{"id":7355,"date":"2026-03-28T19:27:20","date_gmt":"2026-03-28T23:27:20","guid":{"rendered":"https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/?post_type=cahiers_iref&#038;p=7355"},"modified":"2026-03-28T19:43:58","modified_gmt":"2026-03-28T23:43:58","slug":"le-mal-de-mere-et-ses-effets-sur-lecriture-dans-creve-maman-de-mo-singh","status":"publish","type":"cahiers_iref","link":"https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/cahiers-iref\/le-mal-de-mere-et-ses-effets-sur-lecriture-dans-creve-maman-de-mo-singh\/","title":{"rendered":"Le mal de m\u00e8re et ses effets sur l\u2019\u00e9criture dans \u00abCr\u00e8ve Maman!\u00bb de M\u00f4 Singh"},"content":{"rendered":"\n<table class=\"wp-block-advgb-table advgb-table-frontend\"><tbody><tr><td><strong>Source du texte<\/strong><br>Article paru dans\u00a0<em>M\u00e8res et filles de soi(e): filiations tiss\u00e9es, nou\u00e9es et rompues dans la litt\u00e9rature contemporaine transnationale<\/em>, sous la responsabilit\u00e9 de Jennifer B\u00e9langer, Manon Huberland et Marie-Pier Lafontaine (2022)<\/td><\/tr><\/tbody><\/table>\n\n\n<p>M\u00f4 Singh, autrice montr\u00e9alaise, publie en 2006\u00a0<em>Cr\u00e8ve Maman!<\/em>, une autofiction o\u00f9 la narratrice d\u00e9voile les souffrances que sa m\u00e8re lui a inflig\u00e9es, comme la torture, les coups et le manque d\u2019amour. Au d\u00e9but du roman, elle apprend que sa m\u00e8re a tent\u00e9 pour la septi\u00e8me fois de se suicider, mais cette fois-ci, son \u00e9tat semble critique. Cette femme, entre la vie et la mort, n\u2019a plus de contact avec ses sept enfants, qu\u2019elle eut avec sept hommes diff\u00e9rents. La narratrice, qui d\u00e8s les premi\u00e8res pages donne \u00e0 sa m\u00e8re les noms de \u00abputain<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e2f0000000000000000_30803\"><sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"00000000133538910000000018c2fa06_7355\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000133538910000000018c2fa06_7355-1\">1<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-00000000133538910000000018c2fa06_7355-1\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\"> M\u00f4 Singh, <em>Cr\u00e8ve Maman!<\/em>, Montr\u00e9al, XYZ, 2006, p. 13. D\u00e9sormais, les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 cette \u0153uvre seront donn\u00e9es dans le corps du texte \u00e0 l\u2019aide du sigle <em>CM<\/em> suivi imm\u00e9diatement du num\u00e9ro de la page.<\/span><\/sup>\u00bb (2006: 13) et de \u00abvache folle\u00bb (<em>CM<\/em>, 11), essaie de se convaincre qu\u2019elle reste au chevet de celle-ci seulement pour mieux f\u00eater sa mort et, enfin, se lib\u00e9rer de son emprise mortif\u00e8re. L\u2019ambivalence s\u00e9mantique du titre r\u00e9v\u00e8le d\u2019embl\u00e9e le caract\u00e8re diffract\u00e9 de l\u2019\u0153uvre port\u00e9e par deux tonalit\u00e9s dissonantes : la violence et la sensibilit\u00e9. Le verbe \u00abcrever\u00bb conjugu\u00e9 \u00e0 l\u2019imp\u00e9ratif rappelle le ton incisif d\u2019une adulte en col\u00e8re, alors que l\u2019hypocoristique \u00abMaman\u00bb \u00e9voque plut\u00f4t la douceur et la voix de l\u2019enfant. De plus, il semble que \u00abMaman\u00bb, en raison de sa premi\u00e8re lettre majuscule, ne vise pas seulement la m\u00e8re du personnage, mais tout ce qui gravite autour du maternel. Des phrases ponctuant le r\u00e9cit, telles que \u00ab[m]aman, je r\u00eave toujours que j\u2019avorte toutes les femmes enceintes\u00bb (<em>CM<\/em>, 48) et \u00ab[m]aman tu m\u2019as donn\u00e9 le go\u00fbt de couper toutes les queues pour qu\u2019elles n\u2019\u00e9jaculent plus\u00bb (<em>CM<\/em>, 48), expriment le d\u00e9sir d\u2019une abolition g\u00e9n\u00e9rale des liens m\u00e8re-enfant. Cette animosit\u00e9 hyperbolique que nourrit la narratrice et qui s\u2019\u00e9tend \u00e0 l\u2019encontre du maternel t\u00e9moigne du caract\u00e8re ali\u00e9nant de la m\u00e8re qui hante son esprit tout au long de l\u2019\u0153uvre. En effet, la narratrice souffre du \u00abmal de m\u00e8re\u00bb (<em>CM<\/em>, 115), un mal dont les sympt\u00f4mes se manifestent dans une pluralit\u00e9 de sentiments contradictoires comme la fureur, les pulsions meurtri\u00e8res, l\u2019incompr\u00e9hension et la tristesse. Depuis trois g\u00e9n\u00e9rations, cet \u00e9tat incurable se transmet fatalement de m\u00e8re en fille, et d\u00e9truit physiquement et psychologiquement les membres de cette famille \u00e9clat\u00e9e. Cependant, les marques maternelles d\u00e9passent les bornes corporelles de la protagoniste pour s\u2019infiltrer dans l\u2019\u00e9criture. D\u00e8s lors, il s\u2019agira de voir en quoi le langage de la fille, marqu\u00e9e par la folie et rejouant la violence qu\u2019use la m\u00e8re pour exprimer son amour, est alt\u00e9r\u00e9 par le souvenir maternel et la puissance du discours social: en quoi le langage, donc, porte les traces du traumatisme en alternant entre le \u00abtrop peu\u00bb et \u00abtrop-plein\u00bb des mots, l\u00e0 o\u00f9 ils s\u2019\u00e9panchent vers le cri.\u00a0<\/p>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>\u00c9crire la m\u00e8re: une \u00e9criture du chaos<\/strong><\/h2>\n\n\n<p>La narratrice emporte,\u00a0<em>in medias res<\/em>, le ou la lecteur\u00b7trice dans le flux tumultueux de ses pens\u00e9es. Ancienne \u00e9tudiante en art dramatique \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec \u00e0 Montr\u00e9al, M\u00f4 Singh propose un roman qui entretient de nombreuses connivences avec le genre th\u00e9\u00e2tral. La narration, compar\u00e9e \u00e0 un \u00abcri de haine\u00bb (quatri\u00e8me de couverture), est marqu\u00e9e par une tr\u00e8s grande oralit\u00e9. La protagoniste s\u2019exprime souvent dans un registre violent o\u00f9 les modalit\u00e9s interrogatives et exclamatives stimulent la voix qui cherche \u00e0 se faire entendre. Le discours est marqu\u00e9 par un emportement de la parole qui se traduit notamment par les r\u00e9p\u00e9titions et les interruptions. Par exemple, lorsque la narratrice touche le corps de la m\u00e8re hospitalis\u00e9e, elle d\u00e9clare:<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-advgb-columns advgb-columns-wrapper\" id=\"advgb-cols-d7d8f9c4-1ce0-458f-97b1-f86f0f3d9ee6\"><div class=\"advgb-columns-container\"><div class=\"advgb-columns advgb-columns-row advgb-is-mobile advgb-columns-1 layout-100 mbl-layout-stacked vgutter-10\">\n<div class=\"wp-block-advgb-column advgb-column\" id=\"advgb-col-922e0c3d-b81f-4e32-94be-3ac5f9c3a3c6\"><div class=\"advgb-column-inner\" style=\"border-style:none;border-width:1px\">\n<blockquote class=\"wp-block-quote\">\n<p><em>[d]u cul. Du cul. Toute sa vie, maman s\u2019est pendue aux culs des hommes. Les voisins, quand ils parlaient d\u2019elle, ne parlaient que de ses histoires de cul. Quand elle avait trop bu, c\u2019est du cul qu\u2019elle parlait immanquablement. Et Dieu sait si elle buvait souvent! Je suis une fille de pute. Un bel avenir en perspective! (<\/em>CM<em>, 10-11.)\u00a0<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<\/div><\/div>\n<\/div><\/div><\/div>\n\n\n<p>Dans cet extrait, l\u2019animosit\u00e9 qui habite la fille offre une image d\u00e9form\u00e9e de la m\u00e8re absente qui, dans sa qu\u00eate de l\u2019autre masculin, tentait de r\u00e9parer son estime d\u2019elle-m\u00eame. Les r\u00e9p\u00e9titions excessives du mot \u00abcul\u00bb, qui ouvre la premi\u00e8re phrase et cl\u00f4t la seconde, r\u00e9duisent la figure maternelle \u00e0 sa sexualit\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la rendre prisonni\u00e8re des perceptions ext\u00e9rieures, p\u00e9joratives et sexistes. La brutalit\u00e9 de ce passage,\u00a0qui s\u2019ach\u00e8ve par \u00abJe suis une fille de pute. Un bel avenir en perspective!\u00bb, valide de mani\u00e8re ironique le discours social \u00e0 l\u2019encontre de la m\u00e8re et stigmatise par la m\u00eame occasion la fille qui ne peut jouir d\u2019une identit\u00e9 propre. En effet, captive de sa m\u00e8re, la fille n\u2019est en mesure d\u2019envisager un futur qu\u2019en regard de son pr\u00e9sent d\u00e9termin\u00e9 par celle qui la pr\u00e9c\u00e8de.\u00a0<\/p>\n<p>Pour la narratrice, \u00e9crire la m\u00e8re ne peut se faire dans un discours prosa\u00efque: \u00able mal de m\u00e8re\u00bb se pr\u00e9sente comme un \u00e9tat non naturel qui lui fait ressentir des \u00e9motions vives et exc\u00e8de les formes langagi\u00e8res usuelles. La variation de la longueur des phrases et des registres entre en congruence avec le trouble int\u00e9rieur de la protagoniste qui balance entre un \u00e9tat paralytique et le r\u00e9veil abrupt de sa souffrance. En effet, la protagoniste passe souvent d\u2019un sujet \u00e0 un autre, mais \u00e9galement d\u2019un sentiment \u00e0 l\u2019autre, de la tristesse \u00e0 la vengeance, de la haine \u00e0 l\u2019amour, voire \u00e0 l\u2019absence d\u2019\u00e9motion. \u00abJe suis anesth\u00e9si\u00e9e. Pas de douleur, pas de joie\u00bb (<em>CM<\/em>, 37), r\u00e9v\u00e8le-t-elle. \u00c0 travers le texte, elle exprime ce qu\u2019elle ressent de mani\u00e8re po\u00e9tique tout en d\u00e9ployant parfois un langage familier et injurieux. D\u2019ailleurs, le d\u00e9but de l\u2019incipit \u2013 \u00ab[m]aman s\u2019est jet\u00e9e du cinqui\u00e8me \u00e9tage. Elle a ouvert grand ses ailes et s\u2019est envol\u00e9e. Elle a fait un plongeon parfait non pas vers le ciel mais vers le sol. [\u2026] Que son coma soit mortel!\u00bb (<em>CM<\/em>, 9) \u2013 illustre bien l\u2019ambivalence de l\u2019\u00e9criture qui alterne entre le lyrisme, l\u2019indiff\u00e9rence et l\u2019ironie. Alors que la premi\u00e8re phrase annonce de mani\u00e8re factuelle, laconique et d\u00e9tach\u00e9e le geste d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 de la m\u00e8re, la m\u00e9taphore de l\u2019envol \u00e0 la deuxi\u00e8me phrase conc\u00e8de \u00e0 la tentative de suicide un aspect noble et euph\u00e9mique. N\u00e9anmoins, la correction sarcastique \u2013 \u00ab[e]lle a fait un plongeon parfait non pas vers le ciel mais vers le sol\u00bb \u2013 renverse cette sublimation et cr\u00e9e un d\u00e9calage grotesque qui ridiculise la d\u00e9tresse maternelle.\u00a0<\/p>\n<p>Le r\u00e9cit se d\u00e9roule quelques jours avant la mort de la m\u00e8re, dans un cadre spatial ferm\u00e9 qui oscille entre la chambre d\u2019h\u00f4pital et son appartement. La fille revient ponctuellement sur son enfance douloureuse qui se passait majoritairement dans la maison familiale o\u00f9 elle se sentait pers\u00e9cut\u00e9e par une m\u00e8re toute puissante. Ces cadres exigu\u00ebs miment l\u2019\u00e9tat int\u00e9rieur de la narratrice qui se sent \u00e9touff\u00e9e par ces \u00e9motions n\u00e9gatives qui jaillissent de mani\u00e8re disparate face au corps mourant de sa m\u00e8re. En affirmant \u00abje suis hyst\u00e9rique et je n\u2019arrive pas \u00e0 me contr\u00f4ler. La porte de ma m\u00e9moire vive s\u2019est entrouverte. [\u2026] O\u00f9 sont les pinces de d\u00e9sincarc\u00e9ration pour me sauver de cette impasse?\u00bb (<em>CM<\/em>, 34) et \u00ab[j]e travaille \u00e0 temps plein sur l\u2019oubli. Dans l\u2019asile o\u00f9 la vie m\u2019enferme, je contemple ma folie dans la glace\u00bb (<em>CM<\/em>, 57), la narratrice indique de mani\u00e8re implicite un rapport de cause \u00e0 cons\u00e9quence entre les souvenirs maternels et son \u00e9tat d\u00e9lirant. Au d\u00e9but du roman, elle \u00e9voque avoir \u00e9t\u00e9 confi\u00e9e durant deux longues ann\u00e9es dans une cr\u00e8che lorsqu\u2019elle \u00e9tait encore un nourrisson. Elle insiste sur le fait que la s\u00e9paration maternelle a engendr\u00e9 chez elle et chez les autres enfants un sentiment de terreur et d\u2019ins\u00e9curit\u00e9 se verbalisant par une cacophonie de b\u00e9gaiements, de pleurs et de cris incessants. Elle confie que, depuis ce moment, \u00ab[elle] pisse au lit. [Elle] ne [s]e contr\u00f4le plus. [Elle] parle peu. [Elle] n\u2019y arrive pas. [Elle] b\u00e9gaie\u00bb (<em>CM<\/em>, 17). Cet extrait donne \u00e0 voir comment le traumatisme de la fille influe sur l\u2019\u00e9criture. Le manque de liaison entre les phrases courtes attribue \u00e0 la voix qui s\u2019arr\u00eate et qui reprend un aspect h\u00e9sitant. Le choc de la s\u00e9paration d\u00e9passe le langage de l\u2019enfant et cherchera alors \u00e0 s\u2019exprimer autrement, notamment par le corps et particuli\u00e8rement par les fuites d\u2019urines. L\u2019absence maternelle \u00e9branle la narratrice-enfant \u00e0 un point tel qu\u2019elle est incapable de saisir cette r\u00e9alit\u00e9 par les mots et que le sens de la s\u00e9paration s\u2019inscrit \u00e0 m\u00eame la chair. D\u2019ailleurs, son impuissance \u00e0 verbaliser son d\u00e9sarroi se r\u00e9p\u00e8te lors de sa tentative de suicide \u00e0 l\u2019\u00e2ge de dix ans. Son fr\u00e8re, Jean, qui intervient pour l\u2019emp\u00eacher de boire \u00absa potion\u00bb, un m\u00e9lange de pilules color\u00e9es, tente de la comprendre, mais seul un long silence s\u2019installe entre eux: \u00abJe ne r\u00e9ponds rien. Je n\u2019ai plus rien \u00e0 dire, les mots qui sortent font trop mal et ne suivent plus\u00bb (<em>CM<\/em>, 29).<\/p>\n<p>Fran\u00e7oise Couchard, dans\u00a0<em>Emprise et violence maternelles<\/em>\u00a0(1991), prolonge les id\u00e9es de Freud et r\u00e9it\u00e8re les rapprochements possibles entre la structure psychique des personnages et la structure narrative du roman. Elle ajoute que la litt\u00e9rature permet d\u2019entendre \u00abavec une particuli\u00e8re violence la sauvagerie maternelle et son travail d\u2019oubli, de refoulement, d\u2019\u00e9lision et de reprise, sur une ou plusieurs g\u00e9n\u00e9rations\u00bb (Couchard, 1991: 23). Dans le roman, la narratrice retranscrit son d\u00e9chirement int\u00e9rieur, n\u00e9 de la d\u00e9sunion m\u00e8re-fille, par le caract\u00e8re discontinu des souvenirs et des th\u00e8mes abord\u00e9s. Les oscillations entre oppression et lib\u00e9ration de la parole, \u00e9tat paralytique et\u00a0<em>pathos<\/em>, b\u00e9gaiement et flux prolixe sont amplifi\u00e9es par divers passages qui participent au vacarme du langage, tels que les descriptions, les monologues int\u00e9rieurs, les r\u00e9cits oniriques, les souhaits, les impr\u00e9cations et les lamentations. Le roman fragment\u00e9 par une pluralit\u00e9 de discours semble r\u00e9pondre \u00e9galement d\u2019une temporalit\u00e9 disloqu\u00e9e, la narratrice circulant de fa\u00e7on abrupte entre le pass\u00e9, le pr\u00e9sent et le conditionnel. Ces changements temporels r\u00e9v\u00e8lent que les souvenirs li\u00e9s \u00e0 la m\u00e8re ressurgissent \u00e0 l\u2019esprit de la fille de mani\u00e8re traumatique et anarchique. Lori Saint-Martin souligne d\u2019ailleurs que \u00ab[m]algr\u00e9 une structure en base claire \u2013 le r\u00e9cit commence avec l\u2019entr\u00e9e de la m\u00e8re \u00e0 l\u2019h\u00f4pital et se termine au moment de sa mort \u2013,\u00a0<em>Cr\u00e8ve maman!<\/em>\u00a0est travers\u00e9 non seulement de souvenirs, mais aussi de visions, d\u2019hallucinations et de fantasmes meurtriers qui y installent un grand d\u00e9sordre\u00bb (Saint-Martin, 2017: 20). \u00a0<\/p>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Les pulsions meurtri\u00e8res: une tentative de se lib\u00e9rer de l\u2019emprise maternelle<\/strong>\u00a0<\/h2>\n\n\n<p>Sous la plume de la protagoniste de Singh, la m\u00e8re repr\u00e9sente une figure monstrueuse qui va au-del\u00e0 des limites. En revenant r\u00e9guli\u00e8rement sur son sentiment de vuln\u00e9rabilit\u00e9 face aux tortures qui lui sont inflig\u00e9es, la narratrice compare le r\u00f4le maternel \u00e0 des fonctions carc\u00e9rales et militaires, et use de diff\u00e9rentes appellations telles que \u00abcommandante en chef\u00bb (<em>CM<\/em>, 103), \u00abterroriste familiale\u00bb (<em>CM<\/em>, 31) ainsi que \u00abHitler au f\u00e9minin\u00bb (<em>CM<\/em>, 43) pour d\u00e9finir sa m\u00e8re. Elle pr\u00e9cise que cette derni\u00e8re \u00abaurait pu soulever les peuples. C\u2019\u00e9tait une dictatrice qu\u00e9b\u00e9coise [\u2026]\u00bb (<em>CM<\/em>, 43). Le regard que porte la fille sur sa m\u00e8re indique la pr\u00e9sence d\u2019une \u00abemprise maternelle\u00bb, notion qui, selon Couchard, renvoie \u00ab\u00e0 l\u2019id\u00e9e de domination, de mainmise sur l\u2019autre [et qui] sous-entend une hi\u00e9rarchie: celle d\u2019un fort sur un faible\u00bb (Couchard, 1991: 2).\u00a0<\/p>\n<p>Dans cette spirale punitive, la narratrice tente de se d\u00e9faire de son statut de victime en imaginant des strat\u00e9gies, qu\u2019elle ne mettra jamais en \u0153uvre, dans le but d\u2019assassiner sa m\u00e8re. En effet, le th\u00e8me du matricide revient de mani\u00e8re obsessionnelle dans le r\u00e9cit et participe \u00e0 la violence du langage comme l\u2019illustre la sc\u00e8ne o\u00f9 la fille regarde le corps de sa m\u00e8re et se laisse emporter par la col\u00e8re: \u00abMaman dort. D\u2019un sommeil irr\u00e9versible, du moins, je le souhaite. Les yeux ferm\u00e9s, je creuse chaque nuit le trou dans lequel je l\u2019enfoncerai, consciente et fi\u00e8re de sa disparition. En plus, j\u2019emprunterai le plus gros camion des hommes du cimeti\u00e8re. [\u2026] Que son coma soit mortel!\u00bb (<em>CM<\/em>, 9.) Au-del\u00e0 des allusions \u00e9pid\u00e9miques envers la sexualit\u00e9 de la m\u00e8re<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e2f0000000000000000_30803\"><sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"00000000133538910000000018c2fa06_7355\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000133538910000000018c2fa06_7355-2\">2<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-00000000133538910000000018c2fa06_7355-2\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\">En filigrane, on per\u00e7oit l\u2019image du sexe de la m\u00e8re qui est compar\u00e9 implicitement \u00e0 \u00abun trou\u00bb. La superposition de l\u2019enterrement et du sexe de la m\u00e8re conf\u00e8re une dimension quasi-punitive \u00e0 sa mort. Il en sera davantage question plus loin.<\/span><\/sup>, ce passage est marqu\u00e9 par un d\u00e9sordre temporel. La narratrice commence par d\u00e9crire le corps endormi de cette \u00abHitler au f\u00e9minin\u00bb au pr\u00e9sent de l\u2019indicatif avant de glisser elle-m\u00eame dans l\u2019imaginaire du r\u00eave afin d\u2019appeler un avenir dans lequel la m\u00e8re n\u2019existe plus. Dans ce flux tumultueux, on retrouve ainsi un pr\u00e9sent qui accueille les ruminations mentales de la narratrice, un futur qui est de l\u2019ordre du fantasme et un dernier verbe conjugu\u00e9 au pr\u00e9sent du subjonctif qui exprime un souhait. Cette cohabitation des temps r\u00e9v\u00e8le que face au corps de sa m\u00e8re la narratrice est incapable de stabiliser son \u00e9criture. \u00c0 l\u2019annonce de la mort de sa m\u00e8re, elle conclut: \u00abJe n\u2019\u00e9crirai plus sur elle des mots alarm\u00e9s, des mots pour qu\u00e9mander son amour, des mots pour l\u2019achever, des mots pour l\u2019exterminer. C\u2019est fini. J\u2019aime ce mot. Il est reposant\u00bb (<em>CM<\/em>, 136). Le \u00abc\u2019est\u00bb utilis\u00e9 dans l\u2019affirmation \u00abc\u2019est fini\u00bb peut se r\u00e9f\u00e9rer tant au geste d\u2019\u00e9criture qu\u2019\u00e0 la m\u00e8re, dont le d\u00e9c\u00e8s met un terme \u00e0 la narration. Cette ambigu\u00eft\u00e9 donne \u00e0 penser que le sommeil de l\u2019une (la m\u00e8re) permettait \u00e0 l\u2019autre (la fille) de se lib\u00e9rer douloureusement de son traumatisme par le jeu de la fiction.\u00a0<\/p>\n<p>D\u2019autres passages d\u00e9voilent que ces fractures temporelles, qui ouvrent la possibilit\u00e9 d\u2019un autre r\u00e9el, et le fantasme du matricide traduisent surtout une volont\u00e9 de changer les rapports de forces. \u00abJe r\u00eave toujours de Maman en poup\u00e9e de chiffon. Je me vois prendre un vrai couteau et la d\u00e9chiqueter\u00bb (<em>CM<\/em>, 48), avoue la narratrice. Appuy\u00e9e de t\u00e9moignages, Couchard parvient \u00e0 l\u2019hypoth\u00e8se que les filles maltrait\u00e9es attendent souvent que leur m\u00e8re meure (Couchard, 1991: 148). La narratrice semble, elle aussi, penser que la mort de sa m\u00e8re lui permettra de se lib\u00e9rer de son emprise. Une des mani\u00e8res de tracer une ligne de fuite \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de cette relation \u00e9touffante est l\u2019invocation de la sorcellerie et la prof\u00e9ration de litanies mortif\u00e8res contre la m\u00e8re. La narratrice r\u00e9v\u00e8le par des r\u00e9flexions m\u00e9tadiscursives, comme \u00abje fais une messe noire \u00e0 maman\u00bb (<em>CM<\/em>, 22), qu\u2019elle assume ses gestes et fait de son agressivit\u00e9 \u00e0 l\u2019encontre de la figure maternelle une provocation. Elle rappelle r\u00e9guli\u00e8rement que le manque d\u2019amour et la violence de sa m\u00e8re ont particip\u00e9 \u00e0 la d\u00e9truire. En r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la tentative de suicide de cette derni\u00e8re qui s\u2019est d\u00e9roul\u00e9e le jour de son huiti\u00e8me anniversaire, elle confie: \u00ab[m]a vie est fissur\u00e9e de partout\u00bb (<em>CM<\/em>, 45). La r\u00e9actualisation du souvenir par l\u2019emploi du pr\u00e9sent montre que les souffrances infantiles tourmentent encore la narratrice \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte. L\u2019\u00e9criture, en ce qu\u2019elle est marqu\u00e9e \u00e0 la fois par l\u2019ironie, la joie, la rage, la col\u00e8re, la haine, la m\u00e9lancolie, accentue l\u2019id\u00e9e que la m\u00e8re est responsable du trouble \u00e9motionnel de sa fille.<\/p>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>La m\u00e8re: une figure fantasmatique vectrice d\u2019une \u00e9criture en palimpseste<\/strong><\/h2>\n\n\n<p>Le roman est aussi travers\u00e9 par quelques moments heureux, notamment lorsque la narratrice d\u00e9crit sa relation avec Manu, son compagnon. Il faut souligner le fait que tous les personnages, en expliquant de mani\u00e8re plus ou moins directe le rapport conflictuel entre la m\u00e8re et la fille, dissimulent la figure de la m\u00e8re, ce qui engendre une \u00e9criture fantasmatique. Par exemple, la narratrice dit de Manu: \u00abIl est mon \u00eele de plaisir. Manu est mon incontournable. Je me baigne trois fois par jour dans son immensit\u00e9. Je lui dis souvent qu\u2019il est ma source de vie, que j\u2019aime m\u2019y abreuver\u00bb (<em>CM<\/em>, 20). La m\u00e9taphore fil\u00e9e, qui lie Manu \u00e0 une \u00e9tendue d\u2019eau, permet de glisser vers la figure maternelle elle-m\u00eame g\u00e9n\u00e9ralement compar\u00e9e \u00e0 l\u2019immensit\u00e9 (<em>CM<\/em>, 53). Cette lecture en palimpseste qu\u2019autorise ce texte ayant plusieurs couches de sens donne \u00e0 voir les vell\u00e9it\u00e9s de la narratrice qui tente de gu\u00e9rir du manque d\u2019amour maternel en nageant dans les bras de son compagnon. Saint-Martin, dans son article consacr\u00e9 \u00e0 l\u2019\u0153uvre de Singh, rappelle les propos de certains critiques, dont ceux de Susanne Juhasz, qui montrent que \u00abla recherche de l\u2019amour m\u00eame h\u00e9t\u00e9rosexuel serait une tentative de renouer avec l\u2019amour inconditionnel de la m\u00e8re\u00bb (Saint-Martin, 1991: 44). Or, les souvenirs maternels, plut\u00f4t que d\u2019enrichir les souvenirs amoureux, viennent troubler constamment les passages qui d\u00e9peignent la relation entre Manu et la narratrice, la m\u00e8re \u00e9clipsant l\u2019homme aim\u00e9: \u00abIl est autoritaire et contr\u00f4leur. Cela me rappelle maman\u00bb (<em>CM<\/em>, 19). Ainsi, bien que la m\u00e8re soit entre la vie et la mort, elle incarne d\u00e9j\u00e0 cette pr\u00e9sence spectrale, fantasmatique et fantomatique, cette ombre qui se dissimule entre les lignes et qui installe un d\u00e9sordre dans l\u2019\u00e9criture. La narratrice avance \u00e0 la fin de l\u2019\u0153uvre qu\u2019\u00ab[elle] [a] peur que maman ne revienne [la] hanter et en blesser d\u2019autres dans une nouvelle vie qui ne serait pas la [s]ienne\u00bb (<em>CM<\/em>, 128). Si \u00ab[p]our [elle] l\u2019existence n\u2019a pas de finalit\u00e9\u00bb (<em>CM<\/em>, 128), c\u2019est bien parce qu\u2019elle sait que persiste, au-del\u00e0 des g\u00e9n\u00e9rations, l\u2019impossibilit\u00e9 de saisir du \u00abmal de m\u00e8re\u00bb, la fille rencontrant les vagues que suscite la col\u00e8re de la m\u00e8re et \u00e9tant vou\u00e9e au vertige, voire aux vestiges, d\u2019un langage qui \u00e9choue \u00e0 d\u00e9signer cette r\u00e9alit\u00e9.\u00a0<\/p>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Absorption et emprise maternelle par le langage: de la fuite \u00e0 l\u2019enfermement\u00a0<\/strong><\/h2>\n\n\n<p>La folie transmise de m\u00e8re en fille se manifeste ainsi par le d\u00e9sordre de l\u2019\u00e9criture, mais aussi par une impression, au sein de la langue, d\u2019une d\u00e9mesure. La narratrice rappelle plusieurs fois que le comportement d\u00e9bordant de sa m\u00e8re l\u2019a terrifi\u00e9e et impact\u00e9e de mani\u00e8re irr\u00e9versible. Saint-Martin, \u00e9voquant des romans qu\u00e9b\u00e9cois qui mettent en sc\u00e8ne des relations m\u00e8res et filles excessives, \u00e9crit que \u00absi l\u2019on s\u2019entend en g\u00e9n\u00e9ral pour associer l\u2019exc\u00e8s et la surabondance au \u201ctrop\u201d, dans la relation m\u00e8re enfant, du moins, l\u2019absence et le manque, le \u201ctrop peu\u201d, [\u2026] sont aussi des figures de l\u2019exc\u00e8s et parfois encore plus cruelles\u00bb (Saint-Martin, 1991: 44). Dans le r\u00e9cit, le langage de la m\u00e8re est marqu\u00e9 par un \u00abtrop peu\u00bb d\u2019amour et un \u00abtrop-plein\u00bb d\u2019agressivit\u00e9 qui se manifeste en cris, et le style d\u2019\u00e9criture de la narratrice se lie intrins\u00e8quement au langage de la m\u00e8re. Couchard, au sujet des rapports langagiers de la m\u00e8re et de la fille, soutient que \u00ab[l]a m\u00e8re est celle qui, la premi\u00e8re fois et durant le plus longtemps, articule la r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 l\u2019oreille de la fille, que sa parole se fasse chant suave ou assertion brutale [\u2026]\u00bb (Couchard, 1991: 84). La narratrice assimile les cris de sa m\u00e8re \u00e0 la folie, ce qui d\u00e9veloppe en elle une sorte de \u00abmatrophobie<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"3\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e2f0000000000000000_30803\"><sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"3\" data-mfn-post-scope=\"00000000133538910000000018c2fa06_7355\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000133538910000000018c2fa06_7355-3\">3<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-00000000133538910000000018c2fa06_7355-3\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"3\">\u00abLa matrophobie peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme un \u00e9clatement des femmes, dans leur d\u00e9sir d\u2019\u00e9chapper une bonne fois \u00e0 la tutelle de leurs m\u00e8res, de devenir des individualit\u00e9s libres\u00bb (Rich, 1980: 234).<\/span><\/sup>\u00bb langagi\u00e8re. Lorsqu\u2019une dispute \u00e9clate entre Manu et elle, elle affirme: \u00abJe n\u2019aime pas m\u2019entendre crier. C\u2019est la folie de maman que j\u2019entends quand je crie. Je ne veux pas lui ressembler\u00bb (<em>CM<\/em>, 19). Or, la narration autodi\u00e9g\u00e9tique se prot\u00e8ge de l\u2019autorit\u00e9 langagi\u00e8re maternelle en filtrant la parole port\u00e9e par la m\u00e8re, alors que celle-ci, de toute mani\u00e8re, entretenait avec ses enfants un dialogue impossible. Lorsque la narratrice se trouve \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, elle pose une multitude de questions \u00e0 sa m\u00e8re qui lutte pour sa survie, puis, devant le mur de silence, elle conclut: \u00abElle ne me r\u00e9pond pas, elle ne m\u2019a jamais rien expliqu\u00e9. Elle s\u2019est toujours content\u00e9e de me terrifier. Maman me terrifiait. Elle me disait tous les jours que j\u2019\u00e9tais grosse\u00bb (<em>CM<\/em>, 52). La succession des phrases de la m\u00e8re, r\u00e9v\u00e9lant le \u00abtrop peu\u00bb de communication entre elle et sa fille, donne au langage un rythme saccad\u00e9 semblable \u00e0 celui de la narratrice. L\u2019accumulation de plusieurs expressions synonymes, doubl\u00e9e par la r\u00e9p\u00e9tition du verbe \u00abterrifier\u00bb, met en valeur le sentiment d\u2019ins\u00e9curit\u00e9 et le traumatisme qui d\u00e9clenchent le b\u00e9gaiement. Le langage inaudible de la narratrice-enfant suscite le d\u00e9sint\u00e9r\u00eat de la m\u00e8re, \u00ab[e]lle [l]\u2019appelait Monica-la-mitraille parce qu\u2019[elle] parlai[t] vite. [S]es mots sortaient comme des balles \u00e0 la guerre\u00bb alors que \u00ab[d]ans les endroits publics et \u00e0 l\u2019\u00e9cole, c\u2019\u00e9tait le contraire, [elle] b\u00e9gayai[t]. Chaque fois qu\u2019[elle] [s]\u2019adressai[t] \u00e0 quelqu\u2019un, [elle] avai[t] une peur grandissante qu\u2019on [la] dispute. Cette peur [la] suit encore aujourd\u2019hui\u00bb (<em>CM<\/em>, 87). Son style d\u2019\u00e9criture marqu\u00e9 par le besoin de tout dire rapidement entretient de nombreuses connivences avec certains discours qui, caract\u00e9ris\u00e9s par une \u00ab\u00e9criture de l\u2019urgence<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"4\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e2f0000000000000000_30803\"><sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"4\" data-mfn-post-scope=\"00000000133538910000000018c2fa06_7355\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000133538910000000018c2fa06_7355-4\">4<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-00000000133538910000000018c2fa06_7355-4\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"4\">Pour plus de d\u00e9tails, voir Jean-Fran\u00e7ois Soulet, 1994. Il d\u00e9veloppe l\u2019id\u00e9e que la litt\u00e9rature de l\u2019urgence se fonde sur un \u00e9v\u00e9nement traumatique, et que son r\u00f4le n\u2019est pas de restituer l\u2019enti\u00e8ret\u00e9 des faits, mais de mettre en fiction la \u00abfr\u00e9n\u00e9sie interrogative\u00bb dans laquelle est plong\u00e9 le personnage, avec ce qu\u2019elle comporte de ruptures et de silences.<\/span><\/sup>\u00bb, \u00e9voquent les traumatismes de l\u2019Histoire laiss\u00e9s sur les t\u00e9moins. En effet, la narratrice-enfant a v\u00e9cu dans l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 comme l\u2019illustrent les passages suivants: \u00abElle nous passe au broyeur, elle met en bouillie nos \u00e2mes. Je vis en \u00e9tat d\u2019urgence! Je vis le c\u0153ur \u00e9ventr\u00e9 \u00e0 cause de ton manque d\u2019amour, maman\u00bb (<em>CM<\/em>, 104), \u00abJe n\u2019ai pas connu la guerre et ses horreurs. [\u2026] Mais j\u2019ai connu la guerre familiale dans le regard de maman\u00bb (<em>CM<\/em>, 84). La premi\u00e8re citation semble r\u00e9v\u00e9ler que la m\u00e8re a tu\u00e9 le d\u00e9sir d\u2019enfanter de la fille, en \u00e9ventrant l\u2019espace d\u00e9di\u00e9 \u00e0 l\u2019amour. En ce sens, la m\u00e8re se rapproche de la figure d\u2019une dictatrice meurtri\u00e8re<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"5\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e2f0000000000000000_30803\"><sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"5\" data-mfn-post-scope=\"00000000133538910000000018c2fa06_7355\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000133538910000000018c2fa06_7355-5\">5<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-00000000133538910000000018c2fa06_7355-5\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"5\">Cette interpr\u00e9tation a \u00e9t\u00e9 engendr\u00e9e gr\u00e2ce aux remarques de C\u00e9cile Huysman et de Lori Saint-Martin, lors du colloque \u00abLe maternel et le fictif, perspectives internationales\u00bb, le 13 d\u00e9cembre 2019, \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec \u00e0 Montr\u00e9al.<\/span><\/sup>.<\/p>\n<p>La terreur qu\u2019inspire l\u2019\u00e9ducation maternelle est notamment mise en exergue dans le passage o\u00f9, pour gu\u00e9rir sa fille de son arachnophobie, la m\u00e8re l\u2019oblige \u00e0 rester des heures face au bocal contenant les araign\u00e9es (<em>CM<\/em>, 113). La protagoniste, qui confiait au d\u00e9but du roman entendre \u00abla folie de maman\u00bb (<em>CM<\/em>, 19) quand elle crie, cl\u00f4t la description de ce souvenir en d\u00e9clarant: \u00abj\u2019avais hurl\u00e9 longtemps\u00bb (<em>CM<\/em>, 113). Saint-Martin affirme, \u00e0 propos de cet extrait, que \u00ab[l]\u2019araign\u00e9e incarne la terreur du quotidien, l\u2019absolu du pouvoir maternel et le cri sera assimil\u00e9, dans l\u2019ensemble des textes, \u00e0 la folie transmise de m\u00e8re en fille\u00bb (Saint-Martin, 2017: 7). Les cris, mais aussi les mots et les gestes de \u00abla m\u00e8re, l\u2019araign\u00e9e\u00bb (Girard, 2012 : 10<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"6\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e2f0000000000000000_30803\"><sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"6\" data-mfn-post-scope=\"00000000133538910000000018c2fa06_7355\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000133538910000000018c2fa06_7355-6\">6<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-00000000133538910000000018c2fa06_7355-6\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"6\">Cette analogie de la m\u00e8re et de l\u2019araign\u00e9e participe de notre imaginaire litt\u00e9raire. Nommons, par exemple, le roman qu\u00e9b\u00e9cois <em>J\u2019ai perc\u00e9 un trou dans ma t\u00eate<\/em>, dans lequel la narratrice-fille pousse la m\u00e9taphore de la m\u00e8re-araign\u00e9e \u00e0 son paroxysme. La m\u00e8re est une araign\u00e9e qui a pris litt\u00e9ralement possession de son cerveau. Le but principal de l\u2019\u0153uvre est centr\u00e9 autour de cette m\u00e8re-arachnide qu\u2019elle doit an\u00e9antir: \u00abMa m\u00e8re, l\u2019araign\u00e9e, est une perverse fr\u00e9n\u00e9tique, elle prend l\u2019air d\u2019une araign\u00e9e malheureuse qui pleure et fait semblant d\u2019\u00eatre bless\u00e9e \u00e0 une patte, les poissons rouges ont piti\u00e9 d\u2019elle et s\u2019approchent pour la consoler, c\u2019est alors qu\u2019elle amorce la tuerie\u00bb (Girard, 2012: 10-11).<\/span><\/sup>), sont r\u00e9v\u00e9lateurs du \u00abtrop peu\u00bb d\u2019amour. Les surnoms que la m\u00e8re donne \u00e0 ses enfants sont teint\u00e9s de violence et d\u2019humiliation: \u00abMaman avait des surnoms pour chacun de nous: Jean c\u2019\u00e9tait \u201cle Grand Smart\u201d [\u2026]. Pour maman, j\u2019\u00e9tais \u201cla Pute\u201d, sans doute parce que je lui ressemblais\u00bb (<em>CM<\/em>, 43). L\u2019ironie grin\u00e7ante de la fille qui renvoie l\u2019insulte (\u00abpute\u00bb) \u00e0 sa m\u00e8re non seulement pointe la transmission circulaire de la folie, de l\u2019exc\u00e8s, mais accuse aussi de la violence dans laquelle m\u00e8re et fille sont prisonni\u00e8res. Les enfants absorbent le langage de leur m\u00e8re et lui font concurrence dans sa violence: \u00abChaque b\u00e2tard avait aussi sa fa\u00e7on de baptiser maman: \u201cLa Conne\u201d, \u201cla Folle\u201d, \u201cEsp\u00e8ce de Niaiseuse\u201d, \u201cla Tabarnac de Cingl\u00e9e\u201d\u00bb (<em>CM<\/em>, 43). L\u2019utilisation d\u00e9voy\u00e9e du mot \u00abb\u00e2tard\u00bb v\u00e9hicule l\u2019id\u00e9e d\u2019un lien m\u00e8re-enfant unique o\u00f9 l\u2019origine floue du p\u00e8re participerait \u00e0 d\u00e9shonorer \u00e0 la fois l\u2019enfant et la m\u00e8re. D\u2019ailleurs, les propos de la narratrice de\u00a0<em>Blanc dehors<\/em>\u00a0rendent compte d\u2019une misogynie latente o\u00f9 la conduite sexuelle de la m\u00e8re entacherait fatalement l\u2019image sociale de ses enfants: \u00abon est b\u00e2tard de la m\u00eame fa\u00e7on qu\u2019on est enfant de chienne ou fils de pute, parce qu\u2019il n\u2019y a pas que l\u2019enfant qui est b\u00e2tard, la m\u00e8re l\u2019est aussi\u00bb (Delvaux, 2015: 77). Par ses choix s\u00e9mantiques, la narratrice de<em>\u00a0Cr\u00e8ve Maman!\u00a0<\/em>instaure d\u2019embl\u00e9e une filiation d\u00e9gradante et circulaire de m\u00e8re en fille. De la m\u00eame fa\u00e7on que la fille est folle parce que la m\u00e8re l\u2019est aussi<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"7\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e2f0000000000000000_30803\"><sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"7\" data-mfn-post-scope=\"00000000133538910000000018c2fa06_7355\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000133538910000000018c2fa06_7355-7\">7<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-00000000133538910000000018c2fa06_7355-7\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"7\">Au sujet de cette transmission de la folie dans l\u2019\u0153uvre, Saint-Martin souligne: \u00abLe raisonnement pourrait s\u2019exprimer \u00e0 peu pr\u00e8s ici: elle [la m\u00e8re] crie parce qu\u2019elle est folle et je [la fille] crie et je suis folle parce qu\u2019elle est folle\u00bb (Saint-Martin, 2017: 7).<\/span><\/sup>, la narratrice est pi\u00e9g\u00e9e dans un syst\u00e8me de pens\u00e9e causale o\u00f9 la m\u00e8re demeure un facteur de transmission absolu.<\/p>\n<p>La m\u00e8re, dans le roman, est souvent d\u00e9crite dans un \u00e9tat d\u2019\u00e9nervement extr\u00eame: elle semble d\u00e9pass\u00e9e par ses enfants et elle ne communique que par la violence verbale et physique. Couchard affirme que \u00ab[l]a violence archa\u00efque maternelle s\u2019incarne alors dans les attaques du corps de la fille. [\u2026] R\u00e9p\u00e9t\u00e9es, les attaques peuvent aussi p\u00e9n\u00e9trer, trouer, traverser ces enveloppes pour atteindre les profondeurs de la chair\u00bb (Couchard, 1991: 149). \u00c0 la fin du roman, la narratrice rappelle qu\u2019elle avait donn\u00e9 rendez-vous \u00e0 sa m\u00e8re dans un bar, quelques ann\u00e9es auparavant, pour tenter de mettre un terme \u00e0 cette \u00abfr\u00e9n\u00e9sie interrogative<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"8\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e2f0000000000000000_30803\"><sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"8\" data-mfn-post-scope=\"00000000133538910000000018c2fa06_7355\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000133538910000000018c2fa06_7355-8\">8<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-00000000133538910000000018c2fa06_7355-8\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"8\">Au sujet du travail de m\u00e9moire, Jean-Fran\u00e7ois Soulet \u00e9crit que \u00ab[s]eul un r\u00e9cit global et coh\u00e9rent est susceptible de satisfaire cette fr\u00e9n\u00e9sie interrogative, et d\u2019apaiser le trouble caus\u00e9 par la violence du choc \u00e9motionnel\u00bb (Soulet, 1994: 23-24).<\/span><\/sup>\u00bb, pour que cesse le retour des questions demeur\u00e9es sans r\u00e9ponse et que puisse s\u2019\u00e9riger un r\u00e9cit sans blancs. \u00c0 propos des s\u00e9vices corporels qu\u2019elle a subis, elle questionne: \u00abPourquoi la violence, maman? Pourquoi les coups? Pourquoi avec nous?\u00bb La m\u00e8re lui r\u00e9pond: \u00abTout est pris au fond de moi. J\u2019ai tellement de choses \u00e0 te dire, je ne trouve pas les mots\u00bb, puis elle se referme de nouveau, \u00abcomme une hu\u00eetre\u00bb (<em>CM<\/em>, 130). M\u00e8re et fille ne r\u00e9ussissent pas \u00e0 mettre en r\u00e9cit les causes du \u00abtrop-plein\u00bb d\u2019agressivit\u00e9 maternelle. La violence archa\u00efque de la m\u00e8re, comme le souligne Couchard<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"9\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e2f0000000000000000_30803\"><sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"9\" data-mfn-post-scope=\"00000000133538910000000018c2fa06_7355\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000133538910000000018c2fa06_7355-9\">9<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-00000000133538910000000018c2fa06_7355-9\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"9\"> \u00abPour la majorit\u00e9 des individus, les affects envahissent ces m\u00e8res : ses pleurs et ses cris, de l\u2019\u00e9prouver par des coups et des s\u00e9vices, demeurent inaudibles, incompr\u00e9hensibles. Ils susciteront toutes les d\u00e9fenses possibles, depuis la banalisation des faits et la r\u00e9assurance de la m\u00e8re gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019appui sur la croyance que l\u2019instinct maternel est par nature bienveillant, jusqu\u2019au rejet de cette m\u00e8re et \u00e0 son expulsion vers l\u2019indignit\u00e9 ou vers la frange de la folie\u00bb (Couchard, 1991: 150).<\/span><\/sup>, demeure incompr\u00e9hensible pour la majorit\u00e9 des individus. En avouant qu\u2019elle \u00abne sai[t] rien pour l\u2019instant, si ce n\u2019est qu[\u2019elle] ressen[t] l\u2019urgence de tout \u00e9crire \u00e0 maman\u00bb (<em>CM<\/em>, 114), la narratrice montre que la parole qui \u00e9tait rest\u00e9e jusqu\u2019ici inaudible se stabilise tout de m\u00eame gr\u00e2ce au geste d\u2019\u00e9criture qui donne forme au r\u00e9cit m\u00e9tafictionnel. L\u2019historien Jean-Fran\u00e7ois Soulet \u00e9crit que la r\u00e9alisation d\u2019un \u00abr\u00e9cit global et coh\u00e9rent\u00bb (Soulet, 1994: 23) reste une mission difficile puisqu\u2019il faut mettre de l\u2019ordre dans le d\u00e9sordre apparent des \u00e9v\u00e9nements traumatiques, mais aussi faire en sorte que, dans la version des faits, chaque t\u00e9moin puisse se retrouver, d\u00e9marche qui s\u2019av\u00e8re impossible dans un contexte o\u00f9 le dialogue m\u00e8re-fille semble d\u00e9finitivement rompu.\u00a0<\/p>\n<p>La narratrice se rem\u00e9more aussi un moment de son enfance o\u00f9 elle avait tent\u00e9 de se suicider, parce qu\u2019elle ne supportait plus les attaques corporelles que lui infligeait sa m\u00e8re: \u00abOn me retrouve morte sur le plancher de ma chambre rose. Ma lettre d\u2019adieu est \u00e9crite sur mon corps, en bleu[,] comme le ciel o\u00f9 je m\u2019en vais\u00bb (<em>CM<\/em>, 29). La narratrice conf\u00e8re aux contusions laiss\u00e9es sur son corps une dimension langagi\u00e8re. Couchard avance que \u00ables m\u00e8res mordantes\u00bb (Couchard, 1991: 155) sont g\u00e9n\u00e9ralement dans l\u2019incapacit\u00e9 de se servir de leur bouche pour communiquer. Dans le m\u00eame esprit, on constate que la m\u00e8re ne sait pas utiliser ses mains pour les tendre vers sa fille. La narratrice confie qu\u2019elle \u00abne connai[t] pas les caresses qui t\u00e9moignent d\u2019une grande affection. [Elle] ne connai[t] que les mains qui [lui] serraient la nuque et les ongles artificiels qui s\u2019incrustaient dans [s]a peau\u00bb (<em>CM<\/em>, 26). Les marques que laisse la m\u00e8re sur le corps de sa fille, comme le font les propri\u00e9taires de grands troupeaux, pour reprendre ici la comparaison qu\u2019emploie Couchard afin de d\u00e9finir une des manifestations de violence maternelle, peuvent se lire comme un \u00abrefus maternel d\u2019accepter la s\u00e9paration et l\u2019autonomie de l\u2019enfant\u00bb (Couchard, 1991: 149). La violence physique atteint son paroxysme dans le passage o\u00f9 la protagoniste, alors \u00e2g\u00e9e de seize ans, d\u00e9cide de quitter le domicile familial. Elle d\u00e9crit la r\u00e9action maternelle de la mani\u00e8re suivante: \u00ab[e]lle vient vers moi. [\u2026] Elle me propulse sur le mur d\u2019un coup de poing bien profond dans le ventre. [\u2026] Elle vient de m\u2019avorter du peu d\u2019amour qu\u2019il me reste\u00bb (<em>CM<\/em>, 117). Le coup port\u00e9 par la m\u00e8re est interpr\u00e9t\u00e9 par la fille comme la preuve de son d\u00e9samour. Or, pour comprendre le geste maternel, il semble essentiel de rappeler que la m\u00e8re a \u00e9t\u00e9 contrainte de se s\u00e9parer de sa fille pendant deux ans apr\u00e8s la naissance de celle-ci et qu\u2019elle venait la voir tous les jours \u00e0 la cr\u00e8che, pleurant de ne pouvoir l\u2019avoir pr\u00e8s d\u2019elle (<em>CM<\/em>, 44). Ainsi, en touchant profond\u00e9ment le ventre de sa fille, la m\u00e8re, par un effet miroir, tente de se r\u00e9approprier l\u2019enfant qui jadis cohabitait en son sein. Le choc de la s\u00e9paration a ainsi alt\u00e9r\u00e9 le langage de la m\u00e8re qui cherche \u00e0 dire par la violence physique ce qu\u2019elle ne peut exprimer tendrement. M\u00e8re et fille sont ainsi dans l\u2019incapacit\u00e9 de donner et de recevoir l\u2019amour qu\u2019elles esp\u00e8rent tant l\u2019une de l\u2019autre.\u00a0<\/p>\n<p>L\u2019amour maternel, ayant pour moteur une agressivit\u00e9, inscrit sur le corps de la fille un langage qui, entre manque et exc\u00e8s, se joue d\u2019une opposition entre la tendresse esp\u00e9r\u00e9e et la violence r\u00e9alis\u00e9e. Lors de certains passages, assez rares dans le roman, on retrouve des indices de l\u2019affection que nourrissait la m\u00e8re pour sa fille. La protagoniste explique que sa m\u00e8re lui faisait tous les jours une nouvelle coiffure: \u00abLe pire: les chignons tress\u00e9s, bien enroul\u00e9s sur les deux oreilles, avec plein d\u2019\u00e9pingles \u00e0 cheveux [\u2026]\u00bb (<em>CM<\/em>, 86). Si ces gestes manifestent un certain \u00abprendre soin\u00bb, la narratrice-fille les interpr\u00e8te\u00a0plut\u00f4t de mani\u00e8re n\u00e9gative en focalisant sur la finalit\u00e9 visuelle et non sur le temps que prend la m\u00e8re pour son enfant. Couchard d\u00e9fend que, d\u00e8s lors que la m\u00e8re exerce une emprise, la fille la soup\u00e7onne d\u2019\u00e9prouver de mauvaises intentions envers elle: \u00abM\u00e8re et fille feront alors le deuil d\u2019une entente parfaite, d\u2019une r\u00e9duplication sans faille, et entreront pour y demeurer le plus souvent, dans une phase o\u00f9 le dialogue est toujours infiltr\u00e9 d\u2019un quelconque soup\u00e7on\u00bb (Couchard, 1991: 84).<\/p>\n<p>Comme le r\u00e9v\u00e8le le titre qui est une missive envoy\u00e9e \u00e0 la m\u00e8re, une condamnation, la fille est \u00e9galement habit\u00e9e d\u2019une agressivit\u00e9. Bien qu\u2019elle attende la mort de la m\u00e8re avec impatience et qu\u2019elle prof\u00e8re constamment des insultes envers cette derni\u00e8re, elle la nomme tout de m\u00eame \u00abmaman\u00bb. En affirmant \u00ab[m]aman j\u2019ai toujours voulu plus de toi. [\u2026] Je voudrais te demander de ne pas m\u2019aimer parce que je ne sais pas comment t\u2019aimer\u00bb (<em>CM<\/em>, 113) et, plus loin, \u00ab[j]\u2019aurais pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 me sentir \u00e9touff\u00e9e dans tes bras que de ne rien sentir du tout\u00bb (<em>CM<\/em>, 130), la narratrice met de l\u2019avant l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 qui forge le rapport qu\u2019elle entretient avec sa m\u00e8re, mais aussi la r\u00e9ciprocit\u00e9 que cette absence d\u2019amour insinue quand les gestes pos\u00e9s, de l\u2019une \u00e0 l\u2019autre, laissent \u00e0 la fois un creux, un d\u00e9calage et un marquage, et qu\u2019ils signifient l\u2019impossibilit\u00e9 de donner car rien ne peut \u00eatre re\u00e7u. La fluctuation du discours narratif vers une forme d\u2019adresse directe par le tutoiement met en lumi\u00e8re le d\u00e9sir inaccessible de renouer avec la figure maternelle. Les ressentiments que la narratrice-fille dirigeait vers la m\u00e8re demeurent en suspens. Paradoxalement, la communication semble \u00e0 la fois permise et entrav\u00e9e par le sommeil maternel. Dans le \u00abtrop-plein\u00bb de violence qui les unit, elles ne savent pas comment s\u2019aimer. La m\u00e8re de la narratrice n\u2019a jamais connu sa propre m\u00e8re, Bonita, qui \u00e0 l\u2019\u00e2ge de quinze ans est tomb\u00e9e enceinte lors de son voyage en destination de Montr\u00e9al. Apr\u00e8s son accouchement, Bonita est partie sans son enfant, et elle n\u2019est plus jamais revenue. Bien que la m\u00e8re de la narratrice ait \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9e par un couple bienveillant, elle a subi secr\u00e8tement des viols et de la maltraitance durant toute son enfance par le chauffeur priv\u00e9 et ami de la famille. Marcel, le fr\u00e8re de la narratrice qui a \u00e9t\u00e9 abus\u00e9 par son oncle maternel a viol\u00e9 sa s\u0153ur durant plusieurs ann\u00e9es. Les violences sexuelles que la m\u00e8re et la fille ont subies ont alt\u00e9r\u00e9 leur rapport \u00e0 l\u2019amour comme en t\u00e9moignent les propos de la narratrice: \u00abJ\u2019\u00e9tais terroris\u00e9e quand j\u2019ai fait l\u2019amour avec Xavier pour la premi\u00e8re fois. Les hommes avaient bless\u00e9 maman. Je ne voulais pas qu\u2019on me blesse\u00bb (<em>CM<\/em>, 96). Outre les abus sexuels, m\u00e8re et fille se sont \u00e9galement construites avec l\u2019id\u00e9e qu\u2019elles n\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9sir\u00e9es par leur parent: \u00ab[Maman] a \u00e9t\u00e9 l\u2019enfant d\u2019une nuit d\u2019ivresse\u00bb (<em>CM<\/em>, 23), \u00abJe suis n\u00e9e de l\u2019enfer, d\u2019un ventre empoisonn\u00e9. Je suis n\u00e9e en col\u00e8re. Je suis n\u00e9e d\u2019un verre de trop. Je suis n\u00e9e en \u00e9tat d\u2019\u00e9bri\u00e9t\u00e9. Je suis n\u00e9e d\u2019une maman qui s\u2019est pendue aux poils de cul comme une suicid\u00e9e au bout d\u2019une corde\u00bb (<em>CM<\/em>, 11). La comparaison du rapport sexuel \u00e0 un outil d\u2019autodestruction traduit une repr\u00e9sentation toxique et mortif\u00e8re des relations amoureuses de la m\u00e8re. La boisson qui a submerg\u00e9 le ventre maternel de Bonita est le symbole d\u2019une violence contagieuse, reproduite de m\u00e8re en fille. Ainsi, ce \u00abtrop peu\u00bb d\u2019affectivit\u00e9, qui est en r\u00e9alit\u00e9 un surplus de vide, se transmet de m\u00e8re en fille et engendre, en r\u00e9ponse, un langage excessif et violent.\u00a0<\/p>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>L\u2019\u00e9criture de la fille comme rejet du \u00abtrop-plein\u00bb maternel\u00a0<\/strong><\/h2>\n\n\n<p>\u00ab[J]e ne dig\u00e8re pas la vie\u00bb (<em>CM<\/em>, 70), avoue la narratrice, comme si son histoire avait \u00e9t\u00e9 subie, qu\u2019elle avait \u00e9t\u00e9 forc\u00e9e de l\u2019avaler. L\u2019image du rejet traverse le roman et donne ainsi l\u2019impression que la violence fut si d\u00e9mesur\u00e9e que la fille doit vomir ce \u00abtrop-plein\u00bb maternel. D\u2019ailleurs, Saint-Martin affirme \u00e0 ce sujet que \u00ab[l]es exc\u00e8s, ici, r\u00e9sident dans la dynamique d\u2019avalement et de r\u00e9gurgitation, d\u2019incorporation et d\u2019expulsion, qui traduit l\u2019envahissement sur le plan corporel et une tentative de fuite d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e, mortelle\u00bb (Saint-Martin, 2017: 14). En effet, lorsque la narratrice ou ses fr\u00e8res et s\u0153urs encaissent de la part de l\u2019un des parents une violence trop importante, il\u00b7elles r\u00e9agissent \u00e0 ce \u00abtrop-plein\u00bb ou \u00e0 ce \u00abtrop peu\u00bb par le vomissement<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"10\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e2f0000000000000000_30803\"><sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"10\" data-mfn-post-scope=\"00000000133538910000000018c2fa06_7355\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000133538910000000018c2fa06_7355-10\">10<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-00000000133538910000000018c2fa06_7355-10\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"10\">Lorsque la m\u00e8re s\u2019aper\u00e7oit que Marcel, son fils, se l\u00e8ve la nuit pour aller grignoter, elle le punit en lui imposant de manger des tranches de pain jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il les vomisse: \u00ab\u201cMange! Mange! Avale, parce que c\u2019est mo\u00e9 qui va t\u2019faire avaler!\u201d Le c\u0153ur de Marcel a mal. Maman emplit son estomac de pain jusqu\u2019\u00e0 ce que \u00e7a ne rentre plus. Chaque fois, son estomac gonfl\u00e9 rejette ces punitions excessives\u00bb (<em>CM<\/em>, 33). Le corps de Marcel tente compulsivement de combler le manque d\u2019amour maternel par la nourriture, et ses vomissements expriment autant son impossibilit\u00e9 \u00e0 accueillir cet amour, qu\u2019en amont, l\u2019\u00e9chec de la m\u00e8re \u00e0 le donner. Un autre extrait met en lumi\u00e8re le r\u00f4le de la nourriture, et son rejet, dans le rapport de force qu\u2019entretient la m\u00e8re envers ses enfants: \u00abNous mangions les sp\u00e9ciaux du supermarch\u00e9. Des p\u00e2tes. Du boudin noir que je d\u00e9testais. Maman me for\u00e7ait \u00e0 en manger. Je le vomissais chaque fois dans mon assiette que je devais ensuite l\u00e9cher jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il ne reste aucune trace du repas qu\u2019elle venait de nous cuisiner\u00bb (<em>CM<\/em>, 85). Le vomissement est aussi \u00e9voqu\u00e9 lorsque la narratrice revient quelques ann\u00e9es en arri\u00e8re, au moment o\u00f9 son p\u00e8re lui a demand\u00e9 d\u2019avoir un rapport sexuel avec elle. Alors qu\u2019elle pensait renouer avec lui, elle d\u00e9clare, le lendemain de l\u2019\u00e9v\u00e9nement: \u00abJe fais une crise de foie. Je vomis\u00bb (<em>CM<\/em>, 51).<\/span><\/sup>, le saignement ou la d\u00e9f\u00e9cation. Ce rejet qui mime cette \u00abtentative de fuite\u00bb se donne \u00e0 voir par une \u00e9criture de l\u2019abject et de l\u2019ivresse: une \u00e9criture d\u00e9bordante qui t\u00e9moigne de ce que le corps ne peut retenir faute de pouvoir inscrire en lui le traumatisme. Lors d\u2019une analepse, la fille raconte que la m\u00e8re a surpris l\u2019un de ses fils, Andr\u00e9, avec une cigarette et l\u2019a puni en l\u2019obligeant \u00e0 fumer deux cigares. Encore traumatis\u00e9e par ce spectacle, elle \u00e9crit: \u00abC\u2019\u00e9tait \u00e9c\u0153urant. On aurait dit que tout ce qu\u2019il vomissait \u00e9tait trop grand pour son petit corps\u00bb (<em>CM<\/em>, 61). La tension entre la petitesse et l\u2019abondance souligne la d\u00e9mesure maternelle et l\u2019\u00e9chec de l\u2019enfant \u00e0 encaisser ce \u00abtrop-plein\u00bb. Par cet \u00e9v\u00e9nement, la narratrice bascule, de mani\u00e8re abrupte, vers le pr\u00e9sent de l\u2019\u00e9nonciation et, se regardant agir, d\u00e9clare: \u00abJe me fais une ligne de coke. [\u2026] Mes narines sont br\u00fbl\u00e9es par la poudre. Je m\u2019en fous. \u00c7a me g\u00e8le l\u00e0 o\u00f9 \u00e7a fait mal. Quand j\u2019ai les narines toutes blanches, \u00e7a m\u2019aide \u00e0 tenir le bout de mon crayon jusqu\u2019au bout de ma pens\u00e9e. La douleur m\u2019oblige \u00e0 l\u2019action. J\u2019ai des choses \u00e0 r\u00e9gler\u00bb (<em>CM<\/em>, 61). La narratrice, confront\u00e9e \u00e0 la difficult\u00e9 de mettre en fiction ses souvenirs indigestes, tente d\u2019att\u00e9nuer ce \u00abtrop-plein\u00bb en se r\u00e9fugiant dans les substances psychotropes (drogue, alcool). \u00c0 la fin du roman, elle confie, \u00e0 la troisi\u00e8me personne, que \u00ab[t]oute la nuit, elle a \u00e9crit, d\u00e9nud\u00e9e et ivre devant l\u2019\u00e9cran de [s]on ordinateur\u00bb (<em>CM<\/em>, 114). Cette mise en sc\u00e8ne de la narratrice en train d\u2019\u00e9crire, de se regarder \u00e9crire, alors que la drogue lui offre une \u00e9chapp\u00e9e hors du temps accentue l\u2019id\u00e9e que les exc\u00e8s de la m\u00e8re sont d\u00e9vastateurs et trop lourds \u00e0 porter, qu\u2019ils impr\u00e8gnent tout. Seules les lignes blanches permettent de tracer des lignes de mots. Seul l\u2019alcool que la narratrice ingurgite depuis l\u2019hospitalisation de sa m\u00e8re peut la plonger dans un \u00e9tat d\u00e9lirant. Cet \u00e9tat d\u2019ivresse devient alors le seul terrain possible pour qu\u2019advienne une rencontre maternelle, \u00e0 la fois sous le signe du rem\u00e8de et du poison: \u00abJe suis ivre. Maman coule dans mes veines. Je bois. Elle me boit. Je la bois. J\u2019aboie. Je suis totalement ivre\u00bb (<em>CM<\/em>, 51). Le glissement de \u00abje bois\u00bb \u00e0 \u00abj\u2019aboie\u00bb cr\u00e9e une confusion sonore qui d\u00e9voile l\u2019ali\u00e9nation dans laquelle se trouve la narratrice dont le langage se r\u00e9duit \u00e0 des sons. La pr\u00e9sence de \u00abla\u00bb et de \u00abme\u00bb, entre le sujet et le verbe, confirme la difficult\u00e9 pour la m\u00e8re et pour la fille de s\u2019\u00e9manciper l\u2019une de l\u2019autre, se buvant mutuellement, l\u2019une apr\u00e8s l\u2019autre. La r\u00e9p\u00e9tition au d\u00e9but et \u00e0 la fin du passage de l\u2019assertion \u00abje suis ivre\u00bb, qui s\u2019accro\u00eet par l\u2019adverbe \u00abcompl\u00e8tement\u00bb, montre que la fille est prisonni\u00e8re d\u2019une situation qui tourne en boucle. D\u2019ailleurs, d\u00e8s le d\u00e9but du roman, elle avance \u00eatre \u00abn\u00e9e de l\u2019enfer, d\u2019un ventre empoisonn\u00e9. Je suis n\u00e9e en col\u00e8re. Je suis n\u00e9e d\u2019un verre de trop. Je suis n\u00e9e en \u00e9tat d\u2019\u00e9bri\u00e9t\u00e9\u00bb (<em>CM<\/em>, 11). Ainsi, le rejet du souvenir maternel, qui se traduit par la prise de substances psychotropes, se solde par un \u00e9chec puisque cela la replonge vers le ventre de sa m\u00e8re et la folie toujours associ\u00e9e \u00e0 cette derni\u00e8re. L\u2019alcool semble \u00e0 la fois \u00eatre une condition et une cons\u00e9quence de la naissance de la fille. En buvant, la narratrice recr\u00e9e symboliquement un espace trouble entre dedans et dehors, assimilation et expulsion. En ce sens, le b\u00e9gaiement, les vomissements, l\u2019ingurgitation du rem\u00e8de et du poison se pr\u00e9sentent comme des sympt\u00f4mes du \u00abmal de m\u00e8re\u00bb. Le traumatisme et l\u2019abject reclus dans les limbes de l\u2019inconscient prolongent cette alt\u00e9ration des fronti\u00e8res entre le \u00abmoi\u00bb et l\u2019\u00abautre-m\u00eame\u00bb, la m\u00e8re.<\/p>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Les incursions du discours social dans le langage transmis de m\u00e8re en fille\u00a0\u00a0<\/strong><\/h2>\n\n\n<p>La narratrice d\u00e9verse le feu de sa col\u00e8re, qui a grandi en elle depuis tant d\u2019ann\u00e9es, sur sa m\u00e8re, et ce, par le biais de discours choquants exprimant son sentiment de r\u00e9volte. Son langage d\u00e9lirant, intrins\u00e8quement li\u00e9 \u00e0 celui de sa m\u00e8re, se caract\u00e9rise par le d\u00e9sordre et l\u2019exc\u00e8s comme nous l\u2019avons vu, mais il est aussi envahi par l\u2019ext\u00e9rieur. En effet, le discours social, travers\u00e9 de misogynie, est int\u00e9rioris\u00e9 par la fille et r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 contre la m\u00e8re. Les reproches que la premi\u00e8re prof\u00e8re \u00e0 la seconde sont teint\u00e9s d\u2019une ironie grin\u00e7ante qui d\u00e9stabilise. Mais, comme nous l\u2019avons mentionn\u00e9, la narratrice reprend aussi, pour se d\u00e9finir elle-m\u00eame ainsi que ses s\u0153urs et fr\u00e8res, le terme \u00abb\u00e2tard\u00bb. \u00abB\u00e2tard\u00bb est \u00ab[l]\u2019enfant [qui,] n\u00e9 d\u2019un commerce entre personnes libres de s\u2019unir par un lien subs\u00e9quent[,] est plut\u00f4t\u00a0<em>ill\u00e9gal<\/em>\u00a0qu\u2019ill\u00e9gitime\u00bb (Bonard, 1802: 31; soulign\u00e9 dans le texte). Cette appellation peut \u00eatre lue comme une provocation ou un reproche naissant de l\u2019incompr\u00e9hension de la fille face \u00e0 une m\u00e8re absente qui n\u2019a pas souhait\u00e9 ses grossesses, puis comme un aveu de ses propres origines qui seraient floues, ivres, elle qui est n\u00e9e sans le nom du p\u00e8re. En effet, ce terme, qui la maintient dans une position subalterne, rejoue le regard du dehors qui se porte sur elle et r\u00e9it\u00e8re qu\u2019elle est d\u00e9pourvue d\u2019un nom qui serait fondateur de son existence en tant que fille. \u00abLe p\u00e8re, nous dit Luce Irigaray, vient trancher ce lien trop \u00e9troit avec la matrice originelle pour l\u2019empire d\u2019une langue qui privil\u00e9gie le genre masculin jusqu\u2019\u00e0 le confondre avec le genre humain\u00bb (Irigaray, 1987: 26). Or elle ajoute qu\u2019\u00abil est n\u00e9cessaire aussi, pour ne pas \u00eatre complices du meurtre de la m\u00e8re, que nous affirmons qu\u2019il existe une g\u00e9n\u00e9alogie de femmes\u00bb (<em>ibid.<\/em>: 31). Dans l\u2019\u0153uvre, bien que le p\u00e8re n\u2019intervienne pas pour rompre le lien destructeur entre la m\u00e8re et la fille, l\u2019existence d\u2019une \u00abg\u00e9n\u00e9alogie de femme\u00bb est rejet\u00e9e, d\u00e9cri\u00e9e par la narratrice qui semble se noyer dans le sang maternel.\u00a0<\/p>\n<p>L\u2019irruption du discours social dans le r\u00e9cit, et son int\u00e9riorisation par la narratrice, devient \u00e9galement \u00e9vidente lorsque celle-ci d\u00e9crit le corps et la sexualit\u00e9 de la m\u00e8re et de sa grand-m\u00e8re biologique (<em>CM<\/em>, 131). Elle pr\u00e9cise que \u00ables voisins, quand ils parlaient d\u2019elle [la m\u00e8re], ne parlaient que de ses histoires de cul\u00bb (<em>CM<\/em>, 10). La sexualit\u00e9 de la m\u00e8re semble d\u00e9ranger, sortant des limites de l\u2019espace priv\u00e9, et il est difficile, voire impossible, de savoir si la fille consent aux propos qui sont \u00e9mis \u00e0 son sujet, ou si elle les d\u00e9nonce, montrant d\u00e8s lors que sa m\u00e8re et elle sont victimes d\u2019une vision r\u00e9trograde du genre f\u00e9minin<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"11\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e2f0000000000000000_30803\"><sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"11\" data-mfn-post-scope=\"00000000133538910000000018c2fa06_7355\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000133538910000000018c2fa06_7355-11\">11<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-00000000133538910000000018c2fa06_7355-11\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"11\">Le regard de la narratrice, face aux corps f\u00e9minins, \u00e9volue au rythme de son \u00e9criture fragment\u00e9e et, simultan\u00e9ment, \u00e0 l\u2019amour qu\u2019elle d\u00e9veloppe peu \u00e0 peu face \u00e0 son propre corps.<\/span><\/sup>. D\u2019ailleurs, la projection ambivalente de l\u2019image de la m\u00e8re se donne \u00e0 voir lorsque la narratrice \u00e9voque sa relation avec Xavier, le premier homme qu\u2019elle a aim\u00e9:\u00a0<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-advgb-columns advgb-columns-wrapper\" id=\"advgb-cols-42f50a3f-975f-490e-87a3-730d510de091\"><div class=\"advgb-columns-container\"><div class=\"advgb-columns advgb-columns-row advgb-is-mobile advgb-columns-1 layout-100 mbl-layout-stacked vgutter-10\">\n<div class=\"wp-block-advgb-column advgb-column\" id=\"advgb-col-7e0b1de1-a2d6-4990-bc31-1bb4d5274599\"><div class=\"advgb-column-inner\" style=\"border-style:none;border-width:1px\">\n<blockquote class=\"wp-block-quote\">\n<p><em>Je voulais croire aux contes de f\u00e9es. Je ne voulais pas faire comme maman, baiser comme on respire. Je voulais trouver mon prince et je l\u2019ai trouv\u00e9. Mes jambes se sont ouvertes \u00e0 Xavier. Je l\u2019ai aim\u00e9. Il m\u2019a d\u00e9chir\u00e9 le c\u0153ur. [\u2026] Comme maman, je n\u2019\u00e9tais pas une femme \u00e0 aimer, j\u2019\u00e9tais une femme \u00e0 baiser (<\/em>CM<em>, 95).\u00a0<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<\/div><\/div>\n<\/div><\/div><\/div>\n\n\n<p>La narratrice-fille nourrit une conception idyllique de l\u2019amour qu\u2019elle associe \u00e0 une forme de puret\u00e9 par l\u2019\u00e9vocation du titre princier et du conte merveilleux qui, du point de vue morphologique, d\u00e9bute par des m\u00e9faits (la violence de la m\u00e8re et le viol commis par le fr\u00e8re) et se poursuit par des fonctions interm\u00e9diaires (la recherche de l\u2019amour) pour aboutir \u00e0 un mariage (Propp, 1970). Cette glorification de l\u2019union s\u2019ach\u00e8ve de mani\u00e8re abrupte par un glissement s\u00e9mantique o\u00f9 le plaisir charnel se substitue au sentiment. En effet, la non-r\u00e9ciprocit\u00e9 du sentiment amoureux de Xavier ne permet pas \u00e0 la narratrice de jouir du statut de princesse. L\u2019homme semble ainsi d\u00e9tenir un pouvoir d\u00e9cisionnaire sur l\u2019image de la narratrice; en refusant d\u2019entretenir une relation sentimentale avec elle, elle r\u00e9trograderait, comme la m\u00e8re qui n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 mari\u00e9e, vers \u00abun statut social subalterne\u00bb, celui de la \u00abpute\u00bb par opposition au statut de \u00abfemme\u00bb. Mais c\u2019est l\u00e0, aussi, que la m\u00e8re se dissocie en partie de sa fille puisqu\u2019elle ne con\u00e7oit pas le sentiment amoureux comme une condition pr\u00e9alable aux \u00e9treintes charnelles. Par son comportement non conforme au r\u00f4le qui lui a \u00e9t\u00e9 assign\u00e9 socialement, la m\u00e8re n\u2019est pas l\u00e9s\u00e9e par l\u2019indiff\u00e9rence sentimentale de ses amants. En ce sens, la fille peint le portrait d\u2019une m\u00e8re qui rejoue certaines attitudes dites masculines qui l\u2019ont fait souffrir.\u00a0<\/p>\n<p>Couchard observe que, dans les cultures traditionnelles, \u00able sexe f\u00e9minin se distingue par ses vertus de pudeur, de discr\u00e9tion, et de soumission \u00e0 l\u2019autorit\u00e9\u00bb (Couchard, 1991: 84). Dans le roman, la m\u00e8re, plut\u00f4t que de garder secr\u00e8te la pratique de sa sexualit\u00e9, se fait remarquer par ses cris. Elle s\u2019inscrit d\u00e8s lors aux antipodes du mod\u00e8le maternel v\u00e9hicul\u00e9 par la soci\u00e9t\u00e9 occidentale. La sexualit\u00e9 lib\u00e9r\u00e9e de la m\u00e8re vient entraver l\u2019image qu\u2019a d\u2019elle-m\u00eame la narratrice et d\u00e9terminer son futur: \u00abJe suis une fille de pute. Un bel avenir en perspective!\u00bb (<em>CM<\/em>, 10.) Par cette citation, la fille montre que son rapport \u00e0 soi, \u00e0 son corps et au monde a \u00e9t\u00e9 entrav\u00e9 par la figure maternelle. Elle insiste \u00e0 quelques reprises sur le fait que les hommes ont r\u00e9duit sa m\u00e8re \u00e0 sa beaut\u00e9 et qu\u2019ils prenaient la fuite lorsqu\u2019elle tombait enceinte, car ils ne voulaient pas assumer de responsabilit\u00e9 face \u00e0 une m\u00e8re c\u00e9libataire (<em>CM<\/em>, 42;\u00a0<em>CM<\/em>, 129). Ce malaise face \u00e0 la situation dans laquelle la m\u00e8re fut plong\u00e9e se cristallise par les pens\u00e9es qu\u2019a la narratrice lorsqu\u2019elle chemine en direction de l\u2019h\u00f4pital: \u00abJe me suis foul\u00e9 la cheville en traversant le parc. J\u2019ai rencontr\u00e9 des putes maquill\u00e9es comme des poup\u00e9es. [\u2026] \u00c7a m\u2019a rappel\u00e9 la qu\u00eate interminable de maman. Remplir son trou pour se sentir aim\u00e9e\u00bb (<em>CM<\/em>, 18). R\u00e9duite \u00e0 une poup\u00e9e, la m\u00e8re devient un corps sans int\u00e9riorit\u00e9. \u00abLe trou\u00bb, mot qui fait r\u00e9f\u00e9rence au sexe de la m\u00e8re et que la fille emploie dans une posture de r\u00e9volte, retranscrit, par la violence du langage, la tristesse engendr\u00e9e par la n\u00e9gligence maternelle v\u00e9cue comme un abandon au profit de ses amants. L\u2019agressivit\u00e9 du discours social se r\u00e9verb\u00e8re dans l\u2019imaginaire de la protagoniste qui se nourrit alors d\u2019une conception phallocentrique du sexe maternel le caract\u00e9risant comme un vide \u00e0 remplir. Elle reproche peut-\u00eatre \u00e0 la m\u00e8re d\u2019avoir accept\u00e9 de fr\u00e9quenter des hommes qui entretenaient une vision avilissante de son corps. De plus, cette impossibilit\u00e9 \u00e0 nommer le sexe de la m\u00e8re rejoint l\u2019id\u00e9e d\u2019Irigaray selon laquelle il n\u2019y a pas de repr\u00e9sentation valable de la sexualit\u00e9 f\u00e9minine (Irigaray, 1987: 28). Lors d\u2019un retour en arri\u00e8re, la fille r\u00e9alise la difficult\u00e9 de s\u2019imposer en tant que femme: \u00abJe devais trancher entre le pass\u00e9 de maman et ma vie \u00e0 moi. [\u2026] Je voulais \u00eatre une femme respect\u00e9e et non bafou\u00e9e. Je l\u2019ai \u00e9t\u00e9 quand m\u00eame\u00bb (<em>CM<\/em>, 69).<\/p>\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">***<\/p>\n\n\n<p>M\u00eame si la narratrice a subi dans son pass\u00e9 des d\u00e9ceptions similaires \u00e0 celles de sa m\u00e8re, elle ne se solidarisera jamais avec cette derni\u00e8re. Bien qu\u2019elles partagent des souffrances communes comme le \u00abmal de m\u00e8re\u00bb, les agressions sexuelles, les pressions relatives aux injonctions sociales, qu\u2019elles soient confin\u00e9es \u00e0 cette position subalterne qui leur a \u00e9t\u00e9 assign\u00e9e, qu\u2019elles soient incapables de faire entendre leur parole et d\u2019\u00eatre aim\u00e9es en tant que sujets, qu\u2019elles soutiennent un discours similaire de leur assujettissement en tant qu\u2019objets du d\u00e9sir masculin, m\u00e8re et fille voient en l\u2019autre ce qu\u2019elles rejettent pour elles-m\u00eames. La subjectivit\u00e9 maternelle, au fil du r\u00e9cit, s\u2019\u00e9teint au profit d\u2019une perception unique, celle d\u2019une fille qui, entre l\u2019amour et la haine, ne parvient ni \u00e0 percevoir les blessures qui l\u2019unissent \u00e0 sa m\u00e8re, ni \u00e0 comprendre les origines du comportement violent de celle qui la pr\u00e9c\u00e8de. Comme le souligne Saint-Martin, \u00ab[\u2026] tant qu\u2019une seule voix pr\u00e9dominera et \u00e9touffera l\u2019autre, tant qu\u2019il n\u2019y aura pas d\u2019identit\u00e9s et de voix doubles, \u00e0 la fois de m\u00e8re et de fille, il ne peut y avoir d\u2019issue\u00bb (Saint-Martin, 2017: 26). La relation phagocytante qui s\u2019\u00e9tablit entre la m\u00e8re-araign\u00e9e et la fille-pi\u00e9g\u00e9e porte une promesse de d\u00e9nouement seulement \u00e0 l\u2019or\u00e9e de la mort de la premi\u00e8re, une mise \u00e0 mort qui passe par la r\u00e9appropriation des cris m\u00eame si ceux-ci sont vou\u00e9s \u00e0 remplir les vides en les exposant, en les creusant davantage.\u00a0<em>Cr\u00e8ve Maman!<\/em>\u00a0expose ainsi la complexit\u00e9, pour la fille victime de l\u2019emprise maternelle, de se lib\u00e9rer de la m\u00e8re par l\u2019\u00e9criture, puisque cette figure, \u00e0 la fois trop et pas assez, ressurgit entre les lignes, ne se laisse pas attraper. La haine de la narratrice conjugu\u00e9e \u00e0 l\u2019ali\u00e9nation du discours social r\u00e9v\u00e8le qu\u2019une vision archa\u00efque du corps des femmes est encore pr\u00e9sente dans notre soci\u00e9t\u00e9 et qu\u2019elle irrigue nos mani\u00e8res d\u2019entrer en lien les unes avec les autres.\u00a0<\/p><style class=\"advgb-styles-renderer\">#advgb-cols-d7d8f9c4-1ce0-458f-97b1-f86f0f3d9ee6{}@media screen and (max-width: 1023px) {#advgb-cols-d7d8f9c4-1ce0-458f-97b1-f86f0f3d9ee6{}}@media screen and (max-width: 767px) {#advgb-cols-d7d8f9c4-1ce0-458f-97b1-f86f0f3d9ee6{}}#advgb-col-922e0c3d-b81f-4e32-94be-3ac5f9c3a3c6>.advgb-column-inner{}@media screen and (max-width: 1023px) {#advgb-col-922e0c3d-b81f-4e32-94be-3ac5f9c3a3c6>.advgb-column-inner{}}@media screen and (max-width: 767px) {#advgb-col-922e0c3d-b81f-4e32-94be-3ac5f9c3a3c6>.advgb-column-inner{}}#advgb-cols-42f50a3f-975f-490e-87a3-730d510de091{}@media screen and (max-width: 1023px) {#advgb-cols-42f50a3f-975f-490e-87a3-730d510de091{}}@media screen and (max-width: 767px) {#advgb-cols-42f50a3f-975f-490e-87a3-730d510de091{}}#advgb-col-7e0b1de1-a2d6-4990-bc31-1bb4d5274599>.advgb-column-inner{}@media screen and (max-width: 1023px) {#advgb-col-7e0b1de1-a2d6-4990-bc31-1bb4d5274599>.advgb-column-inner{}}@media screen and (max-width: 767px) {#advgb-col-7e0b1de1-a2d6-4990-bc31-1bb4d5274599>.advgb-column-inner{}}<\/style><h2 class=\"modern-footnotes-list-heading \">Notes de bas de page<\/h2><ul class=\"modern-footnotes-list \"><li><span>1<\/span><div> M\u00f4 Singh, <em>Cr\u00e8ve Maman!<\/em>, Montr\u00e9al, XYZ, 2006, p. 13. D\u00e9sormais, les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 cette \u0153uvre seront donn\u00e9es dans le corps du texte \u00e0 l\u2019aide du sigle <em>CM<\/em> suivi imm\u00e9diatement du num\u00e9ro de la page.<\/div><\/li><li><span>2<\/span><div>En filigrane, on per\u00e7oit l\u2019image du sexe de la m\u00e8re qui est compar\u00e9 implicitement \u00e0 \u00abun trou\u00bb. La superposition de l\u2019enterrement et du sexe de la m\u00e8re conf\u00e8re une dimension quasi-punitive \u00e0 sa mort. Il en sera davantage question plus loin.<\/div><\/li><li><span>3<\/span><div>\u00abLa matrophobie peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme un \u00e9clatement des femmes, dans leur d\u00e9sir d\u2019\u00e9chapper une bonne fois \u00e0 la tutelle de leurs m\u00e8res, de devenir des individualit\u00e9s libres\u00bb (Rich, 1980: 234).<\/div><\/li><li><span>4<\/span><div>Pour plus de d\u00e9tails, voir Jean-Fran\u00e7ois Soulet, 1994. Il d\u00e9veloppe l\u2019id\u00e9e que la litt\u00e9rature de l\u2019urgence se fonde sur un \u00e9v\u00e9nement traumatique, et que son r\u00f4le n\u2019est pas de restituer l\u2019enti\u00e8ret\u00e9 des faits, mais de mettre en fiction la \u00abfr\u00e9n\u00e9sie interrogative\u00bb dans laquelle est plong\u00e9 le personnage, avec ce qu\u2019elle comporte de ruptures et de silences.<\/div><\/li><li><span>5<\/span><div>Cette interpr\u00e9tation a \u00e9t\u00e9 engendr\u00e9e gr\u00e2ce aux remarques de C\u00e9cile Huysman et de Lori Saint-Martin, lors du colloque \u00abLe maternel et le fictif, perspectives internationales\u00bb, le 13 d\u00e9cembre 2019, \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec \u00e0 Montr\u00e9al.<\/div><\/li><li><span>6<\/span><div>Cette analogie de la m\u00e8re et de l\u2019araign\u00e9e participe de notre imaginaire litt\u00e9raire. Nommons, par exemple, le roman qu\u00e9b\u00e9cois <em>J\u2019ai perc\u00e9 un trou dans ma t\u00eate<\/em>, dans lequel la narratrice-fille pousse la m\u00e9taphore de la m\u00e8re-araign\u00e9e \u00e0 son paroxysme. La m\u00e8re est une araign\u00e9e qui a pris litt\u00e9ralement possession de son cerveau. Le but principal de l\u2019\u0153uvre est centr\u00e9 autour de cette m\u00e8re-arachnide qu\u2019elle doit an\u00e9antir: \u00abMa m\u00e8re, l\u2019araign\u00e9e, est une perverse fr\u00e9n\u00e9tique, elle prend l\u2019air d\u2019une araign\u00e9e malheureuse qui pleure et fait semblant d\u2019\u00eatre bless\u00e9e \u00e0 une patte, les poissons rouges ont piti\u00e9 d\u2019elle et s\u2019approchent pour la consoler, c\u2019est alors qu\u2019elle amorce la tuerie\u00bb (Girard, 2012: 10-11).<\/div><\/li><li><span>7<\/span><div>Au sujet de cette transmission de la folie dans l\u2019\u0153uvre, Saint-Martin souligne: \u00abLe raisonnement pourrait s\u2019exprimer \u00e0 peu pr\u00e8s ici: elle [la m\u00e8re] crie parce qu\u2019elle est folle et je [la fille] crie et je suis folle parce qu\u2019elle est folle\u00bb (Saint-Martin, 2017: 7).<\/div><\/li><li><span>8<\/span><div>Au sujet du travail de m\u00e9moire, Jean-Fran\u00e7ois Soulet \u00e9crit que \u00ab[s]eul un r\u00e9cit global et coh\u00e9rent est susceptible de satisfaire cette fr\u00e9n\u00e9sie interrogative, et d\u2019apaiser le trouble caus\u00e9 par la violence du choc \u00e9motionnel\u00bb (Soulet, 1994: 23-24).<\/div><\/li><li><span>9<\/span><div> \u00abPour la majorit\u00e9 des individus, les affects envahissent ces m\u00e8res : ses pleurs et ses cris, de l\u2019\u00e9prouver par des coups et des s\u00e9vices, demeurent inaudibles, incompr\u00e9hensibles. Ils susciteront toutes les d\u00e9fenses possibles, depuis la banalisation des faits et la r\u00e9assurance de la m\u00e8re gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019appui sur la croyance que l\u2019instinct maternel est par nature bienveillant, jusqu\u2019au rejet de cette m\u00e8re et \u00e0 son expulsion vers l\u2019indignit\u00e9 ou vers la frange de la folie\u00bb (Couchard, 1991: 150).<\/div><\/li><li><span>10<\/span><div>Lorsque la m\u00e8re s\u2019aper\u00e7oit que Marcel, son fils, se l\u00e8ve la nuit pour aller grignoter, elle le punit en lui imposant de manger des tranches de pain jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il les vomisse: \u00ab\u201cMange! Mange! Avale, parce que c\u2019est mo\u00e9 qui va t\u2019faire avaler!\u201d Le c\u0153ur de Marcel a mal. Maman emplit son estomac de pain jusqu\u2019\u00e0 ce que \u00e7a ne rentre plus. Chaque fois, son estomac gonfl\u00e9 rejette ces punitions excessives\u00bb (<em>CM<\/em>, 33). Le corps de Marcel tente compulsivement de combler le manque d\u2019amour maternel par la nourriture, et ses vomissements expriment autant son impossibilit\u00e9 \u00e0 accueillir cet amour, qu\u2019en amont, l\u2019\u00e9chec de la m\u00e8re \u00e0 le donner. Un autre extrait met en lumi\u00e8re le r\u00f4le de la nourriture, et son rejet, dans le rapport de force qu\u2019entretient la m\u00e8re envers ses enfants: \u00abNous mangions les sp\u00e9ciaux du supermarch\u00e9. Des p\u00e2tes. Du boudin noir que je d\u00e9testais. Maman me for\u00e7ait \u00e0 en manger. Je le vomissais chaque fois dans mon assiette que je devais ensuite l\u00e9cher jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il ne reste aucune trace du repas qu\u2019elle venait de nous cuisiner\u00bb (<em>CM<\/em>, 85). Le vomissement est aussi \u00e9voqu\u00e9 lorsque la narratrice revient quelques ann\u00e9es en arri\u00e8re, au moment o\u00f9 son p\u00e8re lui a demand\u00e9 d\u2019avoir un rapport sexuel avec elle. Alors qu\u2019elle pensait renouer avec lui, elle d\u00e9clare, le lendemain de l\u2019\u00e9v\u00e9nement: \u00abJe fais une crise de foie. Je vomis\u00bb (<em>CM<\/em>, 51).<\/div><\/li><li><span>11<\/span><div>Le regard de la narratrice, face aux corps f\u00e9minins, \u00e9volue au rythme de son \u00e9criture fragment\u00e9e et, simultan\u00e9ment, \u00e0 l\u2019amour qu\u2019elle d\u00e9veloppe peu \u00e0 peu face \u00e0 son propre corps.<\/div><\/li><\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>M\u00f4 Singh, autrice montr\u00e9alaise, publie en 2006 Cr\u00e8ve Maman!, une autofiction o\u00f9 la narratrice d\u00e9voile les souffrances que sa m\u00e8re lui a inflig\u00e9es, comme la torture, les coups et le manque d\u2019amour. Au d\u00e9but du roman, elle apprend que sa m\u00e8re a tent\u00e9 pour la septi\u00e8me fois de se suicider, mais cette fois-ci, son \u00e9tat semble critique. Cette femme, entre la vie et la mort, n\u2019a plus de contact avec ses sept enfants, qu\u2019elle eut avec sept hommes diff\u00e9rents. La narratrice, qui d\u00e8s les premi\u00e8res pages donne \u00e0 sa m\u00e8re les noms de \u00abputain\u00bb (2006: 13) et de \u00abvache folle\u00bb (CM, 11), essaie de se convaincre qu\u2019elle reste au chevet de celle-ci seulement pour mieux f\u00eater sa mort et, enfin, se lib\u00e9rer de son emprise mortif\u00e8re. L\u2019ambivalence s\u00e9mantique du titre r\u00e9v\u00e8le d\u2019embl\u00e9e le caract\u00e8re diffract\u00e9 de l\u2019\u0153uvre port\u00e9e par deux tonalit\u00e9s dissonantes : la violence et la sensibilit\u00e9. Le verbe \u00abcrever\u00bb conjugu\u00e9 \u00e0 l\u2019imp\u00e9ratif rappelle le ton incisif d\u2019une adulte en col\u00e8re, alors que l\u2019hypocoristique \u00abMaman\u00bb \u00e9voque plut\u00f4t la douceur et la voix de l\u2019enfant. De plus, il semble que \u00abMaman\u00bb, en raison de sa premi\u00e8re lettre majuscule, ne vise pas seulement la m\u00e8re du personnage, mais tout ce qui gravite autour du maternel. Des phrases ponctuant le r\u00e9cit, telles que \u00ab[m]aman, je r\u00eave toujours que j\u2019avorte toutes les femmes enceintes\u00bb (CM, 48) et \u00ab[m]aman tu m\u2019as donn\u00e9 le go\u00fbt de couper toutes les queues pour qu\u2019elles n\u2019\u00e9jaculent plus\u00bb (CM, 48), expriment le d\u00e9sir d\u2019une abolition g\u00e9n\u00e9rale des liens m\u00e8re-enfant. Cette animosit\u00e9 hyperbolique que nourrit la narratrice et qui s\u2019\u00e9tend \u00e0 l\u2019encontre du maternel t\u00e9moigne du caract\u00e8re ali\u00e9nant de la m\u00e8re qui hante son esprit tout au long de l\u2019\u0153uvre. En effet, la narratrice souffre du \u00abmal de m\u00e8re\u00bb (CM, 115), un mal dont les sympt\u00f4mes se manifestent dans une pluralit\u00e9 de sentiments contradictoires comme la fureur, les pulsions meurtri\u00e8res, l\u2019incompr\u00e9hension et la tristesse. Depuis trois g\u00e9n\u00e9rations, cet \u00e9tat incurable se transmet fatalement de m\u00e8re en fille, et d\u00e9truit physiquement et psychologiquement les membres de cette famille \u00e9clat\u00e9e. Cependant, les marques maternelles d\u00e9passent les bornes corporelles de la protagoniste pour s\u2019infiltrer dans l\u2019\u00e9criture. D\u00e8s lors, il s\u2019agira de voir en quoi le langage de la fille, marqu\u00e9e par la folie et rejouant la violence qu\u2019use la m\u00e8re pour exprimer son amour, est alt\u00e9r\u00e9 par le souvenir maternel et la puissance du discours social: en quoi le langage, donc, porte les traces du traumatisme en alternant entre le \u00abtrop peu\u00bb et \u00abtrop-plein\u00bb des mots, l\u00e0 o\u00f9 ils s\u2019\u00e9panchent vers le cri.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"menu_order":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"advgb_blocks_editor_width":"","advgb_blocks_columns_visual_guide":""},"tags":[1299,413,1113,1319,214,467,84,1296,83,433],"numeros":[],"numeros_cahier_iref":[260],"ppma_author":[1358],"acf":{"sections":{"section":""},"bibliographie":"<em>Corpus primaire<\/em>\r\n\r\nSINGH, M\u00f4 (2006),\u00a0<em>Cr\u00e8ve maman!<\/em>, Montr\u00e9al, XYZ.\r\n\r\n<em>Corpus secondaire<\/em>\r\n\r\nCOUCHARD, Fran\u00e7oise (1991),\u00a0<em>Emprise et violence maternelles: \u00e9tude d\u2019anthropologie psychanalytique<\/em>, Paris, Dunod.\r\n\r\nGIRARD, Cynthia (2012),\u00a0<em>J\u2019ai creus\u00e9 un trou dans ma t\u00eate<\/em>, Montr\u00e9al, H\u00e9liotrope.\r\n\r\nIRIGARAY, Luce (1987),\u00a0<em>Sexes et parent\u00e9s<\/em>, Paris, Minuit.\r\n\r\nPROPP, Vladimir (1970),\u00a0<em>Morphologie du conte<\/em>, Paris, Seuil.\r\n\r\nRICH, Adrienne (1980),\u00a0<em>Na\u00eetre d\u2019une femme: la maternit\u00e9 en tant qu\u2019exp\u00e9rience et institution<\/em>, Paris, Deno\u00ebl Gonthier.\r\n\r\nSAINT-MARTIN, Lori (2017), \u00abAraign\u00e9es, vers et vaches: m\u00e8res et filles excessives en litt\u00e9rature qu\u00e9b\u00e9coise contemporaine\u00bb,<em>\u00a0Qu\u00e9bec Studies<\/em>, vol. 63, p. 31-55.\r\n\r\nSAINT-MARTIN, Lori (1999),\u00a0<em>Le nom de la m\u00e8re: m\u00e8res, filles et \u00e9criture dans la litt\u00e9rature qu\u00e9b\u00e9coise au f\u00e9minin<\/em>, Montr\u00e9al, Nota bene.\r\n\r\nSOULET, Jean-Fran\u00e7ois (1994),\u00a0<em>L\u2019histoire imm\u00e9diate<\/em>, Paris, Presses universitaires de France, \u00abQue sais-je?\u00bb.","note_de_bas_de_page":"","pour_citer_ce_document":"Hammoun, Sarah, 2022, \u00ab Le mal de m\u00e8re et ses effets sur l'\u00e9criture dans \u00abCr\u00e8ve Maman!\u00bb de M\u00f4 Singh \u00bb, dans Jennifer B\u00e9langer, Manon Huberland et Marie-Pier Lafontaine (dir.), <em>M\u00e8res et filles de soi(e): filiations tiss\u00e9es, nou\u00e9es et rompues dans la litt\u00e9rature contemporaine transnationale<\/em>, Cahier de l\u2019IREF no9, en ligne sur Pr\u00e9fiX, <a href=\"https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/cahiers-iref\/le-mal-de-mere-et-ses-effets-sur-lecriture-dans-creve-maman-de-mo-singh\/\">https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/cahiers-iref\/le-mal-de-mere-et-ses-effets-sur-lecriture-dans-creve-maman-de-mo-singh\/<\/a>","hyperliens":null,"order":8,"date_published":null},"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v22.1 - https:\/\/yoast.com\/wordpress\/plugins\/seo\/ -->\n<title>Le mal de m\u00e8re et ses effets sur l\u2019\u00e9criture dans \u00abCr\u00e8ve Maman!\u00bb de M\u00f4 Singh | PR\u00c9FIX<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/cahiers-iref\/le-mal-de-mere-et-ses-effets-sur-lecriture-dans-creve-maman-de-mo-singh\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_CA\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Le mal de m\u00e8re et ses effets sur l\u2019\u00e9criture dans \u00abCr\u00e8ve Maman!\u00bb de M\u00f4 Singh | PR\u00c9FIX\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"M\u00f4 Singh, autrice montr\u00e9alaise, publie en 2006 Cr\u00e8ve Maman!, une autofiction o\u00f9 la narratrice d\u00e9voile les souffrances que sa m\u00e8re lui a inflig\u00e9es, comme la torture, les coups et le manque d\u2019amour. 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