Brûlé·es
Cette année, le feu s’est rapproché.
Une vingtaine d’incendies.
Plus que la décennie passée.
Moins que toutes les années à venir.
Je pleure en pensant à demain.
Dans sa gourmandise, Il ne s’arrêtera pas devant mes champs.
Il mangera tout.
Les larmes n’éteindront rien.
Elles feront le deuil de l’herbe verte dans mes prés et de mon espoir.
Cette année, vous voyez le feu.
La fumée touche vos narines.
Sa chaleur détruit l’été.
Hier, Il brûlait déjà fort, mais vous fermiez les yeux.
Il était trop loin,
des maisons dont vous êtes propriétaires,
des plages où vous avez le luxe de vous baigner en vacances,
de vos boulots entre quatre murs qui vous rendent aveugles,
du monde que vous laissez disparaître.
Derrière vos barrières ou vos écrans, qui se soucie
d’une maladie qui touche les hommes gays ayant plusieurs partenaires sexuel.les,
de voir toujours plus de personnes tomber dans la précarité
(parce qu’on a peur de dire pauvreté),
de faire le lien entre le lieu de construction des industries polluantes et la situation des banlieues défavorisées et racisées,
de compter les bêtes qui meurent pour le profit et la malbouffe,
de déménager sans cesse pour retrouver un emploi,
de fuir un ex-compagnon violent,
de vivre dans un logement salubre,
d’être plus près de ses proches,
d’échapper à la guerre,
d’aider les personnes en prison pour avoir avorté,
de réparer les crimes commis il y a des siècles ?
Qui se soucie de celleux qui n’ont pas le droit de jouir du présent ?
Qui se soucie de nous ?
Demain, vous ferez partie des migrant.es.
Finie la liberté de choisir une destination, un restaurant, un appartement, un Uber.
Là, vous chercherez une communauté. Pas celle sur Insta. Une vraie. Avec des gens. Avec qui vous devrez habiter.
Là, vous vous rendrez compte que de se cacher derrière ses lunettes de soleil ne vous a pas protégé du feu qui arrive.
Là, vous espérerez vivre sans qu’Il ne vous éblouisse.
Là, vous prierez pour qu’Il ne parvienne pas aux portes de la ville.
Il est de plus en plus près.
À moins que…
Que voit-on traverser le ciel noir ?
Derrière les nuages de dioxyde de carbone, j’aperçois des lumières.
Des jets privés ? Des fusées ?
Les ultras riches voient le vent tourner et décampent.
Plus préparés que vous, ils s’envolent ailleurs.
Pour jouer les dieux,
exploiter à nouveau,
recréer une hiérarchie,
mieux détruire.
Les voilà partis dans les étoiles sous nos yeux absorbés.
Pendant ce temps-là, Il s’est rapproché.
Il n’aura jamais léché le corps des ultras, mais Il aura anéanti leurs villas.
Si vous sentez le feu sur votre peau seulement maintenant, c’est que vous avez connu des températures plus clémentes, ou
la clim,
la sécurité,
la richesse,
des privilèges.
Le réaliser signifie que vous n’étiez pas dans le rouge.
Vous ne faisiez pas partie des ultras non plus.
Je sais.
Pourtant, vous les avez défendus.
Ou vous vous êtes tu.es.
Complices naïf.ves.
Tout est noir et cramé.
Fut un temps où c’était rouge.
Fut un temps où c’était gris.
Embrumé.
Il a faim.
Il a dégusté ce qui était trop fragile pour résister.
Il se lèche les lèvres en pensant à la suite.
Certain.es d’entre nous ont péri, les autres ont fui.
Nous courons vers vous.
Le cœur.
Nous vous encerclons.
Nous ne faisons qu’un avec Lui.
Le feu nous brûle, nous libère.
Des quatre coins de l’incendie,
nous nous unissons.
Pendant notre combustion, je vois mes adelphes.
Leur surprise de ne pas mourir.
Leur joie d’être métamorphosé.es.
De devenir flamme.
Nous courons vers la masse de survivant.es.
Vers vous.
Mais nous ne cherchons plus votre aide.
Nous n’en avons plus besoin.
Il a faim.
Nous aussi.
Il paraît qu’un monde meilleur arrive.
C’est peut-être vrai après tout.
Nous sommes déjà débarrassé.es des ultras riches.
Nous n’attendons plus que vous nous donniez le pouvoir.
Nous le prenons.
Qu’allez-vous faire ?
Quitter vos maisons et remplacer les rois et reines ?
Attendre que les ultras reviennent sauver leurs classes moyennes ?
Nourrir le feu avec nous ?
Qu’allez-vous faire ?
Le feu est là.

