{"id":7139,"date":"2026-03-26T16:59:09","date_gmt":"2026-03-26T20:59:09","guid":{"rendered":"https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/?post_type=cahiers_iref&#038;p=7139"},"modified":"2026-05-26T14:36:45","modified_gmt":"2026-05-26T18:36:45","slug":"filiations-croisees-et-autobiographie-au-feminin-dans-are-you-my-mother-dalison-bechdel","status":"publish","type":"cahiers_iref","link":"https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/cahiers-iref\/filiations-croisees-et-autobiographie-au-feminin-dans-are-you-my-mother-dalison-bechdel\/","title":{"rendered":"Filiations crois\u00e9es et autobiographie au f\u00e9minin dans \u00abAre You My Mother?\u00bb d\u2019Alison Bechdel"},"content":{"rendered":"\n<table class=\"wp-block-advgb-table advgb-table-frontend\"><tbody><tr><td><strong>Source du texte<\/strong><br>Article paru dans&nbsp;<em>Filiations du f\u00e9minin<\/em>, sous la responsabilit\u00e9 d\u2019Ariane Gibeau et Lori Saint-Martin (2014)<\/td><\/tr><\/tbody><\/table>\n\n\n<p>Dans une vid\u00e9o YouTube intitul\u00e9e \u00abOCD\u00bb, acronyme anglais signifiant \u00abtrouble obsessionnel compulsif\u00bb, l\u2019\u00e9crivaine et illustratrice am\u00e9ricaine Alison Bechdel ouvre les portes de son bureau \u00e0 ses lectrices, leur permettant d\u2019entrevoir certaines \u00e9tapes de son processus cr\u00e9ateur. Bechdel pr\u00e9pare un tr\u00e9pied, r\u00e8gle l\u2019appareil photo, se place devant la lentille et prend la pose. C\u2019est ainsi qu\u2019elle r\u00e9alise chaque case de ses romans graphiques: pour chaque image, chaque personnage dessin\u00e9, la photographie lui sert d\u2019esquisse. Bechdel estime que sans ce processus qu\u2019elle nomme \u00abcompulsif\u00bb, le dessin serait impossible \u00e0 r\u00e9aliser. En faisant r\u00e9f\u00e9rence au d\u00e9sordre qui r\u00e8gne dans son espace de travail, aux accessoires \u00e9parpill\u00e9s sur son bureau, Bechdel, en se moquant un peu d\u2019elle-m\u00eame, reconna\u00eet ouvertement qu\u2019il n\u2019y a pas de fronti\u00e8re entre ses \u0153uvres et sa vie r\u00e9elle: \u00abI don\u2019t even know what\u2019s a real object and what\u2019s a fake one \/\u00a0<em>Je ne sais m\u00eame pas faire la diff\u00e9rence entre un vrai objet et un faux<\/em>\u00bb<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e2f0000000000000000_30832\"><sup id=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_7139-1\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"000000000000049f0000000000000000_7139\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_7139-1\">1<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\">Voir Alison Bechdel, \u00abOCD\u00bb, <em>YouTube<\/em> [en ligne], <a href=\"http:\/\/www.youtube.com\/watch?v=_CBdhxVFEGc\">http:\/\/www.youtube.com\/watch?v=_CBdhxVFEGc<\/a>.<\/span><\/sup>.<\/p>\n<p>Cette courte vid\u00e9o r\u00e9sume parfaitement plusieurs grands th\u00e8mes de ses deux romans graphiques,\u00a0<em>Fun Home<\/em>\u00a0(2006) et\u00a0<em>Are You My Mother?\u00a0<\/em>(2012): la reproduction m\u00e9ticuleuse de la vie quotidienne, la mince ligne entre les r\u00f4les d\u2019auteure et de personnage, l\u2019authenticit\u00e9 de ce que nous tenons pour \u00abr\u00e9el\u00bb, etc. Dans\u00a0<em>Fun Home<\/em>, par exemple, l\u2019auteure interroge le rapport \u00e0 son p\u00e8re et sugg\u00e8re que le d\u00e9c\u00e8s de celui-ci, survenu lorsqu\u2019elle \u00e9tait \u00e0 l\u2019universit\u00e9, aurait tout d\u2019un suicide. Elle expose la bisexualit\u00e9 secr\u00e8te de son p\u00e8re, qu\u2019elle met en relation avec la d\u00e9couverte de son propre lesbianisme. Sur un autre plan, elle inscrit leur relation dans la lecture de grands auteurs classiques dont Proust, Joyce et Hom\u00e8re.\u00a0<em>Are You My Mother?\u00a0<\/em>reprend ces id\u00e9es en approfondissant le rapport \u00e0 la m\u00e8re: cette fois, cependant, Bechdel en permet l\u2019acc\u00e8s par l\u2019entremise d\u2019une litt\u00e9rature diff\u00e9rente du corpus masculin qu\u2019elle utilise pour explorer la trame de\u00a0<em>Fun Home<\/em>, celle qui s\u2019int\u00e9resse \u00e0 la vie priv\u00e9e des femmes. Bechdel analyse son pass\u00e9 au moyen d\u2019une lecture de plusieurs \u00e9crivaines f\u00e9ministes, notamment Virginia Woolf et Adrienne Rich.<\/p>\n<p>L\u2019exploration de cette histoire fait de\u00a0<em>Are You My Mother?<\/em>\u00a0une \u0153uvre riche et intense qui, par sa nature auto-r\u00e9f\u00e9rentielle et son usage de la mise en abyme, interroge la complexit\u00e9 du rapport entre m\u00e8re et fille. Bechdel examine \u00e9galement le rapport de l\u2019\u00e9crivaine contemporaine \u00e0 ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs, et repousse les limites de l\u2019\u00e9criture autobiographique en d\u00e9jouant la s\u00e9paration entre la sph\u00e8re publique et la sph\u00e8re priv\u00e9e. Tout en mettant en sc\u00e8ne une filiation familiale, le livre se pose comme une histoire de l\u2019\u00e9criture au f\u00e9minin et du f\u00e9minisme. La juxtaposition de g\u00e9n\u00e9rations qui ont jou\u00e9 un r\u00f4le crucial dans la lutte pour les droits des femmes aux \u00c9tats-Unis (celle n\u00e9e dans les ann\u00e9es trente comme la m\u00e8re, et celle n\u00e9e dans les ann\u00e9es soixante comme l\u2019auteure) illustre l\u2019inscription des luttes f\u00e9ministes au sein m\u00eame du foyer et dans la relation m\u00e8re-fille. De fait, il ne faut pas oublier que la carri\u00e8re de Bechdel a jou\u00e9 un r\u00f4le important dans l\u2019\u00e9panouissement de la litt\u00e9rature lesbienne dans les ann\u00e9es 1980 et, plus g\u00e9n\u00e9ralement, dans l\u2019histoire du f\u00e9minisme. En effet, son\u00a0<em>comic strip, Dykes to Watch out for<\/em>, qui lui a valu la reconnaissance artistique, a paru dans diff\u00e9rents journaux ind\u00e9pendants pendant plus de vingt ans, et est d\u00e9sormais per\u00e7u comme une production originale qui a offert aux lesbiennes une visibilit\u00e9 certaine dans la culture populaire am\u00e9ricaine.<\/p>\n<p>C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment la construction de cet h\u00e9ritage qu\u2019il nous int\u00e9resse d\u2019exposer. La mise en rapport des conversations formant le \u00abquotidien\u00bb du rapport m\u00e8re-fille et la relation avec les \u00e9crivaines f\u00e9ministes est un th\u00e8me cher \u00e0 l\u2019auteur. C\u2019est cependant dans la qu\u00eate de l\u2019ind\u00e9pendance et l\u2019affirmation de soi que semblent s\u2019imbriquer les deux filiations: Bechdel s\u2019autorise \u00e0 les entrem\u00ealer et \u00e0 les faire dialoguer. C\u2019est en nous appuyant sur cette perspective que nous tenterons de voir comment le besoin de s\u2019affirmer comme individu de plein droit se r\u00e9alise par un questionnement singulier des liens tant familiaux que litt\u00e9raires.<\/p>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">M\u00e8re et fille : une filiation trouble<\/h2>\n\n\n<p>Comme\u00a0<em>Fun Home<\/em>\u00a0s\u2019int\u00e9resse principalement au rapport au p\u00e8re, il n\u2019offre qu\u2019un bref aper\u00e7u de l\u2019ascendance f\u00e9minine de Bechdel.\u00a0<em>Are You My Mother?<\/em>\u00a0se donne pour t\u00e2che, au contraire, de faire l\u2019arch\u00e9ologie du rapport m\u00e8re-fille, lequel se r\u00e9v\u00e8le encore plus complexe et tortueux. Le rapport entre l\u2019auteure et sa m\u00e8re se d\u00e9finit essentiellement par une tension de type passif-agressif: les d\u00e9saccords se manifestent par des allusions et des commentaires \u00e0 double sens plut\u00f4t que par des confrontations ouvertes. Ils se construisent sur des non-dits et sur une scission, physique et psychique, entre les deux femmes. Pour cette raison, l\u2019auteure se voit mise \u00e0 l\u2019\u00e9cart par sa m\u00e8re, d\u00e8s son plus jeune \u00e2ge. Tandis que ses fr\u00e8res re\u00e7oivent l\u2019attention maternelle, Bechdel, au contraire, semble moins consid\u00e9r\u00e9e par sa m\u00e8re. Helen comble ses fils de c\u00e2lins et de mots doux, alors que les femmes de la famille \u00abnever trafficked in that sort of thing\u00a0\/\u00a0<em>[n\u2019ont] jamais ce genre d\u2019\u00e9change<\/em>\u00bb (Bechdel, 2012: 85\/2013: 91). Quand sa fille atteint l\u2019\u00e2ge de sept ans, elle cesse brutalement tout contact physique avec elle. Un soir, la jeune Bechdel, qui r\u00e9clame \u00e0 sa m\u00e8re un baiser de bonne nuit, alors que ses fr\u00e8res ont d\u00e9j\u00e0 re\u00e7u le leur, se voit r\u00e9pondre s\u00e8chement qu\u2019elle est d\u00e9sormais \u00abtoo old to be kissed good night \/\u00a0<em>trop grande pour les baisers du soir<\/em>\u00bb \u00a0(Bechdel, 2012: 136\/2013: 142). Au moment o\u00f9 Bechdel quitte le nid familial en Pennsylvanie pour entreprendre ses \u00e9tudes universitaires, les deux femmes \u00abhadn\u2019t touched in years \/\u00a0<em>ne s\u2019\u00e9taient plus touch\u00e9es depuis des ann\u00e9es<\/em>\u00bb (Bechdel, 2012: 219\/2013: 225).\u00a0<\/p>\n<p>Devenue adulte, Bechdel ressent toujours la douleur de ce manque d\u2019affection. \u00c9loign\u00e9e physiquement de sa m\u00e8re d\u00e8s la fin de l\u2019adolescence, elle ne retourne la voir que pour de courtes visites: elle habitera successivement plusieurs endroits avant de s\u2019installer d\u00e9finitivement au Vermont, loin de ses origines. Le contact s\u2019effectue alors par des appels t\u00e9l\u00e9phoniques quotidiens, et \u00e0 l\u2019\u00e9loignement physique s\u2019ajoutera un \u00e9loignement psychique surgissant des conversations. Le c\u00e2ble t\u00e9l\u00e9phonique qui maintient le lien entre les deux femmes se pr\u00e9sente davantage comme un cordon ombilical inop\u00e9rant que comme un v\u00e9ritable outil qui les lie affectivement. Dans la plupart de leurs \u00e9changes, Helen ignore d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment certains aspects importants de la vie de sa fille, notamment son lesbianisme, et l\u2019auteure est frapp\u00e9e de plein fouet par le poids de ces non-dits. Dans une s\u00e9ance de psychoth\u00e9rapie, Bechdel soumet l\u2019hypoth\u00e8se que c\u2019est \u00e0 cause du \u00ablesbian thing \/\u00a0<em>truc de lesbienne<\/em>\u00bb que sa m\u00e8re ne lui pose que rarement des questions sur sa vie priv\u00e9e, comme si elle avait peur que \u00abif I get a word in edgewise, it\u2019ll be \u201ccunnilingus\u201d \/\u00a0<em>si je place un mot, ce soit \u201ccunnilingus\u201d<\/em>\u00bb (Bechdel, 2012: 62\/2013: 68). Bechdel se souvient qu\u2019au moment o\u00f9 elle a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 son orientation sexuelle \u00e0 ses parents, pendant ses ann\u00e9es universitaires, Helen lui a fait comprendre qu\u2019elle ne voulait rien savoir de son lesbianisme, ou de ce qu\u2019elle nomme dans une lettre le \u00abwhatever it is \/\u00a0<em>quoi que ce soit<\/em>\u00bb (Bechdel, 2012: 156\/2013: 162). Des ann\u00e9es plus tard, quand sa fille publie le premier livre de la s\u00e9rie\u00a0<em>Dykes to Watch out for<\/em>, Helen se montre toujours craintive face aux r\u00e9actions possibles des gens de son entourage. Elle manifeste de nouveau son m\u00e9contentement, voire sa d\u00e9ception, disant qu\u2019elle esp\u00e8re un jour voir le nom de sa fille affich\u00e9 sur un livre, \u00abbut not on a book of lesbian comics \/\u00a0<em>mais pas sur un livre de bd lesbiennes<\/em>\u00bb (Bechdel, 2012: \u00a0182\/2013: 188).<\/p>\n<p>La r\u00e9action d\u2019Helen face \u00e0 la publication de son premier livre est, bien \u00e9videmment, difficile \u00e0 vivre pour Bechdel et, comme nous le verrons, elle change profond\u00e9ment le rapport qui les unit. Cependant, Bechdel note ailleurs dans le texte que ce n\u2019est pas la premi\u00e8re fois qu\u2019elle est troubl\u00e9e par le comportement de sa m\u00e8re: elle r\u00e9fl\u00e9chit aux origines de la distance entre elles. Elle d\u00e9crit plusieurs moments-cl\u00e9s de son enfance o\u00f9 surviennent, dans le quotidien, des \u00e9v\u00e9nements qui auront un grand impact non seulement sur la relation m\u00e8re-fille mais aussi sur l\u2019image qu\u2019elle a d\u2019elle-m\u00eame et de son propre corps. Enfant, Bechdel d\u00e9veloppe une peur de vomir qui l\u2019affecte toujours \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte. Elle lie cette phobie \u00e0 une nuit de son enfance o\u00f9, apr\u00e8s l\u2019avoir vue vomir par terre dans la salle de bain, sa m\u00e8re r\u00e9agit avec \u00e9tonnement, proclamant que la jeune Bechdel \u00abnever get[s] sick \/\u00a0<em>ne vomi[t] jamais<\/em>\u00bb (Bechdel, 2012: 260\/2013: 266). Bien que la r\u00e9action maternelle soit empathique, Bechdel croit avoir d\u00e9\u00e7u Helen par son incapacit\u00e9 \u00e0 contr\u00f4ler son corps, \u00e0 un point tel que le lien m\u00e8re-fille a \u00e9t\u00e9 irr\u00e9parablement endommag\u00e9. Mais pourquoi un si grand besoin de ma\u00eetriser son corps? Pourquoi, en tant que jeune fille, Bechdel \u00e9prouve-t-elle un embarras qui l\u2019affectera toute sa vie?<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse \u00e0 cette question se d\u00e9voile \u00e0 travers diff\u00e9rents souvenirs que Bechdel raconte, et dans lesquels sa m\u00e8re lui transmet sa honte du corps f\u00e9minin. Dans une autre sc\u00e8ne, alors qu\u2019elle donne le bain \u00e0 ses trois enfants, Helen explique les d\u00e9tails de la circoncision \u00e0 l\u2019un des fils. \u00c0 c\u00f4t\u00e9, Bechdel, fascin\u00e9e par les mots \u00abp\u00e9nis\u00bb, \u00abscrotum\u00bb ou \u00abpr\u00e9puce\u00bb, que sa m\u00e8re utilise pour d\u00e9crire les organes g\u00e9nitaux de ses fr\u00e8res, demande, par curiosit\u00e9, le \u00abvrai\u00bb nom de ses propres organes g\u00e9nitaux: elle ne les conna\u00eet alors que sous la d\u00e9nomination enfantine de \u00abtee-tee place \/\u00a0<em>pipi<\/em>\u00bb. Mal \u00e0 l\u2019aise, Helen explique \u00e0 sa fille qu\u2019elle doit faire des recherches pour trouver le nom avant de le lui dire, r\u00e9ponse qui, bien \u00e9videmment, laisse la fillette perplexe: \u00abWhy would my mother-who supposedly has the same apparatus-have to get back to me on what it was called? \/\u00a0<em>Pourquoi ma m\u00e8re \u2013cens\u00e9e avoir le m\u00eame \u00e9quipement que moi\u2013 ne pouvait-elle me r\u00e9v\u00e9ler qu\u2019ult\u00e9rieurement comment il s\u2019appelait?<\/em>\u00bb (Bechdel, 2012: 169\/2013: 175). C\u2019est le lendemain, \u00e0 l\u2019heure du bain mais en l\u2019absence de ses fr\u00e8res, que l\u2019auteure dit enfin comprendre pourquoi \u00abthe term was not in common usage \/\u00a0<em>le terme n\u2019\u00e9tait pas employ\u00e9 couramment<\/em>\u00bb (Bechdel, 2012: 169\/2013:175) quand sa m\u00e8re lui d\u00e9voile s\u00e8chement le vrai substantif, \u00abvagin\u00bb.<\/p>\n<p>Cette sc\u00e8ne se d\u00e9roule dans trois cases s\u00e9par\u00e9es. La premi\u00e8re, la plus grande, montre les trois enfants dans le bain et leur m\u00e8re qui s\u2019occupe d\u2019eux. Le visage de la jeune fille est curieux lorsqu\u2019elle pose les questions \u00e0 Helen. L\u2019image du lendemain est plus petite, et ne montre que le haut du corps de l\u2019auteure et de sa m\u00e8re. Elles se regardent, la fille avec une expression de perplexit\u00e9, la m\u00e8re d\u2019un air ferm\u00e9 et d\u00e9tach\u00e9 lorsqu\u2019elle dit le mot \u00abvagin\u00bb. La derni\u00e8re vignette montre Bechdel seule dans son bain, nue, le regard honteux, la t\u00eate baiss\u00e9e. Il semble que sa m\u00e8re, pr\u00e9sente dans la case pr\u00e9c\u00e9dente pour cette r\u00e9v\u00e9lation lexicale, ait \u00ababandonn\u00e9\u00bb sa fille apr\u00e8s l\u2019\u00e9change. Comme pour les vomissements, les effets de cet \u00e9v\u00e9nement pr\u00e9occupent l\u2019auteure jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte. En fait, Bechdel se demande souvent si elle n\u2019est pas responsable des \u00e9changes troubles avec sa m\u00e8re. L\u2019id\u00e9e est explicit\u00e9e lors d\u2019une s\u00e9ance avec Jocelyn, l\u2019une de ses premi\u00e8res analystes, quand Bechdel \u00e9voque la fois o\u00f9 sa m\u00e8re a trouv\u00e9 \u00abobsc\u00e8ne\u00bb un de ses dessin repr\u00e9sentant un m\u00e9decin nettoyant justement le \u00abtee-tee place \/\u00a0<em>pipi<\/em>\u00bb d\u2019une petite fille: pour elle, il s\u2019agit d\u2019un moment charni\u00e8re. Elle se demande m\u00eame si ce n\u2019est pas ce jour-l\u00e0 que sa m\u00e8re lui a refus\u00e9 son baiser de bonne nuit, et se rend enti\u00e8rement responsable de leur \u00e9loignement: elle pense \u00eatre incapable de \u00abplaire\u00bb \u00e0 sa m\u00e8re, et c\u2019est d\u2019ailleurs peut-\u00eatre son dessin \u00abvulgaire\u00bb qui lui a fait perdre l\u2019affection d\u2019Helen. En racontant ce souvenir, elle avoue \u00eatre toujours, m\u00eame adulte, \u00abfrozen with shame \/\u00a0<em>p\u00e9trifi\u00e9e de honte<\/em>\u00bb (Bechdel, 2012: 145\/2013: 151) \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019avoir manifest\u00e9 une telle \u00abperversit\u00e9\u00bb.<\/p>\n<p>En m\u00eame temps, ces hypoth\u00e8ses s\u2019accompagnent d\u2019exemples qui contredisent l\u2019id\u00e9e selon laquelle Bechdel aurait perdu l\u2019amour de sa m\u00e8re \u00e0 cause de son comportement et de ses d\u00e9fauts: tr\u00e8s jeune, Bechdel remarque que sa m\u00e8re est tout particuli\u00e8rement occup\u00e9e par les besoins de ses fils et de son mari, c\u2019est-\u00e0-dire des<em>\u00a0hommes<\/em>\u00a0de la famille. Pour contrebalancer le manque de tendresse maternelle, Bechdel cr\u00e9e des jeux enfantins qui pourraient lui apporter un certain r\u00e9confort: elle se roule par exemple dans l\u2019herbe du jardin pour salir son pantalon, s\u2019imaginant dans une publicit\u00e9 o\u00f9 les m\u00e8res s\u2019occupent toujours de leurs enfants. Ou encore, elle invente le jeu \u00abthe crippled child \/\u00a0<em>de l\u2019enfant infirme<\/em>\u00bb, o\u00f9 elle fait semblant d\u2019\u00eatre un enfant handicap\u00e9 ayant besoin de soins m\u00e9dicaux. Durant ces jeux, Helen se montre attentive et fait plaisir \u00e0 sa fille. Certaines sc\u00e8nes montrent aussi que parfois, Helen \u00abtend la main\u00bb vers sa fille, sans qu\u2019elle le lui demande explicitement; elle l\u2019aide, par exemple, \u00e0 poursuivre son journal intime, quand une p\u00e9riode de troubles compulsionnels obsessifs l\u2019emp\u00eache d\u2019\u00e9crire. Mais Bechdel qualifie ces moments o\u00f9 elle parvient \u00e0 retenir l\u2019attention de sa m\u00e8re de rares, \u00abmiraculous\u2014like persuading a hummingbird to perch on your finger \/ [<em>tenant] du miracle, en fait, comme de convaincre un colibri de se poser sur votre doigt<\/em>\u00bb (Bechdel, 2012: 13\/2013:19).<\/p>\n<p>La jeune Bechdel sent que certaines limites impos\u00e9es \u00e0 sa m\u00e8re l\u2019\u00e9loignent d\u2019elle, mais en raison de son jeune \u00e2ge, elle ne parvient pas \u00e0 reconna\u00eetre la force qui les motive. Comme l\u2019explique Adrienne Rich:<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-advgb-columns advgb-columns-wrapper\" id=\"advgb-cols-25a55f22-c65c-44e0-8c2c-488bea30de24\"><div class=\"advgb-columns-container\"><div class=\"advgb-columns advgb-columns-row advgb-is-mobile advgb-columns-1 layout-100 mbl-layout-stacked vgutter-10\">\n<div class=\"wp-block-advgb-column advgb-column\" id=\"advgb-col-8c2d37e2-b642-4c3d-9e46-b7a07b48bebe\"><div class=\"advgb-column-inner\" style=\"border-style:none;border-width:1px\">\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">[t]he child does not discern the social system or the institution of motherhood, only a harsh voice, a dulled pair of eyes, a mother who does not hold her, does not tell her how wonderful she is <\/p>\n<cite><em>[l]\u2019enfant associe le syst\u00e8me social ou l\u2019institution de la maternit\u00e9 \u00e0 une voix r\u00eache, \u00e0 un regard \u00e9teint, \u00e0 une m\u00e8re qui ne l\u2019assume pas, qui ne lui dit pas combien elle est merveilleuse&nbsp;<\/em>&nbsp;(Rich, 1986: 245 \/ 1980: 243)<sup id=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_7139-2\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"000000000000049f0000000000000000_7139\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_7139-2\">2<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\">Les citations traduites sont issues de l\u2019\u00e9dition suivante:&nbsp;<em>Na\u00eetre d\u2019une femme: la maternit\u00e9 en tant qu\u2019exp\u00e9rience et institution<\/em>, traduit de l\u2019anglais par Jeanne Faure-Cousin, Paris: Deno\u00ebl, 1980, 297 p.<\/span>.<\/cite><\/blockquote>\n<\/div><\/div>\n<\/div><\/div><\/div>\n\n\n<p>Pour Bechdel, le fardeau est lourd \u00e0 porter: \u00abthe one thing she [Helen] needed from me was that I not need anything from her \/\u00a0<em>la seule chose dont elle avait besoin de ma part, c\u2019est que je n\u2019aie pas besoin d\u2019elle<\/em>\u00bb (Bechdel, 2012: 260\/2013: 266). Malgr\u00e9 l\u2019ouverture intellectuelle du foyer, les traces de la famille patriarcale demeurent: certains non-dits, particuli\u00e8rement entre m\u00e8re et fille, ont rendu l\u2019auteure vuln\u00e9rable \u00e0 un m\u00e9pris de soi subtil et sp\u00e9cifiquement f\u00e9minin. Comme l\u2019affirment Jocelyn et Carol, les psychologues qui suivent l\u2019auteure pendant l\u2019\u00e9criture de\u00a0<em>Are You My Mother?<\/em>, une sorte de misogynie se manifeste entre m\u00e8re et fille, et l\u2019\u00e9m\u00e9tophobie de Bechdel en constitue le principal sympt\u00f4me: \u00abI wonder if throwing up is somehow a marker of femininity. Like, it stands in for things that come out of the female body. Menstrual blood, vaginal lubrication, even a baby \/\u00a0<em>Je me demande si vomir ne serait pas un marqueur de f\u00e9minit\u00e9. Comme si cela repr\u00e9sentait les choses qui sortent du corps f\u00e9minin. Le sang menstruel, la lubrification vaginale, et m\u00eame un b\u00e9b\u00e9<\/em>\u00bb (Bechdel, 2012: 279\/2013: 285).<\/p>\n<p>Cette hypoth\u00e8se expose le d\u00e9go\u00fbt du corps f\u00e9minin dans la filiation f\u00e9minine ainsi que l\u2019un des grands non-dits entre m\u00e8re et fille. Dans\u00a0<em>Pouvoirs de l\u2019horreur<\/em>, Julia Kristeva reconna\u00eet que la g\u00eane du sang menstruel, parmi d\u2019autres formes de fluides corporels, \u00abrepr\u00e9sente le danger venant de l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019identit\u00e9 (sociale ou sexuelle)\u00bb dans la mesure o\u00f9 il \u00abmenace le rapport entre les sexes dans un ensemble social et, par int\u00e9riorisation, l\u2019identit\u00e9 de chaque sexe face \u00e0 la diff\u00e9rence sexuelle\u00bb (Kristeva, 1980: 86). Le probl\u00e8me fondamental entre Bechdel et sa m\u00e8re serait alors le fait que Bechdel rejette la vision de la f\u00e9minit\u00e9 que sa m\u00e8re lui transmet. Par les non-dits ou les moments de d\u00e9saveu, la m\u00e8re apprend \u00e0 sa fille le \u00abdanger\u00bb du f\u00e9minin, la n\u00e9cessit\u00e9 de le dissimuler. En vomissant, la jeune fille d\u00e9voile l\u2019int\u00e9rieur de son corps, ce qui, selon sa perspective, d\u00e9\u00e7oit sa m\u00e8re. Le vomi, r\u00e9sidu de l\u2019int\u00e9rieur mena\u00e7ant, doit rester invisible car il constitue une preuve de la salet\u00e9 du corps f\u00e9minin. Cela fait \u00e9cho \u00e0 la sc\u00e8ne o\u00f9 Bechdel demande \u00e0 conna\u00eetre le v\u00e9ritable nom de ses organes g\u00e9nitaux. Il n\u2019est bien s\u00fbr pas anodin que plusieurs sc\u00e8nes aient lieu dans la salle de bain, endroit strictement r\u00e9serv\u00e9 au priv\u00e9, o\u00f9 la salet\u00e9 du corps est cens\u00e9e dispara\u00eetre, mais aussi o\u00f9 l\u2019individu est autoris\u00e9 \u00e0 \u00eatre seul avec sa nudit\u00e9, autrement dit avec la v\u00e9rit\u00e9 de son corps. C\u2019est l\u00e0 aussi que Bechdel choisit de se cacher pour cr\u00e9er son dessin \u00abobsc\u00e8ne\u00bb. Elle \u00e9choue comme fille puisqu\u2019elle ne parvient pas \u00e0\u00a0<em>poursuivre la filiation\u00a0<\/em>et \u00e0 en suivre les r\u00e8gles.<\/p>\n<p>Avec les non-dits qui caract\u00e9risent ce rapport m\u00e8re-fille, nous voyons qu\u2019une certaine amertume accompagne l\u2019h\u00e9ritage, amertume qui semble ant\u00e9rieure \u00e0 la maternit\u00e9 de Helen. Carol per\u00e7oit chez la m\u00e8re de sa patiente \u00absome resentment about being female that got passed on \/\u00a0<em>[qu\u2019elle] \u00e9prouvait vis-\u00e0-vis de sa f\u00e9minit\u00e9 un ressentiment qu\u2019elle [lui] a transmis<\/em>\u00bb (Bechdel, 2012: 279\/2013: 285). Jocelyn \u00e9voque aussi ce point, apr\u00e8s une conversation au sujet des vomissements. Elle propose \u00e0 Bechdel de demander \u00e0 sa m\u00e8re \u00abwhat the main thing was she learned from her mother \/\u00a0<em>la chose la plus importante qu\u2019elle ait apprise de sa m\u00e8re<\/em>\u00bb (Bechdel, 2012: \u00a0262\/2013: 268). Quand Bechdel lui pose cette question, sa m\u00e8re r\u00e9pond sans h\u00e9siter: \u00abThat boys were more important than girls \/\u00a0<em>Que les gar\u00e7ons comptent plus que les filles<\/em>\u00bb (Bechdel, 2012: 262\/2013: 270). Helen manifeste ensuite son m\u00e9contentement face au fait que sa m\u00e8re \u00e0 elle, la grand-m\u00e8re de l\u2019auteure, a \u00abador\u00e9\u00bb ses fils, contrairement \u00e0 elle, sa fille. L\u2019auteure est \u00e9tonn\u00e9e de voir Helen reproduire le sch\u00e9ma qui l\u2019a elle-m\u00eame tant fait souffrir. En guise de r\u00e9ponse, Helen tente de la rassurer en lui disant qu\u2019elle-m\u00eame est loin d\u2019\u00eatre aussi dure que sa propre m\u00e8re. Son commentaire confirme les soup\u00e7ons des psychologues de l\u2019auteure et \u00e9claire la nature de la filiation f\u00e9minine: celle-ci semble se caract\u00e9riser par la transmission d\u2019une certaine misogynie entre femmes. C\u2019est dans cet esprit que Simone de Beauvoir note dans\u00a0<em>Le Deuxi\u00e8me Sexe<\/em>\u00a0que \u00ab[l]a fille est pour la m\u00e8re \u00e0 la fois son double et un autre, \u00e0 la fois, la m\u00e8re la ch\u00e9rit imp\u00e9rieusement et elle lui est hostile\u00bb (Beauvoir, 1976 [1949]: 30). Beauvoir consid\u00e8re que la m\u00e8re impose \u00e0 la fille \u00absa propre destin\u00e9e\u00bb puisque \u00abc\u2019est une mani\u00e8re de revendiquer orgueilleusement sa f\u00e9minit\u00e9\u00bb mais est en m\u00eame temps \u00abune mani\u00e8re aussi de s\u2019en venger\u00bb (Beauvoir, 1976 [1949]: 30). La r\u00e9ponse de Helen peut \u00eatre comprise selon cette id\u00e9e: d\u2019une part, elle montre que Helen est sensible au fait que les femmes sont contraintes de faire partie d\u2019un processus qui nuit \u00e0 leur int\u00e9grit\u00e9 personnelle ainsi qu\u2019\u00e0 celle de leurs filles. D\u2019autre part, sa r\u00e9ponse, teint\u00e9e d\u2019amertume, laisse croire qu\u2019elle \u00e9prouve toujours de la rancune envers sa m\u00e8re \u00e0 cause de la subordination qu\u2019elle a subie en tant que fille et en profite, une fois devenue m\u00e8re elle-m\u00eame, pour faire souffrir sa fille. Sa relation avec Bechdel devient une tentative de soulager sa propre peine.<\/p>\n<p>Dans cette perspective, le m\u00e9pris attach\u00e9 au f\u00e9minin incite \u00e0 la s\u00e9paration d\u2019avec la m\u00e8re; mais la douleur du r\u00f4le f\u00e9minin, auquel elles sont assujetties, leur est commune, et les relie. Quand Bechdel propose que\u00a0<em>Are You My Mother?<\/em>\u00a0est un \u00abmemoir about [her] mother \/<em>\u00a0m\u00e9moire sur [sa] m\u00e8re<\/em>\u00bb, en m\u00eame temps qu\u2019il est sa propre autobiographie, nous percevons la difficult\u00e9 qu\u2019elle \u00e9prouve lorsqu\u2019il s\u2019agit de se diff\u00e9rencier de sa m\u00e8re, de comprendre sa place dans une lign\u00e9e de femmes qui tente justement de nier toute individualit\u00e9 f\u00e9minine. Le probl\u00e8me s\u2019inscrit dans la mani\u00e8re m\u00eame dont Bechdel per\u00e7oit la maternit\u00e9:<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-advgb-columns advgb-columns-wrapper\" id=\"advgb-cols-a0c93a4c-289b-4835-bec4-1ed640749091\"><div class=\"advgb-columns-container\"><div class=\"advgb-columns advgb-columns-row advgb-is-mobile advgb-columns-1 layout-100 mbl-layout-stacked vgutter-10\">\n<div class=\"wp-block-advgb-column advgb-column\" id=\"advgb-col-253664bd-8446-4b0a-a08b-bcfa2851d525\"><div class=\"advgb-column-inner\" style=\"border-style:none;border-width:1px\">\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">I see perhaps the real problem with this memoir is that it has no beginning. Sort of like how I\u2019d understood human reproduction as a child. I was an egg inside my mother when she was an egg inside her mother and, so forth and so on <\/p>\n<cite><em>Je r\u00e9alise que, peut-\u00eatre, le vrai probl\u00e8me de ce m\u00e9moire sur ma m\u00e8re est qu\u2019il n\u2019a pas de commencement. Un peu comme j\u2019avais compris la reproduction humaine en \u00e9tant enfant. J\u2019\u00e9tais un oeuf \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ma m\u00e8re quand elle n\u2019\u00e9tait qu\u2019un oeuf \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de sa m\u00e8re, et ainsi de suite<\/em> (Bechdel, 2012: 6-7\/2013: 12-13).<\/cite><\/blockquote>\n<\/div><\/div>\n<\/div><\/div><\/div>\n\n\n<p>La reproduction d\u2019une s\u00e9rie de photos prises \u00e0 la naissance de l\u2019auteure, o\u00f9 les images de m\u00e8re et fille se m\u00e9langent, \u00e9claire \u00e9galement cette id\u00e9e. Sur sa table de travail, entre les pots d\u2019encre et les outils de dessin qui accompagnent les photos, se trouvent des clich\u00e9s qui repr\u00e9sentent Bechdel, \u00e0 trois mois. M\u00e8re et fille ont des expressions faciales semblables: l\u2019auteure devient alors une simple copie de sa m\u00e8re. Pour cette raison, elle restera toujours attach\u00e9e \u00e0 sa m\u00e8re, malgr\u00e9 la distance \u00e9tablie, qu\u2019elle soit g\u00e9ographique, affective ou physique. Pour l\u2019illustrer, Bechdel inclut une citation de Donald Winnicott, son psychanalyste pr\u00e9f\u00e9r\u00e9, gr\u00e2ce \u00e0 qui elle examine son enfance. Selon Winnicott, \u00abthe precursor of the mirror is the mother\u2019s face \/<em>\u00a0le pr\u00e9curseur du miroir, c\u2019est le visage de la m\u00e8re<\/em>\u00bb: les enfants se tournent vers la m\u00e8re pour d\u00e9chiffrer leur propre image (Bechdel, 2012: 213\/2013: 219). Que Bechdel utilise cette citation pour expliquer son rapport \u00e0 la m\u00e8re sugg\u00e8re que ce lien est particuli\u00e8rement probl\u00e9matique et qu\u2019il la laisse dans la confusion face \u00e0 sa propre perception d\u2019elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>La difficult\u00e9 de cibler les barri\u00e8res entre l\u2019auteure et sa m\u00e8re occupe une grande place dans\u00a0<em>Are You My Mother?<\/em>\u00a0et l\u2019usage des images qui renvoient l\u2019une \u00e0 l\u2019autre fonctionne comme un espace dans lequel Bechdel peut explorer les limites de soi. Michael Chaney sugg\u00e8re que les dessins qui incluent des miroirs ou des reflets sont particuli\u00e8rement importants dans les romans graphiques puisque ces sc\u00e8nes offrent \u00aba revelation about subjects, how we come to be subjects in relation to other objects, ourselves, and the tools by which we measure such relations \/\u00a0<em>une r\u00e9v\u00e9lation \u00e0 propos des sujets, nous-m\u00eames, et les outils qui permettent de prendre la mesure de ces relations<\/em>\u00bb (Chaney, 2011: 38). Le miroir complexifie le rapport \u00e0 l\u2019identit\u00e9 et, partant, \u00e0 la f\u00e9minit\u00e9. Par exemple, dans l\u2019image de gauche, Helen se maquille dans une loge de th\u00e9\u00e2tre, comme si elle s\u2019appr\u00eatait \u00e0 jouer sur sc\u00e8ne. Dans celle qui suit, elle se maquille dans sa chambre, avec sa fille \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s; celle-ci semble fascin\u00e9e par les gestes maternels. Par le maquillage, l\u2019auteure sugg\u00e8re que sa m\u00e8re \u00abapplique\u00bb ces deux identit\u00e9s, celle d\u2019actrice sans enfant dans la premi\u00e8re sc\u00e8ne, et celle de m\u00e8re dans la seconde. Bien que les deux sph\u00e8res d\u2019existence soient parall\u00e8les, elles restent n\u00e9anmoins s\u00e9par\u00e9es par la marge entre les vignettes, emp\u00eachant tout contact entre Helen l\u2019actrice et Helen la m\u00e8re. En se repr\u00e9sentant comme fille uniquement dans l\u2019image de droite, Bechdel expose les limites des deux identit\u00e9s de sa m\u00e8re. L\u2019artiste y est seule et ne semble pas avoir de descendance. Sur l\u2019autre image, la m\u00e8re ne para\u00eet pas avoir acc\u00e8s \u00e0 l\u2019art: elle est plut\u00f4t dans le quotidien. Nous trouvons ici soulign\u00e9e la difficult\u00e9 pour une femme d\u2019avoir plusieurs identit\u00e9s, voire l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019\u00eatre une m\u00e8re-artiste \u00e9panouie dans ces deux \u00abr\u00f4les\u00bb. Cette id\u00e9e se trouve confirm\u00e9e lorsque Bechdel demande explicitement \u00e0 sa m\u00e8re pourquoi elle n\u2019a jamais poursuivi son d\u00e9sir de jouer la com\u00e9die ailleurs que dans des troupes d\u2019amateurs. La r\u00e9ponse de Helen est sans appel: \u00abI wanted to get married and have kids \/\u00a0<em>Je voulais me marier et avoir des enfants<\/em>\u00bb (Bechdel, 2012: 94\/2013: 100). La filiation f\u00e9minine se pr\u00e9sente de nouveau \u00e0 Bechdel comme un cul-de-sac qui oblige les femmes \u00e0 renoncer \u00e0 leurs d\u00e9sirs au profit de la famille traditionnelle, qui les force \u00e0 se conformer \u00e0 la f\u00e9minit\u00e9 h\u00e9t\u00e9ronormative, \u00e0 vivre dans le mensonge. Le motif du miroir laisse croire que Bechdel devrait accepter le m\u00eame destin que sa m\u00e8re, soit une existence normale, au sens h\u00e9t\u00e9ronormatif, aux d\u00e9pens de ses d\u00e9sirs artistiques. L\u2019id\u00e9e n\u2019est \u00e9videmment pas sans la troubler. Voyons maintenant comment, en tant qu\u2019adulte, elle tente d\u2019\u00e9viter ce destin, d\u00e9cidant de suivre une voie diff\u00e9rente de celle de sa m\u00e8re.<\/p>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Entre elles, entre \u00e9crivaines<\/h2>\n\n\n<p>Une fois \u00e0 l\u2019universit\u00e9, Bechdel se consacre aux \u00e9tudes f\u00e9ministes dans le but de mieux comprendre sa filiation f\u00e9minine, suivant une voie radicalement diff\u00e9rente de celle de sa m\u00e8re. Mais avant son d\u00e9part, elle lie l\u2019\u00e9loignement g\u00e9ographique \u00e0 une scission linguistique, \u00e0 une remise en question des mots que sa m\u00e8re lui a appris, ou s\u2019est gard\u00e9e de lui apprendre. Elle demande \u00e0 Helen comment prononcer le mot ersatz, et lui propose une autre option, ce qui d\u00e9clenche une dispute entre les deux femmes. Bechdel a bien conscience que \u00abchildren and parents engineer these sorts of conflicts to make their parting more bearable \/ l<em>es enfants et leurs parents d\u00e9clenchent ce genre de conflit pour rendre la s\u00e9paration plus supportable<\/em>\u00bb mais elle note aussi qu\u2019il ne s\u2019agit pas d\u2019une co\u00efncidence si leur dispute \u00abhad been about a word\/avait port\u00e9 sur un mot\u00bb (Bechdel, 2012: 178\/2013:184). En fait, Bechdel \u00e9crit que le \u00ab[l]anguage was [their] field of contest \/\u00a0<em>le langage \u00e9tait [leur] terrain d\u2019affrontement<\/em>\u00bb (Bechdel, 2012: 178\/2013: 184). Au moment crucial o\u00f9 elle se pr\u00e9pare \u00e0 quitter sa m\u00e8re pour la premi\u00e8re fois, elle remet en question la fa\u00e7on dont celle-ci utilise les mots, tout en insistant sur le fait qu\u2019il existe des solutions de rechange. Quand Bechdel prend conscience de l\u2019importance que les mots occupent au sein de la filiation f\u00e9minine, elle commence \u00e0 imaginer un espace o\u00f9 peut se d\u00e9velopper une nouvelle forme de filiation, un espace o\u00f9 les femmes d\u00e9veloppent leurs propres d\u00e9finitions. Elle comprend que certains mots, comme \u00abvagin\u00bb, ne sont pas n\u00e9cessairement synonymes de honte. Le souvenir de l\u2019\u00e9change embarrassant avec sa m\u00e8re l\u2019incite \u00e0 se demander d\u2019o\u00f9 vient le tabou li\u00e9 \u00e0 ce mot: \u00abcould a word convey distaste for its own meaning? \/\u00a0<em>un mot pouvait-il v\u00e9hiculer le d\u00e9go\u00fbt de sa propre signification?<\/em>\u00bb (Bechdel, 2012: 169\/2013:175). Plus encore, elle se demande \u00abwhere words come from \/d\u2019o\u00f9 venaient les mots\u00bb, d\u2019autant qu\u2019\u00e0 l\u2019universit\u00e9, elle d\u00e9couvre rapidement que d\u2019autres femmes interrogent aussi leur rapport au langage.<\/p>\n<p>Pour les nouvelles amies de Bechdel, beaucoup de r\u00e9ponses se trouvent dans la litt\u00e9rature f\u00e9ministe. Dans certaines vignettes de<em>\u00a0Are You My Mother?<\/em>, celles o\u00f9 elle se repr\u00e9sente dans une r\u00e9sidence universitaire, Bechdel se dessine souvent avec, \u00e0 port\u00e9e de main, des livres de th\u00e9orie f\u00e9ministe, et particuli\u00e8rement ceux d\u2019Adrienne Rich. Une image la pr\u00e9sente avec\u00a0<em>On Lies, Secrets and Silence<\/em>\u00a0dans une main, un joint dans l\u2019autre, et son amie \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle qui lit\u00a0<em>The Dream of a Common Language<\/em>. La narration qui accompagne la vignette explique comment elle a d\u00e9couvert ces livres. Bien que les \u0153uvres de Rich ne fassent pas partie de ses lectures obligatoires, dit-elle, \u00abmy new lesbian friends had turned me on to her\u00a0\/\u00a0<em>mes nouvelles amies lesbiennes m\u2019avaient branch\u00e9e sur elle<\/em>\u00bb (Bechdel, 2012: 170\/2013: 176). Le dessin suivant propose la page d\u2019un essai o\u00f9 Rich analyse<em>\u00a0A Room of One\u2019s Own<\/em>\u00a0de Virgina Woolf: Bechdel \u00e9tudie minutieusement le texte, et nous voyons sa main qui en surligne certains passages. Dans la case suivante, l\u2019\u00e9criture de Rich semble exercer encore plus d\u2019influence sur la vie de Bechdel: l\u2019amie qui lisait \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s deux cases plus haut est d\u00e9sormais \u00e0 califourchon sur elle et r\u00e9cite l\u2019extrait d\u2019un po\u00e8me \u00e9rotique de Rich, consacr\u00e9 \u00e0 une premi\u00e8re exp\u00e9rience sexuelle entre deux femmes. Bechdel, allong\u00e9e sur le lit, a les mains pos\u00e9es sur les cuisses de son amante. Les livres de Rich constituent pour Bechdel une incitation \u00e0 explorer sa sexualit\u00e9, \u00e0 passer \u00e0 l\u2019acte et \u00e0 revendiquer ses d\u00e9sirs. Cette sc\u00e8ne, qui, dans la narration, suit imm\u00e9diatement le moment o\u00f9 Bechdel apprend le mot \u00abvagin\u00bb, montre comment l\u2019auteure d\u00e9construit la nature fig\u00e9e et h\u00e9g\u00e9monique des mots de sa m\u00e8re. D\u2019une case \u00e0 l\u2019autre, nous pouvons entrevoir une \u00e9volution: en mettant de c\u00f4t\u00e9 les lectures obligatoires dict\u00e9es par ses professeurs, ceux qui ignorent l\u2019\u00e9criture des femmes, et en les rempla\u00e7ant par une litt\u00e9rature dans laquelle elle-m\u00eame se reconna\u00eet, comme celle de Rich, de Simone de Beauvoir et de Mary Daly, Bechdel remplace par la pens\u00e9e f\u00e9ministe les id\u00e9es patriarcales v\u00e9hicul\u00e9es par l\u2019universit\u00e9 et par sa famille. Elle d\u00e9couvre ainsi le moyen de prendre sa propre vie en main et d\u2019assumer ses d\u00e9sirs. Sous l\u2019influence de Rich, le vagin devient pour Bechdel cette \u00abrose-wet cave \/\u00a0<em>grotte rose-mouill\u00e9e<\/em>\u00bb qui d\u00e9sire ardemment \u00eatre caress\u00e9e, et non cach\u00e9e ou m\u00e9pris\u00e9e (Bechdel, 2012: 170\/2013: 176).<\/p>\n<p>L\u2019influence de Rich continue d\u2019agir sur l\u2019auteure plus tard, au moment o\u00f9 elle d\u00e9veloppe sa pratique d\u2019\u00e9criture. Apr\u00e8s ses \u00e9tudes universitaires, Bechdel, qui tient un journal intime depuis l\u2019enfance, entreprend un projet d\u2019\u00e9criture autobiographique destin\u00e9 \u00e0 la publication. Elle soumet une nouvelle \u00e0 deux revues litt\u00e9raires, dont celle o\u00f9 Rich travaille comme r\u00e9dactrice, et re\u00e7oit une lettre de refus qui est reproduite dans<em>\u00a0Are you my Mother?<\/em>\u00a0Elle est \u00e9tonn\u00e9e d\u2019y voir la signature manuscrite de Rich accompagn\u00e9e d\u2019un court message d\u2019encouragement. Plus loin dans ce m\u00eame chapitre, Rich appara\u00eet m\u00eame comme personnage alors que Bechdel accompagne son amante, Eloise, \u00e0 une de ses conf\u00e9rences. La vignette montre Bechdel dans l\u2019auditoire. Rich est quant \u00e0 elle sur sc\u00e8ne et rend compte du mauvais accueil qu\u2019a re\u00e7u son premier recueil de po\u00e9sie, de m\u00eame que de la difficult\u00e9 d\u2019\u00eatre femme et artiste. Ce passage est accompagn\u00e9 de cases consacr\u00e9es \u00e0 Virginia Woolf et \u00e0\u00a0<em>A Room of One\u2019s Own<\/em>. Woolf donne sa conf\u00e9rence: \u00abread[ing] from her notes, almost inaudibly, in a darkened dining hall room \/\u00a0<em>de fa\u00e7on presque inaudible dans une salle de r\u00e9fectoire obscure<\/em>\u00bb et elle fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019\u00e9poque de Shakespeare, cette p\u00e9riode o\u00f9:<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-advgb-columns advgb-columns-wrapper\" id=\"advgb-cols-cdde537a-2b94-498b-b5ad-f221b97ab9f1\"><div class=\"advgb-columns-container\"><div class=\"advgb-columns advgb-columns-row advgb-is-mobile advgb-columns-1 layout-100 mbl-layout-stacked vgutter-10\">\n<div class=\"wp-block-advgb-column advgb-column\" id=\"advgb-col-09863d08-f238-4b5b-81ea-ef06902955ed\"><div class=\"advgb-column-inner\" style=\"border-style:none;border-width:1px\">\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">one has only to think of Elizabethan tombstones with all those children kneeling with clasped hands\u2026\/\u2026and their early deaths; and to see their houses with their dark, cramped rooms to realize\u2026\/that no woman could have written poetry then <\/p>\n<cite>I<em>l nous suffit de penser aux pierres tombales \u00e9lisab\u00e9thaines avec tous ces enfants agenouill\u00e9s, mains jointes\u2026\/et \u00e0 la mort pr\u00e9matur\u00e9e de ces femmes; et de voir leurs maisons aux chambres sombres et \u00e9triqu\u00e9es, pour nous rendre compte\u2026\/qu\u2019il \u00e9tait impossible alors \u00e0 une femme d\u2019\u00e9crire le moindre vers de po\u00e9sie<\/em>\u00bb (Bechdel, 2012: 187\/2013:193).&nbsp;<\/cite><\/blockquote>\n<\/div><\/div>\n<\/div><\/div><\/div>\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019aide de cette citation de Woolf, qui explore les difficult\u00e9s des femmes \u00e0 acc\u00e9der \u00e0 la cr\u00e9ation, Bechdel appuie les propos de Rich selon lesquels il est difficile pour une femme d\u2019acc\u00e9der au statut d\u2019\u00e9crivaine.<\/p>\n<p>L\u2019attention que Bechdel porte \u00e0 Woolf lui permet d\u2019avancer qu\u2019il est difficile pour une femme de sortir de l\u2019objectivation patriarcale et de devenir sujet. Dans\u00a0<em>Are you my Mother?<\/em>, les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 Woolf sont nombreuses, que ce soit par la reproduction de ses livres dans les illustrations ou par les citations dans les phylact\u00e8res. Bien que plusieurs textes soient mentionn\u00e9s en plus de\u00a0<em>A Room of One\u2019s Own<\/em>\u00a0(<em>Moments of Being, The Diary of Virgina Woolf<\/em>), une grande place est \u00e9galement accord\u00e9e \u00e0 To the Lighthouse. Cette filiation intellectuelle redouble la filiation familiale entre l\u2019auteure et sa m\u00e8re. Tout comme son roman est h\u00e9ritier d\u2019une longue tradition po\u00e9tique et romanesque, Bechdel se situe elle-m\u00eame dans une lign\u00e9e de femmes, \u00abwhen she was an egg inside her mother and, so forth and so on \/\u00a0<em>un oeuf \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ma m\u00e8re quand elle n\u2019\u00e9tait qu\u2019un oeuf \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de sa m\u00e8re, et ainsi de suite<\/em>\u00bb (Bechdel, 2012: 7\/2013: 13). Ces deux filiations se trouvent oppos\u00e9es l\u2019une \u00e0 l\u2019autre, comme le sont les images antith\u00e9tiques de Helen, m\u00e8re et actrice. Il subsiste pourtant une diff\u00e9rence: quand Bechdel choisit de se consacrer \u00e0 l\u2019\u00e9criture et de s\u2019inscrire dans une lign\u00e9e d\u2019\u00e9crivaines au lieu d\u2019avoir des enfants, elle d\u00e9laisse en quelque sorte la filiation m\u00e8re-fille.<\/p>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Tuer les m\u00e8res<\/h2>\n\n\n<p>Dans\u00a0<em>Are You My Mother?<\/em>, c\u2019est l\u2019impossibilit\u00e9 de jouir d\u2019une identit\u00e9 de m\u00e8re-artiste ou de femme-artiste qui oppose les filiations de Bechdel. En constatant les limites qui lui seront impos\u00e9es si elle suit la voie des femmes de sa famille, Bechdel rejette l\u2019id\u00e9e d\u2019avoir des enfants et se qualifie de \u00abterminus\u00bb dans la lign\u00e9e des femmes de sa famille. Dans\u00a0<em>On Lies, Secrets, and Silence<\/em>, Adrienne Rich discute de l\u2019impossibilit\u00e9 de concilier vie artistique et vie familiale lorsqu\u2019elle \u00e9crit que, \u00abto be a female human being trying to fulfill traditional female functions in a traditional way is in direct conflict with the subversive function of the imagination \/\u00a0<em>\u00eatre un humain de sexe f\u00e9minin tentant de remplir des fonctions traditionnelles et de fa\u00e7on traditionnelle est bel et bien en conflit direct avec la fonction subversive de l\u2019imagination<\/em>\u00bb (Rich, 1979: 43). Il semble que, gr\u00e2ce \u00e0 sa connaissance de la th\u00e9orie f\u00e9ministe et de la structure patriarcale qui impose des limites aux femmes, Bechdel a choisi l\u2019art et la cr\u00e9ation pour \u00e9viter les contraintes du r\u00f4le maternel. Pourtant, choisir de ne pas avoir d\u2019enfant ne suffit pas quand il s\u2019agit de se lib\u00e9rer de l\u2019emprise maternelle. Ainsi, Bechdel explique \u00e0 Carol, sa psychologue, que le grand objectif de son roman graphique est, en r\u00e9alit\u00e9, de se d\u00e9faire de l\u2019emprise de sa m\u00e8re: \u00abThe thing is, I can\u2019t write this book until I get her out of my head. \/ But the only way to get her out of my head is by writing the book! \/ It\u2019s a paradox. Or a dilemma or something \/\u00a0<em>Le truc, c\u2019est que je ne peux pas \u00e9crire ce livre avant de me sortir ma m\u00e8re de la t\u00eate. \/ Mais la seule fa\u00e7on de me la sortir de la t\u00eate, c\u2019est d\u2019\u00e9crire ce livre. \/ C\u2019est un paradoxe. Ou un dilemme, ou un truc de ce genre<\/em>\u00bb (Bechdel, 2012: 23\/2012: 29). Bechdel semble partager ce sentiment paradoxal avec certaines de ses \u00e9crivaines pr\u00e9f\u00e9r\u00e9es. Elle \u00e9nonce le besoin de se lib\u00e9rer de sa m\u00e8re quand, en se r\u00e9f\u00e9rant \u00e0\u00a0<em>To the Lighthouse<\/em>, elle fait un parall\u00e8le avec la m\u00e8re de Virginia Woolf: \u00ab[s]he looms much larger in my psyche than I loom in hers. Woolf says that of her own mother \/\u00a0<em>[e]lle est bien plus pr\u00e9sente dans ma psych\u00e9 que moi dans la sienne. Woolf dit \u00e7a de sa m\u00e8re<\/em>\u00bb (Bechdel, 2012: 18\/2013: 24). Cette citation s\u2019accompagne d\u2019une image d\u2019une page du journal intime de Woolf, \u00e9crite apr\u00e8s la publication de\u00a0<em>To the Lighthouse<\/em>. Selon les mots de Woolf surlign\u00e9s par Bechdel, \u00abwhen it was written, I ceased to be obsessed by my mother. I no longer hear her voice. I suppose that I did for myself what psycho-analysts do for their patients \/\u00a0<em>quand il fut \u00e9crit, je cessai d\u2019\u00eatre obs\u00e9d\u00e9e par ma m\u00e8re. Je n\u2019entends plus sa voix; je ne la vois plus. Je suppose que je fis pour moi-m\u00eame ce que les psychanalystes font pour leurs patients<\/em>\u00bb (Bechdel, 2012: 18\/2013: 24). Bechdel consacre certes beaucoup de son temps \u00e0 sa psychanalyse, mais comme Woolf, c\u2019est \u00e0 travers son \u0153uvre litt\u00e9raire qu\u2019elle esp\u00e8re faire taire la voix de sa m\u00e8re. Tout comme Lily, le personnage principal de\u00a0<em>To the Lighthouse<\/em>, qui, \u00ab[i]n contrast to Ramsay\u2019s selflessness, [\u2026] is trying to become a self, a subject \/\u00a0<em>[e]n contraste avec l\u2019altruisme apparent de Mrs Ramsay, tente de devenir un self, un sujet<\/em>\u00bb, Bechdel cherche aussi \u00e0 construire son identit\u00e9 en opposition \u00e0 celle de sa m\u00e8re (Bechdel, 2012: \u00a0257\/2013: 263).<\/p>\n<p>Pour ce faire, Bechdel \u00e9prouve le besoin de se s\u00e9parer de sa m\u00e8re une fois pour toutes. Cette volont\u00e9 peut sembler paradoxale \u00e0 plusieurs niveaux si nous consid\u00e9rons que Bechdel d\u00e9fie sa m\u00e8re en m\u00eame temps qu\u2019elle cherche son approbation \u2013une contradiction qui met particuli\u00e8rement en \u00e9vidence l\u2019effort de neutraliser la tension qui caract\u00e9rise le rapport m\u00e8re-fille, comme nous verrons plus loin. M\u00eame adulte, Bechdel est hant\u00e9e par la voix de sa m\u00e8re, qu\u2019elle d\u00e9crit comme \u00abpersistent, dispassionate, elegant, adverbless \/\u00a0<em>pointilleuse, impartiale, \u00e9l\u00e9gante, d\u00e9pourvue d\u2019adverbes\u00bb, et qui, selon elle, est \u00ablodged into my temporal lobes\/log\u00e9e profond\u00e9ment dans mes lobes temporaux<\/em>\u00bb (Bechdel, 2012: 23\/2013: 29). La m\u00e8re de Bechdel est en effet engag\u00e9e dans les projets d\u2019\u00e9criture de sa fille depuis sa jeunesse: elle a m\u00eame d\u00e9j\u00e0 pris la plume \u00e0 sa place pour compl\u00e9ter les entr\u00e9es de son journal intime. Apr\u00e8s l\u2019universit\u00e9, Bechdel lui envoie ses nouvelles in\u00e9dites, et, plus tard, les manuscrits de ses romans graphiques. Dans plusieurs sc\u00e8nes de\u00a0<em>Are You My Mother?<\/em>, les deux femmes discutent d\u2019ailleurs de l\u2019\u00e9criture de\u00a0<em>Fun Home<\/em>\u00a0et de\u00a0<em>Are You My Mother?\u00a0<\/em>Voil\u00e0 qui complique les choses: l\u2019\u00e9criture, outil \u00e9mancipateur, est plac\u00e9e sous le regard de celle dont Bechdel tente de se lib\u00e9rer. Et puisque la \u00abvoix \u00e9ditoriale\u00bb de sa m\u00e8re peut aussi \u00eatre per\u00e7ue comme une voix qui tente d\u2019inculquer \u00e0 sa fille le r\u00f4le f\u00e9minin traditionnel, d\u2019inscrire la f\u00e9minit\u00e9 dans un cadre normatif, il convient de se demander quelle est cette voix que Bechdel esp\u00e8re \u00e9liminer.<\/p>\n<p>Bechdel revendique son droit \u00e0 avouer, \u00e0 assumer sa vie intime, faisant ainsi face \u00e0 sa m\u00e8re ainsi qu\u2019\u00e0 la conception du f\u00e9minin qui lui a \u00e9t\u00e9 inculqu\u00e9e. Bechdel r\u00e9pond \u00e0 sa m\u00e8re que se cacher derri\u00e8re un pseudonyme \u00abwould defeat the purpose! \/\u00a0<em>serait contre-productif<\/em>\u00bb (Bechdel, 2012: 182\/2013: 188). La confession agit ici comme un engagement politique f\u00e9ministe. Le d\u00e9sir de Helen de voir les \u0153uvres de sa fille publi\u00e9es comme de la\u00a0<em>fiction<\/em>\u00a0tandis que Bechdel en revendique le caract\u00e8re autobiographique annonce de nouveau un des probl\u00e8mes fondamentaux de la filiation f\u00e9minine: la relation entre public et priv\u00e9.<\/p>\n<p>La coupure d\u2019avec la m\u00e8re permet \u00e0 Bechdel de poursuivre sa vie et de soigner les traumatismes du rapport m\u00e8re-fille. Mais pour mener \u00e0 bien cette entreprise, il faut, paradoxalement, se r\u00e9concilier avec la m\u00e8re. Selon Lori Saint-Martin, l\u2019\u00e9criture peut constituer \u00able lieu de ces retrouvailles\u00bb (Saint-Martin: 1999, 129). Pourtant, avant que les retrouvailles puissent avoir lieu, il faut d\u2019abord vivre la mort symbolique de la m\u00e8re, l\u2019effet de son rejet par la fille. Quand Bechdel expose les traumatismes qu\u2019elle a subis \u00e0 cause de la transmission de la filiation f\u00e9minine et qu\u2019elle coupe le lien avec sa m\u00e8re, elle commet un matricide. C\u2019est le seul acte qui lui permette de revendiquer son individualit\u00e9, ses d\u00e9sirs artistiques. Saint-Martin consid\u00e8re que le matricide symbolique t\u00e9moigne justement du \u00abbesoin qu\u2019a la fille de se d\u00e9marquer de la m\u00e8re pour devenir cr\u00e9atrice\u00bb mais qu\u2019en m\u00eame temps, \u00abl\u2019\u00e9criture elle-m\u00eame, devenue une force r\u00e9paratrice, permet des retrouvailles fantasmatiques, voire l\u2019\u00e9mergence, dans le texte de la fille, d\u2019un d\u00e9but de discours de m\u00e8re\u00bb (Saint-Martin, 1999: 119). Pour cette raison, l\u2019ensemble du texte et son processus d\u2019\u00e9criture peuvent \u00eatre vus comme une fa\u00e7on \u00e0 la fois de tuer et de faire vivre la m\u00e8re. Comme l\u2019explique Saint-Martin:<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-advgb-columns advgb-columns-wrapper\" id=\"advgb-cols-111b1b96-e980-4f61-a623-2cc3f1997de5\"><div class=\"advgb-columns-container\"><div class=\"advgb-columns advgb-columns-row advgb-is-mobile advgb-columns-1 layout-100 mbl-layout-stacked vgutter-10\">\n<div class=\"wp-block-advgb-column advgb-column\" id=\"advgb-col-0875ae20-4c24-432b-882f-53f3770f706c\"><div class=\"advgb-column-inner\" style=\"border-style:none;border-width:1px\">\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>[l\u2019]\u00e9criture, pour laquelle on a quitt\u00e9 la m\u00e8re, devient maintenant le moyen privil\u00e8ge de renouer avec elle par-del\u00e0 la mort. \u00c9crivaine, on peut c\u00e9l\u00e9brer sa m\u00e8re, la remettre au monde par le biais de l\u2019\u00e9criture, la donner \u00e0 voir \u00e0 tous sous sa forme id\u00e9ale: g\u00e9n\u00e9reuse, belle, dou\u00e9e. La fille inscrit un retour vers la m\u00e8re qui, gr\u00e2ce au d\u00e9tour par l\u2019\u00e9crit, sera non seulement parfait dans sa forme, mais \u00e9ternel. L\u2019\u00e9criture permet donc de racheter, en partie, la mort de la m\u00e8re. Toujours vivante, toujours pr\u00e9sente, elle rena\u00eet, encore et encore, le temps d\u2019un texte (Saint-Martin, 1999: 132).<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<\/div><\/div>\n<\/div><\/div><\/div>\n\n\n<p>Tout en imposant une s\u00e9paration, l\u2019\u00e9criture permet de r\u00e9inventer la voix de Helen. Alors qu\u2019il devrait la r\u00e9duire au silence, il lui redonne vie. Comme Julia Watson le sugg\u00e8re tr\u00e8s justement dans son analyse de<em>\u00a0Fun Home<\/em>, Bechdel, par l\u2019utilisation de la photographie et la multiplication des poses et des personnages, \u00abhas literally \u201ctried on\u201d all the subject positions she depicts \/\u00a0<em>a litt\u00e9ralement \u201cessay\u00e9\u201d toutes les positions de sujets qu\u2019elle d\u00e9crit<\/em>\u00bb (Watson, 2011: 134). On peut alors comprendre l\u2019habitude qu\u2019a Bechdel de coucher sur papier les conversations t\u00e9l\u00e9phoniques avec sa m\u00e8re: \u00abMy mother composed me as I now compose her \/\u00a0<em>Ma m\u00e8re m\u2019apaisait, tout comme je l\u2019apaise aujourd\u2019hui<\/em>\u00bb (Bechdel, 2012 : 14\/2013: 20). Dans\u00a0<em>Are You My Mother?<\/em>, Bechdel \u00e9crit sa m\u00e8re, la dessine, et la joue m\u00eame devant l\u2019objectif. De plus, suivant Hilary Chute, qui affirme que\u00a0<em>Fun Home<\/em>, dans sa mat\u00e9rialit\u00e9, est une construction \u00abthat doubles for Bechdel\u2019s actual childhood home \/\u00a0<em>qui reprend le r\u00f4le de la v\u00e9ritable maison d\u2019enfance de Bechdel<\/em>\u00bb, nous pouvons proposer que\u00a0<em>Are you my mother?<\/em>\u00a0repr\u00e9sente la construction du corps f\u00e9minin en \u00e9tat de gestation, un ut\u00e9rus de remplacement qui permet \u00e0 Bechdel d\u2019\u00eatre enfin la m\u00e8re qu\u2019elle a rejet\u00e9e. En effet, Bechdel ne redonne pas seulement vie \u00e0 sa m\u00e8re: elle l\u2019incarne et se redonne vie \u00e0 elle-m\u00eame. Certains dessins s\u2019apparentent m\u00eame \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un ut\u00e9rus : l\u2019un d\u2019entre eux, sur fond noir, montre Bechdel parlant au t\u00e9l\u00e9phone avec sa m\u00e8re tout en \u00e9crivant le mot \u00abchild\u00bb. De m\u00eame, \u00e0 la fin du livre, une double page d\u00e9peint \u00abl\u2019auto-accouchement\u00bb de Bechdel. \u00c0 vol d\u2019oiseau, Helen et sa fille jouent au \u00abcrippled child \/<em>\u00a0[\u00e0] enfant infirme<\/em>\u00a0\u00bb, un des jeux que Bechdel a invent\u00e9s pour attirer l\u2019attention de sa m\u00e8re, et Helen est debout, les jambes \u00e9cart\u00e9es: elle offre \u00e0 sa fille des proth\u00e8ses imaginaires. La jeune Bechdel marchant \u00e0 quatre pattes et s\u2019\u00e9loignant de sa m\u00e8re, la sc\u00e8ne fait office de rupture. L\u2019auteure donne ainsi vie \u00e0 sa cr\u00e9ativit\u00e9 artistique: elle accouche d\u2019elle-m\u00eame, gr\u00e2ce \u00e0 son \u00e9criture et \u00e0 la cr\u00e9ation de son roman autobio<em>graphique<\/em>.<\/p>\n<p>Pourtant, c\u2019est aussi \u00e0 travers cette sc\u00e8ne que la possibilit\u00e9 des retrouvailles entre m\u00e8re et fille se pr\u00e9sente. Bien que l\u2019inscription dans une filiation litt\u00e9raire f\u00e9ministe d\u00e9pende d\u2019une rupture d\u2019avec la m\u00e8re, de la mort symbolique de celle-ci, c\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 Helen que Bechdel parvient \u00e0 cette forme de lib\u00e9ration artistique. \u00c0 l\u2019avant-derni\u00e8re page, Bechdel \u00e9crit: \u00abI have always thought of the \u201ccrippled child\u201d game as the moment my mother taught me to write \/\u00a0<em>J\u2019ai toujours consid\u00e9r\u00e9 le jeu de \u201cl\u2019enfant infirme\u201d comment \u00e9tant le moment o\u00f9 ma m\u00e8re m\u2019a appris \u00e0 \u00e9crire<\/em>\u00bb (Bechdel, 2012: 287\/2013: 293). Certes, Helen est d\u00e9peinte comme la porte-parole du discours patriarcal, mais cela ne l\u2019emp\u00eache pas de donner \u00e0 sa fille, essentiellement par des non-dits, certaines possibilit\u00e9s de subversion, ce que Bechdel d\u00e9crit dans la derni\u00e8re phrase du livre, qui accompagne la sc\u00e8ne de l\u2019auto-accouchement, comme \u00abthe way out \/\u00a0<em>la sortie<\/em>\u00bb (Bechdel, 2012: 289\/2013: 295). Pour parvenir \u00e0 reconna\u00eetre sa subjectivit\u00e9, Bechdel a d\u00fb percevoir celle de sa m\u00e8re en premier lieu, comprendre l\u2019id\u00e9e de Rich selon laquelle \u00ab[w]e are, none of us, \u201ceither\u201d mothers or daughters; to our amazement, confusion, and greater complexity, we are both \/\u00a0<em>[a]ucune d\u2019entre nous n\u2019est \u00absoit\u00bb m\u00e8re, \u00absoit\u00bb fille : doute, \u00e9tonnement; nous sommes l\u2019une et l\u2019autre<\/em>\u00bb (Rich, 1986: 253 \/ 1980: 251). Bechdel se d\u00e9fait de sa m\u00e8re en m\u00eame temps qu\u2019elle d\u00e9charge sa m\u00e8re du poids de celles qui l\u2019ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e. Gr\u00e2ce \u00e0 la r\u00e9vision f\u00e9ministe des souvenirs, Bechdel voit plus clairement les difficult\u00e9s quotidiennes dans la vie de sa m\u00e8re, l\u2019oppression patriarcale qu\u2019elles partagent, qui opprimait sa m\u00e8re dans sa jeunesse et qui a ensuite influenc\u00e9, voire surd\u00e9termin\u00e9, la mani\u00e8re dont elle a \u00e9lev\u00e9 sa famille. Selon Hilary Chute, le genre hybride du roman graphique est une forme litt\u00e9raire apte \u00e0 aborder un tel sujet puisqu\u2019il ne se fonde pas uniquement sur l\u2019usage des mots ; le dessin offre aux femmes la possibilit\u00e9 de \u00abcompl\u00e9ter\u00bb l\u2019\u00e9criture autobiographique par la repr\u00e9sentation visuelle d\u2019un v\u00e9cu traumatique.<\/p>\n<p>Nous l\u2019avons vu, Helen n\u2019est pas simplement la m\u00e8re de l\u2019auteure, mais aussi une femme ayant toujours d\u00e9sir\u00e9 mener une vie d\u2019artiste. Dans<em>\u00a0Are You My Mother?<\/em>, Helen devient m\u00e8re-cr\u00e9atrice. Elle r\u00e9p\u00e8te des chansons, joue sur sc\u00e8ne, devient un personnage beaucoup plus complexe. C\u2019est peut-\u00eatre pour cette raison que Bechdel affirme que, \u00ab[a]t last, I have destroyed my mother, and she has survived my destruction \/\u00a0<em>[E]nfin, j\u2019ai d\u00e9truit ma m\u00e8re, et elle a surv\u00e9cu \u00e0 la destruction<\/em>\u00bb (Bechdel, 2012: 285\/2013: 291). Si la m\u00e8re survit \u00e0 la tentative de matricide, c\u2019est qu\u2019une facette de sa m\u00e8re a \u00e9chapp\u00e9 au regard de l\u2019auteure dans sa jeunesse et peut enfin voir le jour au terme de son processus cr\u00e9atif. Sa d\u00e9couverte de soi passe par la d\u00e9couverte de la m\u00e8re\u00a0<em>complexe<\/em>.\u00a0<em>Are You My Mother?<\/em>\u00a0n\u2019est donc pas seulement une tentative de d\u00e9truire la m\u00e8re; elle cherche \u00e0 la comprendre \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur du cadre de la relation m\u00e8re-fille. Bechdel \u00abtue\u00bb l\u2019image fixe de la m\u00e8re patriarcale mais la composition du roman graphique permet de d\u00e9peindre Helen comme un individu elle-m\u00eame, une femme avec ses propres d\u00e9sirs, ses contradictions et, surtout, sa propre voix. Pour Marianne Hirsch, c\u2019est seulement quand la subjectivit\u00e9 maternelle est prise en compte que se r\u00e9alise \u00aba feminist family romance of mothers and daughters, both subjects, speaking to each other and living in familial and communal contexts which enable the subjectivity of each member \/\u00a0<em>le roman familial f\u00e9ministe autant des m\u00e8res que des filles, toutes deux sujets, qui interagissent et habitent dans des contextes familiaux et communautaires favorables \u00e0 l\u2019\u00e9mergence de la subjectivit\u00e9 de tous leurs membres<\/em>\u00bb (Hirsch, 1989: 163). Il semble donc qu\u2019une des r\u00e9ussites de\u00a0<em>Are You My Mother?\u00a0<\/em>soit de parvenir \u00e0 d\u00e9passer la figure maternelle h\u00e9g\u00e9monique ou mal\u00e9fique. Comme l\u2019auteure le confirme, en r\u00e9alit\u00e9, \u00abthe story has no end \/\u00a0<em>le r\u00e9cit n\u2019a pas de fin<\/em>\u00bb (Bechdel, 2012: 284\/2012: 290), tout comme, dans les premi\u00e8res pages, elle avait not\u00e9 que \u00abit has no beginning \/\u00a0<em>il n\u2019a pas de commencement<\/em>\u00bb (Bechdel, 2012: 6\/2012: 12).\u00a0<em>Are You My Mother?<\/em>\u00a0ne constitue qu\u2019un extrait de cette histoire: Bechdel ne redonne pas seulement vie \u00e0 la figure de la m\u00e8re-artiste hybride, elle ouvre aussi la voie vers une troisi\u00e8me filiation, l\u00e0 o\u00f9 la filiation f\u00e9ministe et la filiation f\u00e9minine peuvent s\u2019entrem\u00ealer, coexister, dialoguer.<\/p><style class=\"advgb-styles-renderer\">#advgb-col-8c2d37e2-b642-4c3d-9e46-b7a07b48bebe>.advgb-column-inner{}@media screen and (max-width: 1023px) {#advgb-col-8c2d37e2-b642-4c3d-9e46-b7a07b48bebe>.advgb-column-inner{}}@media screen and (max-width: 767px) 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traduit de l\u2019anglais par Jeanne Faure-Cousin, Paris: Deno\u00ebl, 1980, 297 p. <a href=\"#mfn-content-000000000000049f0000000000000000_7139-2\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 2 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment la construction de cet h\u00e9ritage qu\u2019il nous int\u00e9resse d\u2019exposer. La mise en rapport des conversations formant le \u00abquotidien\u00bb du rapport m\u00e8re-fille et la relation avec les \u00e9crivaines f\u00e9ministes est un th\u00e8me cher \u00e0 l\u2019auteur. C\u2019est cependant dans la qu\u00eate de l\u2019ind\u00e9pendance et l\u2019affirmation de soi que semblent s\u2019imbriquer les deux filiations: Bechdel s\u2019autorise \u00e0 les entrem\u00ealer et \u00e0 les faire dialoguer. 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Norton &amp; Company, 310 p.\r\n\r\n________. 1976.\u00a0<em>Of Woman Born: Motherhood as Experience and Institution<\/em>, New York: W.W. Norton &amp; Company, 1986, 318 p.\r\n\r\nSAINT-MARTIN, Lori. 1999.\u00a0<em>Le Nom de la m\u00e8re. M\u00e8res, filles et \u00e9criture dans la litt\u00e9rature qu\u00e9b\u00e9coise au f\u00e9minin<\/em>, Qu\u00e9bec: Nota bene, 331 p.\r\n\r\nWATSON, Julia. 2011. \u00abAutobiographic Disclosures and Genealogies of Desire in Alison Bechdel\u2019s Fun Home\u00bb, dans Michael Chaney (dir.),\u00a0<em>Graphic Subjects<\/em>, Madison: University of Wisconson Press, p. 123-175.","note_de_bas_de_page":"","pour_citer_ce_document":"Hamel-Akr\u00e9, Jessica, 2014, \u00ab Filiations crois\u00e9es et autobiographie au f\u00e9minin dans \u00abAre you my mother?\u00bb d'Alison Bechdel \u00bb, dans Ariane Gibeau et Lori Saint-Martin (dir.), <em>Filiations du f\u00e9minin<\/em>, Cahier de l\u2019IREF no6, <span class=\"NormalTextRun SCXW27148669 BCX0\">Section\u202f<\/span><span class=\"NormalTextRun SCXW27148669 BCX0\">2<\/span><span class=\"NormalTextRun SCXW27148669 BCX0\">:\u202f\u00ab\u202f<\/span><span class=\"NormalTextRun SCXW27148669 BCX0\">Filiations familiales, mixit\u00e9 et cr\u00e9ation<\/span><span class=\"NormalTextRun SCXW27148669 BCX0\">\u202f\u00bb<\/span>, en ligne sur Pr\u00e9fiX, <a href=\"https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/cahiers-iref\/filiations-croisees-et-autobiographie-au-feminin-dans-are-you-my-mother-dalison-bechdel\/\">https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/cahiers-iref\/filiations-croisees-et-autobiographie-au-feminin-dans-are-you-my-mother-dalison-bechdel\/<\/a>","hyperliens":[{"fr_ca":"https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2026\/05\/7.-Filiations-croisees.pdf"}],"order":7,"date_published":null},"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v28.3 - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-wordpress\/ -->\n<title>Filiations crois\u00e9es et autobiographie au f\u00e9minin dans \u00abAre You My Mother?\u00bb d\u2019Alison Bechdel | PR\u00c9FIX<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/cahiers-iref\/filiations-croisees-et-autobiographie-au-feminin-dans-are-you-my-mother-dalison-bechdel\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_CA\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Filiations crois\u00e9es et autobiographie au f\u00e9minin dans \u00abAre You My Mother?\u00bb d\u2019Alison Bechdel | PR\u00c9FIX\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment la construction de cet h\u00e9ritage qu\u2019il nous int\u00e9resse d\u2019exposer. 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