces linguistiques d’occident disposent des mêmes ressources que celles des milieux anglophones, et que ceci suffit largement à régler les enjeux de racisme systémique.

Quelques mois avant mon épuisement, une autre militante intersexe canadienne et moi-même avons investi une énergie que nous n’avions pas à tenter de soutenir une personne intersexe effectuant une demande de réfugiée au Canada. Cette personne, qui devait fuir une menace très sérieuse dans son pays d’origine, nous avait sollicitées sur recommandation d’une autre du Sud global dans un contexte où les infrastructures de soutien manquent cruellement, même ici – et dans un contexte où les autres enjeux que j’ai précédemment énumérés avaient toujours cours. Si cette démarche, déjà éreintante, n’en est qu’une seule parmi la multitude que requiert la lutte contre le racisme systémique et la décolonialité affectant les personnes intersexes racisées, une seule parmi la multitude que requiert la lutte contre les violences médicales et sociales envers les personnes intersexes, une seule parmi la multitude que requièrent les innombrables luttes contre les innombrables injustices sociales, nous sommes condamné·es à l’échec face aux attentes intransigeantes pour lesquelles il faut faire plus, toujours plus et plus encore, sans quoi nous sommes complices.  Et si une personne n’a pas à composer avec la violence familiale dans son quotidien, elle peut être proche aidante, lutter contre le cancer, avoir subi une inondation, ou j’en passe.     

J’aspire à ce que nous ne perdions pas de vue les trajectoires individuelles et que nous ayons à la fois plus de réceptivité au fait qu’une personne puisse faire partie d’un groupe dominant tout en ayant des défis et des responsabilités personnelles plus prenantes que ce que nous imaginons, à la fois que nous conservions à l’esprit l’existence d’une cosmologie de luttes et de besoins de solidarité qui dépassent les nôtres. Une conscience totale des injustices existantes est impossible, comme l’est un engagement total dans chacune des luttes pour les contrer. C’est seulement en faisant cet exercice que nous pouvons commencer à prendre la mesure de la raisonnabilité ou non d’exigences de mobilisation que nous formulons envers des individus.

La pensée oppositionnelle alimentant le productivisme intransigeant

Lorsque nous sommes investi·es dans une pensée oppositionnelle, les membres de groupes dominants ne méritent pas l’effort empathique d’une prise en considération de leurs ressources et limites personnelles. Ils sont tous également responsables des injustices subies, tous également complices par leur « inaction ». Ce par quoi on en conclut à l’ « inaction », cependant, est vague et limité, puisqu’on ne peut observer l’entièreté des gestes posés par une personne dans son quotidien. Chez plusieurs acteurs de la culture radicale, il semble suffire à une personne de qui on réclame un engagement de ne pas le faire pour que le jugement tombe : inactive et complice. Le calcul est de l’ordre du tout ou rien. Pour bénéficier d’un peu de lest, il faut qu’elle ait démontré sa productivité solidaire à un même groupe réclamant cette mobilisation, et ce, de la façon dont le groupe le réclame. Si ceci requiert l’étalage des actions entreprises ailleurs, mais dont ce groupe n’a pas été témoin, ceci jure avec l’élan de solidarité émanant du cœur: nous ne devrions pas nous engager solidairement pour bien paraître. Ironiquement, vouloir en rester à l’élan du cœur et se taire sur les actions entreprises ailleurs pourrait conforter les personnes critiques dans leur conviction d’être devant des personnes inactives et les maintenir dans leur pensée oppositionnelle.

Cette pensée oppositionnelle n’est certes pas le fait de la gauche radicale. Comme plusieurs l’ont déjà théorisé, elle traverse les rapports sociaux et offre son assise aux systèmes de domination. Il y a « nous, les supérieur·es en valeur, en capacités et en compétences, ainsi que les autres, inférieur·es sur tous ces plans». Dans cette pensée oppositionnelle, tous les « autres » sont pareil·les. Si un « prodige » fait exception, il ne bousculera tout de même pas la « règle ». Il y a le « La femme » ou le « On sait bien, vous, les femmes (…) ». Il y a cette panoplie de gens « normaux », les « tout court qui ne font pas étalage de leur différence », et les autres qu’on qualifie de leur différence et qu’on rabaisse. Nous grandissons comme enfants en nous faisant décrire qui nous sommes et qui nous ne sommes pas. Nous nous ancrons dans des cultures, dans des identités. Lorsque celles-ci ont des frontières rigides, nous ressentons moins la commune humanité de personnes ne partageant pas notre appartenance.

Il ne saurait étonner que des membres de groupes construits comme autres et inférieurs, déshumanisés, désavantagés et sujets à diverses violences commises par des membres du groupe dominant construisent en retour tous les membres du groupe dominant comme exemplaires issus d’un même gabarit. C’est dans ce creuset que naissent les « je déteste les hommes », « les hétéros », « les blancs » et ainsi de suite. Bien que plusieurs militants insistent qu’ils détestent les systèmes d’oppression ou les privilèges et non les personnes, il y a oscillation constante de la cible de détestation. Si « l’ennemi principal » c’est le patriarcat, c’est aussi les « hommes-cis-blancs-hétérosexuels ». L’incantation constante et entendue de cette figure parmi les cercles militants en fait tantôt des personnes naïves qui ne comprennent rien de rien aux systèmes d’oppression, des personnes qui, toutes, croulent sous des privilèges et se la coulent douce, des personnes avec lesquelles il est impossible de développer de la complicité ou une amitié, des personnes plates et insipides, des personnes absolument désagréables qui finissent tôt ou tard par nous casser les pieds dans les espaces en mixité, des personnes plus enclines à être malignes que tout autre groupe social. À titre d’exemple cette fois où, dans le cadre d’une séance de sensibilisation aux enjeux intersexes, une personne participante a lancé, sous l’approbation d’autres, que les professionnels médicaux étant des hommes cis blancs hétéros, il ne saurait étonner qu’ils enfreignent les droits humains d’enfants ayant une variation innée des caractères sexués. Non seulement n’avais-je pas moi-même mobilisé cette figure dans ma présentation, mais plusieurs des professionnels médicaux investis dans la prise en charge intersexe et la défendant férocement sont des femmes ou des personnes racisées, sans compter que j’en connais au moins un qui soit gai.  

Oui, beaucoup d’hommes tuent, agressent des femmes, ne reconnaissent pas leurs compétences, exploitent leur labeur, les laissent se dépatouiller avec la charge mentale. Je sais aussi que les répliques de type « ce ne sont pas tous les hommes qui sont comme ça » s’entendent souvent comme des refus de reconnaître l’ampleur du problème ou de contribuer à le contrer. J’étais d’ailleurs de ces personnes à m’impatienter devant cette affirmation. Je comprends qu’il soit lourd de toujours répéter les formules longues et de faire attention aux sensibilités de membres de groupes dominants. Seulement, ma trajectoire m’amène à envisager des situations où cette aspiration au bémol se comprend.

Tout d’abord, parce que nous enrobons fréquemment nos critiques dans du discours paradoxal, qui est un langage de manipulation9Voir Hirigoyen, Marie-France. (1998). Le harcèlement moral : La violence perverse au quotidien. Paris : La Découverte et Syros. Elle y définit le discours paradoxal comme : « (…) quelque chose est dit au niveau verbal et le contraire est exprimé au niveau non-verbal. Le discours paradoxal est composé  d’un message explicite et d’un sous-entendu, dont l’agresseur nie l’existence. » (p. 129).. Nous communiquons qu’il ne faut pas prendre personnel nos critiques et comprendre qu’elles s’adressent à un système, même si toute notre charge de colère non-verbale est dirigée contre une personne. D’ailleurs, nous affirmons souvent que nous ne sommes plus capables de supporter voire que nous détestons les hommes ou, suivant la formule consacrée, les hommes-cis-blancs-hétéros. La citation que j’ai introduite au début de cet essai est en réalité un détournement cognitif [gaslighting]. Si une personne lance : je déteste vraiment les hommes, les personnes blanches, les hétérosexuels, c’est qu’elle déteste vraiment les hommes, les personnes blanches ou les hétérosexuels. Et non pas que le système de domination lui-même. Si nous faisons cela, nous aspirons à un défouloir sans en assumer la responsabilité.

Ensuite, parce que nous formulons des attentes vagues dont la propriété est de ne jamais pouvoir être satisfaites, ce qui est une forme de contrôle. Il devient très facile de se délecter d’une position dans laquelle nous prenons continuellement l’autre en défaut pour lui faire payer les indignités subies par d’autres membres de son groupe dont nous le tenons également responsable. Certes, nous pouvons strictement être animé-es d’une crainte que la reconnaissance de progrès accomplis incite à la complaisance, ainsi que d’un souci de ne pas fermer la porte à l’identification d’autres manifestations d’un système de domination pour lesquels des changements sociaux additionnels seraient nécessaires. Toutefois, l’absence de reconnaissance et d’appréciation des progrès accomplis réduit les membres du groupe dominant à être les destinataires de remontrances perpétuelles. Or, quand nous nous trouvons dans cette position, ou bien nous nous effaçons dans la honte et nous nous appliquons à faire la démonstration de notre contrition en tant que membre de groupe dominant, ou bien nous développons du ressentiment. Ce ressentiment risque d’être accru si les requêtes sont insensibles aux ressources individuelles.

Il peut être difficile de recevoir des blâmes lorsqu’ils sont formulés à partir d’une position qui se sous-entend pure ou sans faute ou lorsque nous sentons que les personnes qui les formulent ont des trésors de patience lorsque les gestes violents sont commis par des personnes de leur propre groupe. Ou lorsque la responsabilité de tout geste de mépris ou de violence commis par des personnes d’un groupe marginalisé est défaussée sur le système de domination dans lequel il est pris. Le système de domination est alors représenté comme l’unique instructeur des gestes injustes et violents, des comportements contrôlants et manipulateurs aux pratiques d’exploitation en passant par l’agression et la déshumanisation. Sinon, il est représenté comme l’instructeur des gestes qui sont suffisamment injustes et violents pour laisser des marques, les autres n’étant que des broutilles incapables de laisser des séquelles chez les personnes qui en sont la cible. L’histoire démontre pourtant qu’une grande diversité de groupes et de communautés ont été capables de violence envers d’autres, voire qu’une proportion significative d’un groupe social profondément persécuté soit capable de persécution à son tour. Cet enseignement devrait nous inciter à la vigilance à l’égard du potentiel qu’ont des groupes aujourd’hui marginalisés à perpétuer, dans un futur où des rapports de force tendraient progressivement en leur faveur, la violence qu’ils ont eux-mêmes subis par espoir de s’en protéger à jamais.  

Ma position n’est pas celle de la symétrie de la violence et des responsabilités, mais plutôt celle d’une prise en considération du fait que nous avons-nous-mêmes blessé autrui, que nous l’ayons rabaissé, intimidé, manipulé, contrôlé, isolé ou frappé. Si nous le faisons, nous devenons plus sensibles à l’ampleur du travail sur soi que requiert le changement social et à l’impossibilité de tout opérer d’un seul trait. Si l’immobilisme forcené peut être frustrant, ce n’est pas toujours la dynamique dans laquelle se trouvent des personnes, peu importe l’enchevêtrement de leurs appartenances à des groupes dominants et marginalisés. Oui, au final, certains groupes ont plus de responsabilités que d’autres dans la perpétuation d’injustices, mais les membres de ces groupes n’y jouent pas le même degré de responsabilité, ni n’est-il possible pour chacun d’eux d’assumer la même part d’implication pour ce changement. Les professionnels médicaux investis dans la prise en charge intersexe ont beaucoup plus de responsabilité dans cette situation que les professionnels médicaux endosexes qui ne le sont pas, tandis que les professionnels médicaux en exercent plus que l’ensemble des personnes endosexes.

Le piège que nous tend la pensée oppositionnelle, c’est de se maintenir à distance d’humanité de membres d’autres groupes sociaux. C’est de figer ces membres dans un rôle d’étranger ou de menace perpétuelle, avec lesquels la connexion amicale ou l’élan d’amour sont impossibles. Ceci est très loin de n’être que le fait de groupes radicaux. Cette dynamique traverse nos rapports sociaux et la majorité d’entre nous y participons. Je sais qu’elle n’est pas pleinement déconstruite en moi, même si j’aspire ardemment au lien humain aimant et que je me sens beaucoup plus engagée sur cette voie que je ne l’étais.     

La difficile projection au-delà de l’antagonisme et la tentation de la honte

Quand j’observe la pensée oppositionnelle à l’œuvre, j’y vois une difficulté d’imaginer les rapports sociaux autrement. Nous sommes très appliqués à relever les multiples manifestations des rapports de domination et ne manquons pas de ressources intellectuelles pour développer de fines analyses. Cependant, la théorisation par classes ou structures sociales visant à mettre en lumière des dynamiques sociales dépassant les individus offre peu d’outils pour l’adapter à une action collective qui ne peut avoir de système comme interlocuteur, mais bien des individus. Beaucoup aspirent de tous leurs vœux à une révolution, mais peinent à imaginer le passage d’une personne représentée jusque là comme membre d’un groupe dominant avec ses gestes potentiels ou avérés de violence et de déshumanisation à une personne avec laquelle des liens de coopération, d’égale dignité et de respect sont tissés. Ceci n’est pas étranger à la persistance de systèmes d’oppressions depuis des siècles, à des expériences de déception cumulée, de même qu’à une pratique de l’attention fermée sur les progrès et centrée uniquement sur ce qui fait mal. Cette expérience et ce focus produisent une tension irréconciliable entre la conviction qu’il soit possible d’obtenir des changements sociaux profonds, voire une abolition de systèmes de domination, ainsi que le faible espoir que des membres de groupes dominants changent véritablement.

Ce faible espoir rend l’utilisation de la honte sociale et de l’intimidation tentante. Cette approche n’est pas réfléchie ou soupesée, mais fait partie, pour beaucoup d’entre nous, des outils d’interaction que nous avons si fortement intériorisés dans notre socialisation qu’ils nous viennent spontanément. Dans plusieurs cas, nous en avons été la cible nous-mêmes, parce que nous faisons partie de groupes marginalisés que des groupes dominants ont voulu faire disparaitre des possibilités sociales. À notre tour, nous espérons que les puissants, les riches, certains décideurs politiques ou acteurs sociaux se ravisent de leurs pratiques parce qu’ils viendraient à nous craindre ou développeraient une honte envers eux-mêmes et les gestes qu’ils ont posés. J’ai participé à suffisamment de manifestations pour constater que l’appel à la honte y est omniprésent, des « vous devriez avoir honte » à « shame on you ». Ce que nous espérons vraiment en tirer n’est pas clair pour moi. Je sais qu’une partie de moi a longtemps souhaité que ces appels se rendent jusqu’à leurs oreilles et s’infiltrent dans leur conscience pour y exercer leur poids et les faire céder. Ou que suffisamment de personnes observatrices se rallient à notre jugement et le scandent à leur tour, créant la pression sociale nécessaire pour venir à bout de la persistance des décisions et pratiques des personnes et groupes auxquels nous nous opposons. Peut-être qu’à force d’être de plus en plus nombreux à répéter que la honte devrait se loger là on on l’indique, des normes sociales finiraient par l’imposer et que le changement social serait opéré. Ce serait la peur du jugement social, au final, qui permettrait de l’atteindre et non le fait que ces acteurs sociaux soient gagnés par la conviction que les membres de groupes opprimés ou marginalisés méritent une égale dignité et un plein accès aux ressources.

Cependant, nous n’assistons pas à d’aveu, à une reconnaissance d’avoir erré et d’avoir commis des torts. Souvent, ces personnes et groupes persistent et signent. J’estime que c’est encore plus fortement le cas aujourd’hui, puisqu’il est très facile, avec les médias sociaux, de trouver des personnes partageant une vision semblable du monde et de s’organiser suivant les mêmes affinités, envers et contre l’opprobre d’autrui. Nous continuons néanmoins à suivre cette voie, mobilisant fréquemment la culpabilisation, le mépris, la honte et l’intimidation dans l’espoir de secouer suffisamment des personnes pour qu’elles se ravisent, que celles-ci aient posé des gestes graves ou qu’elles n’aient pas agi comme nous le souhaitions. Ce que ces personnes devraient faire et devenir demeure flou.

Dans certains cas, nous nous attendons à une reconnaissance des torts causés et à des démarches pour les amender – attente qui est en soi légitime, mais qui nécessite une sensibilisation pour qu’elles soient sincères et senties plutôt qu’un écran de fumée précipité d’excuses en carton. Dans d’autres, nous nous attendons à ce que les démarches de « réparation » consistent à se montrer dorénavant disposé à agir sur commande et comme on le commande. Dans d’autres encore, nous semblons espérer que les personnes soient si ratatinées de honte qu’elles décident de renoncer aux rapports sociaux ou qu’elles disparaissent magiquement en fondant comme la Méchante sorcière de l’ouest. Je ne fais pas référence au retrait d’une personne qui en a abusé d’autres dans un secteur d’emploi comme celui des arts, mais plus à l’absence d’imaginaire au sujet de ce qu’une personne devrait faire concrètement avec la honte qu’on tente de lui insuffler, ainsi qu’au fait qu’elle ne disparaitra pas de la société.    

Situé dans le même champ tactique que celui de la honte, le mépris est également mobilisé. Nous tentons de prendre l’autre en défaut et de l’humilier en le plaçant devant ses contradictions, réelles ou présumées, ou nous ne nous attardons même pas à ses arguments que nous qualifions de ridicules. Au cœur de ces débats comme dans des échanges entre personnes partageant des affinités politiques semblables, nous nous en prenons aussi contre toutes ces personnes « fermées d’esprit » qui sont « trop arriérées » pour comprendre. Ceci nous est pas exclusif, mais nous y participons. Nous semblons être animés par le fantasme que les personnes ciblées finiront elles aussi par se ratatiner d’humiliation et de honte et par se taire.

Finalement, j’estime que nous employons plus souvent le levier de la culpabilisation contre des personnes et des organisations déjà socialement engagées. Nous présumons qu’il sera plus facile de les convaincre et voyons ceci comme avantageux sur un plan stratégique, puisque se rallier à ces appuis améliore notre rapport de force dans la lutte contre les injustices. Des personnes et organisations disponibles peuvent effectivement, par élan de solidarité, se mobiliser tel que demandé et ne pas faire de cas de la culpabilisation. L’enjeu est de savoir si elles sont en mesure de refuser des demandes lorsque celles-ci outrepassent leurs limites et leurs ressources. Si les personnes ciblées par la culpabilisation sont vulnérables à l’avis des autres – ce qui concerne une grande majorité d’entre nous -, elles peuvent soit obtempérer par crainte de déplaire, soit éprouver du ressentiment. Si elles n’osent refuser et obtempèrent, elles se rendent sujettes à l’épuisement. Quant à d’autres, elles pourraient avoir l’impression d’être injustement ciblées et réclamées, au cœur d’un chassé-croisé de reproches qui dépassent largement ceux d’une seule personne ou groupe militant. Dans tous les cas, les leviers de la honte ont des effets délétères. Pour les personnes investies dans leur identité – ce qui concerne une grande majorité d’entre nous – elles peuvent trouver difficile de la voir ainsi critiquée et diminuée, par association au groupe honni.

Je pressens que certaines personnes verront dans ces réflexions une police du ton. Je formule effectivement une invitation à revoir notre pensée oppositionnelle, notre concentration sur ce qui nous fait mal, notre propension à ne pas considérer la cosmologie des demandes de solidarité et l’impossibilité de répondre à toutes, de même que notre inclinaison à employer les outils de la honte et de la culpabilisation. Toutefois, je comprends qu’il soit difficile de faire autrement. Nous sommes captés, comme membre de groupes marginalisés, dans cette dynamique où des membres de groupes dominants nous ont communiqué que nous valons moins. Cette dynamique doit absolument être revue. Je pense qu’elle s’ancre en bonne partie dans une incertitude à l’égard de notre valeur personnelle, y compris – aussi étonnant cela soit-il – de la part de membres de groupes dominants. Cette incertitude, qu’on en fasse un mécanisme psychologique ou qu’on l’attribue aux effets d’un système, nous rend enclins à construire notre valeur de soi par comparaison. Valeur qui se construit par la distance et la déconnexion, tout en dépendant du regard d’autrui. Alors que je me joins plutôt à la conviction que la valeur est intrinsèque.

L’attente d’adoption acritique d’idées et de démarches radicales

Certaines personnes pourraient rétorquer qu’il n’est pas si difficile que ça de répondre aux demandes de solidarité. Qu’il suffit de se fier au privilège épistémique de personnes opprimées pour accepter d’emblée la validité des perspectives qu’elles partagent et des modes d’action qu’elles promeuvent, avec ses mises en forme des discours, ses choix d’interlocuteurices et ses déploiements du corps. Je ne partage pas pleinement cette lecture. Si j’estime crucial de ne pas mettre en doute les expériences de discrimination, de déshumanisation et de violence relatées par des personnes de groupes marginalisés, je ne peux acquiescer à une injonction d’adhérer à une analyse sans d’abord l’étudier. Je ne peux me rallier non plus automatiquement à certains modes d’action. La sensibilité au privilège épistémique devrait certes se traduire par un apriori favorable et une capacité de décentrement, mais pas par un abandon simple des questionnements et réserves.  

Je ne veux pas, en tant que militante et chercheure intersexe, qu’on reprenne des termes et des modes d’analyse que moi et d’autres personnes militantes employons simplement parce que je les énonce en tant que personne intersexe. Je ne tire aucune satisfaction à entendre des personnes endosexes répéter « mutilation génitale intersexe » ou « violence médicale » pour bien faire. J’aspire certes à une attitude d’ouverture à ce que j’énonce, mais pas à ce que les personnes à qui je m’adresse éteignent leur autonomie et leur intégrité intellectuelles. Être portée par un élan d’amour, dans mon engagement social, signifie entre autres d’aimer cette autonomie et cette intégrité. Il ne s’agit pas de célébrer la rigidité d’esprit, les préjugés et la fermeture du cœur, mais d’accueillir les questionnements formulés de bonne foi. Une personne qui adopte les termes « mutilation génitale intersexe » ou « violence médicale » parce qu’elle a été convaincue par ma démonstration ou celle d’autres personnes militantes sera plus près d’une résonnance avec son intégrité et d’une paix intérieure. Elle sera aussi plus éloignée d’une discipline de conformation qu’elle s’imposerait par crainte de ne pas faire les choses proprement. De plus, elle sera en mesure de défendre plus solidement ces termes qu’elle adopte.   

En milieu universitaire, dont une des raisons d’être et des conditions de fonctionnement sont l’autonomie et l’intégrité intellectuelles, nous ne devrions pas nous attendre à des adhésions acritiques. De la même manière, nous ne devrions pas en rester aux processus déclaratifs. Si j’adhère vivement à la pertinence d’une recherche engagée, nous devrions conserver une certaine vigilance à l’égard des pressions dans ce sens. Reconnaître les processus et les effets négatifs de l’injustice épistémique ne doit pas se faire au prix de la reddition de son esprit critique. D’autant plus qu’il y a souvent divergence dans les analyses et les théories produites par des personnes marginalisées. Je fais partie d’une majorité de personnes militantes intersexes qui adoptent « mutilisation génitale intersexe », avec ceci que je lui préfère « mutilation sexuelle intersexe ». Mais j’estime pertinent que des personnes qui s’intéressent à nos enjeux sachent que certaines personnes militantes ont des réserves à son égard – et qu’elles connaissent nos raisonnements respectifs.

Les exigences d’engagement ne réclament pas nommément l’abandon de l’autonomie intellectuelle. Cependant, elles produisent souvent cette contrainte par défaut. La fatigue envers le doute, qui se comprend en bonne partie par le fait qu’il se soit souvent exprimé dans un esprit de fermeture, voire d’hostilité, semble se traduire par une présomption que toute incertitude s’y inscrit. Elle peut alors rapidement entrainer des accusations d’être animé de préjugés et de -ismes. S’il est juste que des préjugés ou des -ismes peuvent être à l’origine de réserves même formulées dans la bonne foi, l’approche accusatrice révèle un manque d’espoir envers la capacité d’une personne de cheminer et d’être intimement convaincue de la pleine humanité de membres d’un groupe marginalisé ou une impression que cette conviction requiert l’adhésion à l’entièreté des analyses ou théoriques défendues.

Même lorsque les personnes de qui on exige cet engagement le font en partie, ne serait-ce qu’en offrant des possibilités de diffusion et d’approfondissement des perspectives qui les animent ou en les inscrivant au cœur d’une formation, elles peuvent toujours être la cible d’accusations. Nous pouvons par exemple les qualifier d’hypocrites si elles ne font pas l’entièreté de ce qui est réclamé. C’est ici que les exigences de productivisme et les logiques de réquisition insensibles aux ressources se conjuguent pour produire à leur tour une contrainte à l’attente d’abandon de l’autonomie intellectuelle. Si nous présumons que les démarches d’ouverture ou de soutien des perspectives marginalisées ont été précédées ou suivies d’une démarche d’étude assidue de leurs théories, nous présumons que les ressources en temps ou en énergie étaient suffisantes pour le faire, sans s’attarder ou s’intéresser aux ressources réelles qui sont détenues. Sans s’attarder, non plus, à la place qu’occupent nos propres exigences d’apprentissage parmi celles requises par la cosmologie des revendications, qui dépassent très largement ce qu’un simple être humain peut accomplir dans une vie. Sans prise en compte des ressources disponibles et de ce contexte, soit nous projetons un téléversement magique quasi instantané de tout un champ théorique (voire plus) dans l’esprit des personnes de qui nous exigeons un engagement solidaire sur tous les aspects que nous lui réclamons, soit nous estimons les périodes d’apprentissage et d’autonomie intellectuelle comme superflues.        

Les exigences de participation à des actions spécifiques peuvent elles aussi impliquer un abandon de l’autonomie intellectuelle. Ces actions reposent sur des lectures implicites ou explicites du changement social, et ce, autant sur les plans interactionnels, institutionnels et structurels que sur celui de la subjectivité, c’est-à-dire ce par quoi le changement advient ou n’advient pas à l’intérieur de soi. Ainsi, certaines lectures implicites du changement social sur le plan interactionnel et subjectif promeuvent le recours à la honte, à la culpabilisation et à l’intimidation. De leur côté, les lectures explicites mènent notamment à des dispositions divergentes à l’égard du recours ou non à la violence dans l’action collective. Certaines personnes et collectifs récusent la non-violence et les approches pacifiques, d’autres refusent ou dénoncent toute forme de violence, et d’autres encore estiment qu’il est difficile pour plusieurs de s’abstenir d’un recours à la violence sans toutefois cautionner toutes ses formes, sans la considérer idéale ou sans désirer y participer. Qui plus est, les unes et les autres sont susceptibles de donner des définitions fort différentes à la violence.

Le rapport à la violence et aux modes d’action privilégiés sont loin d’être strictement intellectuels. Ils s’ancrent dans le vécu incarné et dans la disposition de cœur que nous développons à l’égard des groupes sociaux dont des membres sont activement responsables de violences que nous et des membres de notre groupe avons subies ou que nous subissons. Ils s’ancrent dans notre rapport à nous-mêmes, à nos sentiments d’appartenance et à nos identités. J’observe de la part de certains acteurices de la gauche radicale un rejet, voire un mépris senti à l’égard des approches non-violences ou pacifiques, sinon une injonction, dans certains cas, à l’abandonner. Défendre la non-violence et la paix est considéré comme signe de faiblesse, comme engagement mou, voire comme traitrise.

C’est là où à l’attente d’abandon de l’autonomie intellectuelle s’ajoute celle de l’abandon de l’intégrité et de l’adoption d’une charge ou d’un reflet émotifs. Exiger une certaine forme d’action – avec ses mises en forme du discours, ses choix d’interlocuteurices et ses déploiements du corps – peut aller à l’encontre de ce qui résonne comme juste dans le cœur de certaines personnes. Cette exigence requiert également le partage de la charge émotive que cette action implique et de celle qu’elle vise à créer chez ces destinataires. L’adoption de la charge ou du reflet émotifs est cependant loin d’être exclusive à la culture radicale, puisque la construction de liens sociaux se fait souvent par le partage de frustrations communes envers une personne, un groupe, une institution ou une dynamique sociale. Si une personne n’exprime pas les mêmes frustrations ou émotions, nous sommes enclins à présumer qu’elle est en désaccord avec notre lecture, qu’elle ne se rallie pas à nous, voire qu’elle détient plus d’affinités avec la cible de la frustration.

Des  personnes attachées à des actions défouloir visant à ébranler, à provoquer de la honte et de la culpabilité sont bien libres d’agir selon ce qui résonne avec elles. Elles n’auront cependant pas mon engagement, puisque mon état de cœur et ma compréhension des enjeux est ailleurs. Je ne peux plus tirer de satisfaction à ébranler et tenter de susciter la honte, non seulement par ce que ça ne m’apaise pas, mais parce que je constate que ça alimente le repli, la distance et la peur. Qui plus est, mon ancrage spirituel me fait voir la peur comme un moteur de la haine, tout comme le repli et la conviction que nous soyons détachés les uns des autres. Le défouloir stimule la réponse défouloir, parce qu’il ne permet pas de surmonter la peur et qu’il ne fait qu’entretenir et répandre une rage qui ronge le cœur.

Une voie de paix renforcée par un tournant spirituel

C’est ici que je suis la plus hésitante. Si les textes de féministes universitaires investies dans une religion ne jouissent pas d’une grande popularité, ces universitaires peuvent s’arrimer à des conversations déjà existantes, avec leurs répertoires et leurs codes. Je ne m’inscris pas dans une religion et les écrits universitaires ou formels que je lis sur les dimensions spirituelles qui m’animent ne se consacrent pas aux études féministes. Je rejoins cependant ces personnes qui, parmi la sphère universitaire, remettent en question le matérialisme scientifique et ne postulent pas que la conscience est sécrétée par le cerveau10Le rapport de la Gallileo Commission rassemble des réflexions d’ordre épistémologique sur les normes scientifiques et invite à envisager une science postmatérialiste. Ce matérialisme n’est pas celui issu des analyses marxistes et de celles qui s’en sont inspirées, mais plutôt celui des sciences dites pures, qui postulent qu’il n’y a que matière. Il s’agit ici pas ici du matérialisme comme analyse politique, mais dd’une réponse pas d’un  Pour consultation : https://galileocommission.org/report/. Elles s’engagent dans une science ouverte à l’exploration méthodique de divers récits d’expériences relatant une autonomie de cette conscience, tels que les récits de morts imminentes ou d’états altérés de conscience. Longtemps tenus à distance comme sujets indignes d’être traités ou bien méprisés ou réduits à des effets hallucinatoires ou à des erreurs d’interprétation par des perspectives matérialistes, un nombre grandissant de chercheurs et de professionnels médicaux estiment qu’il y a du sérieux dans ces récits11Le livre de van Lommel, Pim. (2025). Les frontières de la vie : Une exploration scientifique des expériences de mort imminente. Paris : L’Archipel recense plusieurs de ces recherches en plus de soumettre les siennes.. Les « explications » matérialistes sont davantage des hypothèses qui ne permettent pas de rendre compte du grand contraste entre la grande richesse des expériences rapportées et des ressources extrêmement limitées voire absentes du cerveau pour les fournir dans l’état où ils se trouvent. Elles ne rendent pas compte, non plus, du changement profond que l’expérience opère en elles au cours des années qui la suivent. Elles passent outre ou rapidement sur certains éléments marquants et communs à un grand nombre de ces témoignages, soit l’expérience d’un amour inconditionnel d’une intensité dépassant celle que ces personnes ont cru possible, ainsi que celle d’une absence de séparation complète entre les êtres ou les consciences12Voir par exemple : Ring, Kenneth et Evelyn Elsaesser Valarino. (2006). Lessons from the Light : What Near-Death Experiences Teach Us about Living in the Here and Now. New York: Insight Books.   .

M’intéressant au témoignage depuis très longtemps et l’ayant moi-même pratiqué comme lesbienne et personne intersexe, il y a des éléments d’un grand nombre de ces récits qui m’incitent à ne pas les considérer comme des fabulations. J’ajouterais que j’ai vécu des ressentis intenses ne pouvant être réduits aux stimuli habituels des sens lors du décès de mon père, il y a de cela vingt ans, et de ma mère, plus récemment. Ces récits et la répétition de cette expérience m’invitent à vivre mon quotidien sous une nouvelle perspective et rapport à moi-même. Je ne suis plus investie avec la même intensité qu’autrefois dans les diverses identités que j’ai revêtues à travers ma vie. L’étude transversale de témoignages de mort imminentes y ont contribué, mais le témoignage de David Williamson, sur la chaine Coming Home présente sur Youtube, m’a profondément marquée13Pour consultation : https://www.youtube.com/watch?v=V6DKsqTs9M8. Il fait part des dommages qu’ont entraînés chez lui la reprise de la haine que lui et ses proches subissaient, de même que du rapport subjectif très différent qu’il connaissait lors de son EMI, dépouillée des ancrages identitaires que nous développons au cours de notre vie. Son témoignage a été tout aussi décisif que mon apprentissage de la volonté délibérée d’entreprises de médias sociaux de stimuler la colère, ainsi que mon sentiment de saturation de la colère, de la rage et de la haine qui m’avaient habitée.

Comme l’acte de foi au cœur de toute croyance spirituelle comporte un risque, je ne m’attends pas à l’acceptation acritique de la réflexion que je partage. Les personnes qui estiment que vivre dans leur colère leur sert peuvent très bien demeurer sur cette voie. Elles pourront également l’exprimer, mais je n’ai plus le désir d’y participer, que ce soit pour montrer un signe d’appartenance, pour m’en faire un amplificateur tactique dans un rapport de force, ou pour répondre à quelconque critique. Non pas que je pense ne plus jamais en ressentir. Je l’observerai, je la nommerai peut-être, mais je ne veux plus la laisser faire son nid. Il y en a bien assez dans ce monde. L’action solidaire sera toujours présente, mais jamais au-delà de mes ressources. En outre, je pense qu’une action solidaire portée par un élan d’amour portera beaucoup plus que celle effectuée dans la crainte de reproches ou de ne pas en faire assez.  

Je sais très bien que la voie de paix et d’amour suscite la méfiance, voire l’irritation. Beaucoup de personnes s’y sont essayées et nous avons l’impression qu’elle n’a pas été couronnée de succès. Cette voie n’est certes pas facile et n’entraine généralement pas une adhésion rapide. Si notre compréhension du monde n’a pour seul horizon que la vie que nous vivons, je pense qu’il est d’autant plus difficile de voir les répercussions positives d’une approche de paix. Je ne juge pas cette pulsion d’autodéfense qui emploie des moyens violents pour la protection de soi. Je ne dis pas non plus qu’on doive volontairement s’exposer à la violence et ne pas chercher à s’en extirper, ni qu’on doive encaisser passivement et tenter d’apaiser des personnes qui, dans leur vie, présentent des limites profondes dans leur capacité d’empathie et de réflexivité. Je pense qu’il est important de reconnaitre que ces personnes existent. L’homme narcissique qui a tué ma mère à petit feu et agressé ma sœur en est une. J’avance plutôt – et ceci ne s’adresse pas qu’à la culture radicale de gauche – que nous nous porterons mieux si nous nous extirpons de l’embourbement de la colère et de la peur, si nous ne voyons plus notre univers social comme peuplé d’adversaires et de menaces, si nous ne nous considérons plus comme étrangers les uns aux autres, et ce, sur le plan du senti plus que sur le plan cognitif. Ceci suppose de croire en sa valeur intrinsèque et non relative, de s’aimer, de se donner une chance. De savourer tous les moments de complicité que nous connaissons, de se détacher des algorithmes qui déchirent et de recréer des liens, d’apprécier les gestes d’ouverture sincère et les cheminements au lieu de n’avoir que les destinations comme seuls seuils d’appréciation. D’éprouver de la gratitude pour ce qui est positif dans notre vie, de savoir savourer l’amour là où il s’exprime, d’en faire des moteurs de joie et des socles d’espoir pour notre quotidien comme pour notre action.

Notes de bas de page

  • 1
    Les guillemets illustrent effectivement un recul à l’égard de l’injonction à l’éducation. Je l’aborde plus loin.
  • 2
    Cet essai, qui a pour titre complet Check my what? On privilege and what we can do about it: some tips ont going from pro-equality in spirit to pro-equality in deed, est désormais archivé : https://web.archive.org/web/20071006134209/http://blog.shrub.com/archives/tekanji/2006-03-08_146
  • 3
    À comprendre selon la définition qu’Iris Marion Young (2000) en donne : « Des institutions sociales justes offrent à toute personne des conditions d’apprentissage et d’utilisation satisfaisante de compétences expansives dans des contextes socialement reconnus. Elles lui permettent également de jouer et de communiquer avec les autres ou d’exprimer ses sentiments et perspectives sur la vie sociale dans des contextes où les autres peuvent écouter » (traduction libre, pp. 31-32). Voir Iris Marion Young. Inclusion and Democracy. New York : Oxford University Press
  • 4
    J’éprouve pour ma Mère un amour et une gratitude immenses. Cette mère qui m’a protégée lorsque, peu après ma naissance, des médecins souhaitaient opérer mon sexe pour le conformer à la norme « femelle », cette mère qui m’a immédiatement écoutée lorsque je lui ai dit que je ne voulais plus aller aux examens des médecins curieux de mon sexe, cette mère qui a respecté mes intérêts vestimentaires et ludiques d’enfant même s’ils étaient contraires aux normes et à ses propres affinités, cette mère qui m’a encouragée dans mes choix d’étude que d’autres parents auraient refusés, cette mère qui m’a donné un coup de pouce salutaire vers la fin de mes études de doctorat, cette mère qui a certes éprouvé des difficultés à digérer la nouvelle de mon lesbianisme, mais a initié d’elle-même des démarches d’ouverture et a fini par me défendre lorsque mes grands-parents ne voulaient pas voir ma partenaire, cette mère qui m’a invitée à prendre soin de mon Amoureuse à laquelle elle s’était fortement attachée, cette mère qui n’a jamais exercé de chantage émotif, cette mère qui a eu confiance en moi et m’a laissée m’ouvrir les ailes, cette mère qui n’a jamais voulu m’imposer la responsabilité de prendre soin de ma sœur, cette mère qui m’aimait inconditionnellement, une mère que j’ai été infiniment chanceuse d’avoir. Être témoin de la violence que subissait depuis de trop longues années cette personne extraordinaire, douce et à qui je devais tant me faisait profondément mal. Je tiens à lui rendre femmage avec ces quelques mots.  
  • 5
    Voir par exemple l’article de Keith Zubrow (4 octobre 2021) sur CBS, rapportant la teneur d’un reportage de l’émission d’enquête états-unienne 60 Minutes: https://www.cbsnews.com/news/facebook-whistleblower-frances-haugen-60-minutes-polarizing-divisive-content/
  • 6
    À titre d’exemple, l’essai de Mona Chollet (2024) Résister à la culpabilisation : Sur quelques empêchements d’exister. Paris : Zone, dont je n’ai lu que l’introduction, ainsi que celui de Yarrow Eady (2014): https://www.mcgilldaily.com/2014/11/everything-problematic/
  • 7
    Centre de réadaptation en déficience intellectuelle et en trouble du spectre de l’autisme. L’acronyme a longtemps été CRDI, avant de connaitre de nouvelles itérations pour référer à l’autisme.
  • 8
    Pour en savoir plus sur l’audisme, vous pouvez consulter le texte suivant: Véro Leduc. 2017. « Audisme et sourditude: les dimensions affectives de l’oppression ». Revue du CREMIS, 10(1), p. 4-13. Il est disponible à l’adresse suivante: https://cremis.ca/publications/articles-et-medias/audisme-et-sourditude-les-dimensions-affectives-de-loppression/
  • 9
    Voir Hirigoyen, Marie-France. (1998). Le harcèlement moral : La violence perverse au quotidien. Paris : La Découverte et Syros. Elle y définit le discours paradoxal comme : « (…) quelque chose est dit au niveau verbal et le contraire est exprimé au niveau non-verbal. Le discours paradoxal est composé  d’un message explicite et d’un sous-entendu, dont l’agresseur nie l’existence. » (p. 129).
  • 10
    Le rapport de la Gallileo Commission rassemble des réflexions d’ordre épistémologique sur les normes scientifiques et invite à envisager une science postmatérialiste. Ce matérialisme n’est pas celui issu des analyses marxistes et de celles qui s’en sont inspirées, mais plutôt celui des sciences dites pures, qui postulent qu’il n’y a que matière. Il s’agit ici pas ici du matérialisme comme analyse politique, mais dd’une réponse pas d’un  Pour consultation : https://galileocommission.org/report/
  • 11
    Le livre de van Lommel, Pim. (2025). Les frontières de la vie : Une exploration scientifique des expériences de mort imminente. Paris : L’Archipel recense plusieurs de ces recherches en plus de soumettre les siennes.
  • 12
    Voir par exemple : Ring, Kenneth et Evelyn Elsaesser Valarino. (2006). Lessons from the Light : What Near-Death Experiences Teach Us about Living in the Here and Now. New York: Insight Books.   
  • 13
    Pour consultation : https://www.youtube.com/watch?v=V6DKsqTs9M8
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