{"id":6669,"date":"2026-03-20T20:54:42","date_gmt":"2026-03-21T00:54:42","guid":{"rendered":"https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/?post_type=cahiers_iref&#038;p=6669"},"modified":"2026-05-15T14:24:32","modified_gmt":"2026-05-15T18:24:32","slug":"la-prostituee-comme-martyre-et-heroine-urbaine-a-new-york-1830-1916","status":"publish","type":"cahiers_iref","link":"https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/cahiers-iref\/la-prostituee-comme-martyre-et-heroine-urbaine-a-new-york-1830-1916\/","title":{"rendered":"La prostitu\u00e9e comme martyre et h\u00e9ro\u00efne urbaine \u00e0 New York, 1830-1916"},"content":{"rendered":"\n<table class=\"wp-block-advgb-table advgb-table-frontend\"><tbody><tr><td><strong>Source du texte<\/strong><br>Article paru dans&nbsp;<em>Blanches et Noires: Histoire(s) des Am\u00e9ricaines au XIXe si\u00e8cle<\/em>, sous la responsabilit\u00e9 d\u2019Isabelle Lehuu (2011)<\/td><\/tr><\/tbody><\/table>\n\n\n<p>\u00c0 partir des ann\u00e9es 1830, la ville de New York entre dans un cycle de croissance exponentielle qui fera d\u2019elle la plus importante des villes am\u00e9ricaines. En raison de sa situation g\u00e9ographique, puis par un effet d\u2019entra\u00eenement irr\u00e9sistible, New York devient prosp\u00e8re, attirant \u00e0 elle nombre d\u2019hommes, puis plus tard de femmes des r\u00e9gions et de l\u2019\u00e9tranger, qui viennent y tenter leur chance. On peut imaginer sans peine le choc puissant que constitue pour ces gens \u00e9lev\u00e9s dans de petites communaut\u00e9s la rencontre d\u2019une grande ville comme New York, chaotique, anonyme et tentatrice. Les New-Yorkais les plus prosp\u00e8res s\u2019inqui\u00e8tent de ses effets d\u00e9vastateurs sur la moralit\u00e9 de leurs concitoyens. Un courant majeur de r\u00e9formes tire sa source de cette angoisse, port\u00e9 par des gens cherchant \u00e0 recr\u00e9er dans le contexte de la grande ville les outils de contr\u00f4le social existant dans leur communaut\u00e9 d\u2019origine. Parmi les inqui\u00e9tudes de ces premiers r\u00e9formateurs issus des classes plus ais\u00e9es, il en est une qui devient pr\u00e9pond\u00e9rante \u00e0 partir des ann\u00e9es 1830: la corruption des bonnes m\u0153urs par la prostitution.<\/p>\n<p>Le \u00abplus vieux m\u00e9tier du monde\u00bb est depuis toujours vu comme un mal in\u00e9vitable, li\u00e9 aux grandes agglom\u00e9rations. Toutefois, au cours de la p\u00e9riode qui nous int\u00e9resse, il gagne une nouvelle visibilit\u00e9, conf\u00e9r\u00e9e par la mis\u00e8re c\u00f4toy\u00e9e au quotidien dans les rues des capitales industrielles. Dans la foul\u00e9e du renouveau \u00e9vang\u00e9lique des ann\u00e9es 1820-1830, les membres de l\u2019\u00e9lite protestante anglo-saxonne se sentent investis d\u2019une mission cruciale: la poursuite et l\u2019atteinte d\u2019un id\u00e9al de civilisation \u00e9volu\u00e9e (Young, 2006). \u00c0 la faveur de ce nouveau z\u00e8le moral, la question de l\u2019\u00e9radication de la prostitution gagne une force symbolique puissante et devient un enjeu crucial dans la red\u00e9finition des rapports sociaux en contexte urbain. Plusieurs g\u00e9n\u00e9rations de r\u00e9formateurs am\u00e9ricains se consacreront \u00e0 cette cause de la plus haute importance jusqu\u2019aux lendemains de la Premi\u00e8re Guerre mondiale. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne n\u2019est cependant pas exclusif aux \u00e9lites protestantes am\u00e9ricaines, quoique celles-ci lui donnent une couleur particuli\u00e8re. La prostitution d\u00e9range aussi dans les grandes capitales europ\u00e9ennes, et un r\u00e9seau de r\u00e9formateurs, pr\u00f4nant g\u00e9n\u00e9ralement l\u2019\u00e9radication pure et simple du \u00abmal social\u00bb\u00a0<em>(social evil)\u00a0<\/em>(Pivar, 1973: 308), s\u2019\u00e9tablit entre les deux continents.<\/p>\n<p>C\u2019est le pasteur John R. McDowall qui, en 1831, sonne l\u2019alarme: selon lui, pr\u00e8s de 10 000 prostitu\u00e9es hantent les rues de la ville. Ce chiffre peut sembler exag\u00e9r\u00e9 pour une ville de 200 000 habitants (Boyer, 1978: 67). Pourtant, selon l\u2019historien Timothy Gilfoyle, on peut estimer que, toutes d\u00e9cennies confondues, de 5% \u00e0 10% des jeunes New-Yorkaises se seraient prostitu\u00e9es \u00e0 un moment ou un autre de leur vie (Gilfoyle, 1992: 57-59). Ce chiffre peut lui aussi \u00e9tonner, mais il faut consid\u00e9rer que la prostitution n\u2019est pas une profession comme les autres : une jeune femme pouvait y avoir recours sporadiquement, dans une p\u00e9riode de manque d\u2019emploi ou pour compl\u00e9menter un revenu insuffisant. De plus, vers le tournant du XX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, le\u00a0<em>treating,\u00a0<\/em>une pratique associ\u00e9e \u00e0 la prostitution qui consiste \u00e0 \u00e9changer des faveurs sexuelles contre une sortie, de beaux v\u00eatements ou des bijoux, gagnera en popularit\u00e9 chez les jeunes ouvri\u00e8res (Peiss, 1986). Ainsi, on comprendra que le chiffre avanc\u00e9 par Gilfoyle ne signifie en aucun cas que 5% \u00e0 10% des jeunes New-Yorkaises faisaient le trottoir ou habitaient les maisons closes de la ville, mais bien que de ce nombre, une importante proportion avait recours temporairement \u00e0 la prostitution, g\u00e9n\u00e9ralement pour pallier des difficult\u00e9s \u00e9conomiques.<\/p>\n<p>Il est facile de concevoir la soudaine importance que prend dans les ann\u00e9es 1830 cette question pour les citadins. En effet, on peut supposer qu\u2019avec le d\u00e9sordre engendr\u00e9 par la croissance de la ville, mais aussi avec la nouvelle mis\u00e8re associ\u00e9e \u00e0 l\u2019industrialisation, de plus en plus ostentatoire dans les quartiers\u00a0centraux, la prostitution devient moins pudique, plus d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e. En outre, l\u2019ancienne division de l\u2019espace urbain, traditionnellement cloisonn\u00e9, dispara\u00eet et met d\u00e9sormais en contact pauvres et riches, enfants des rues et hommes d\u2019affaires, prostitu\u00e9es et femmes respectables.<\/p>\n<p>Il devient donc imp\u00e9ratif pour les r\u00e9formateurs sociaux d\u2019\u00e9liminer ce symbole d\u2019immoralit\u00e9 des rues de la ville. Il n\u2019est pas question ici de ghetto\u00efser le mal qui d\u00e9range, de simplement nettoyer le paysage urbain de cet \u00e9talage impudique, mais bien de sauver des \u00e2mes. Pour ces r\u00e9formateurs, \u00e9radiquer n\u2019est pas cacher, et on comprend rapidement que pour \u00e9liminer la prostitution, il faudra aborder de front les probl\u00e8mes qui l\u2019engendrent. C\u2019est ainsi qu\u2019en poursuivant cette \u0153uvre civilisatrice, les r\u00e9formateurs seront mis en contact avec tout le spectre des probl\u00e9matiques li\u00e9es \u00e0 l\u2019urbanisation et l\u2019industrialisation et, plus particuli\u00e8rement, avec leurs effets sur les jeunes citadines. Un nouvel \u00e9cueil se dresse bient\u00f4t : comment pr\u00eacher pour le sauvetage des prostitu\u00e9es dans un monde qui leur est g\u00e9n\u00e9ralement hostile ? Il faudra donc attirer la sympathie du public. Consciemment ou non, des ann\u00e9es 1830 \u00e0 la p\u00e9riode progressiste du tournant du XX<sup>e\u00a0<\/sup>si\u00e8cle, les r\u00e9formateurs vont progressivement alt\u00e9rer l\u2019image traditionnelle de la prostitu\u00e9e \u2014une femme d\u00e9natur\u00e9e\u2014 pour en faire une victime de la lascivit\u00e9 des hommes, de la grande ville et des faiblesses de cette nouvelle soci\u00e9t\u00e9 qui se dessinait \u00e0 la faveur de la croissance exponentielle des capitales am\u00e9ricaines.<\/p>\n<p>L\u2019historien Mark T. Connelly consid\u00e8re que la lutte contre la prostitution avait au moins autant \u00e0 faire avec la question de la prostitution elle-m\u00eame qu\u2019avec les changements rapides auxquels \u00e9taient confront\u00e9s les Am\u00e9ricains (Connelly, 1980: 6). \u00c0 partir de cette pr\u00e9misse, nous verrons donc comment, \u00e0 l\u2019aide d\u2019un mat\u00e9riau brut \u2014la prostitu\u00e9e\u2014, les r\u00e9formateurs ont appr\u00e9hend\u00e9 et affront\u00e9 les probl\u00e8mes urbains qui les troublaient le plus, particuli\u00e8rement en ce qui a trait \u00e0 la place de la jeune femme dans la ville, non seulement au cours de la p\u00e9riode progressiste, mais aussi d\u00e8s les ann\u00e9es 1830. Nous observerons, en comparant deux \u00e9poques, soit les ann\u00e9es 1830-1850 et les ann\u00e9es 1890-1916, comment le discours des r\u00e9formateurs est tributaire des angoisses de leur groupe social face \u00e0 un monde en mutation.<\/p>\n<p>Pour examiner cette question, nous nous pencherons sur les essais r\u00e9dig\u00e9s par des r\u00e9formateurs influents. Au-del\u00e0 de l\u2019\u00e9volution, entre ces deux p\u00e9riodes, de la compr\u00e9hension de la probl\u00e9matique de la prostitution, on remarque dans ces essais une certaine constante. Leurs auteurs pr\u00e9sentent g\u00e9n\u00e9ralement leurs conclusions quant \u00e0 l\u2019ampleur de la probl\u00e9matique de la prostitution, \u00e0 ses causes et \u00e0 ses solutions potentielles. Ces th\u00e8ses sont appuy\u00e9es par des \u00abr\u00e9cits\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire des narrations et t\u00e9moignages pr\u00e9sent\u00e9s comme ayant \u00e9t\u00e9 recueillis aupr\u00e8s des prostitu\u00e9es elles-m\u00eames. C\u2019est au niveau de ces r\u00e9cits que l\u2019on constate la plus frappante continuit\u00e9, qui \u00e9tonne au premier abord, et qui laisse pr\u00e9sumer de l\u2019existence d\u2019un r\u00e9cit arch\u00e9typal de prostitution qui t\u00e9moignerait d\u2019un imaginaire \u00e0 la fois assimil\u00e9 et construit par l\u2019auteur. Ces r\u00e9cits racontent presque invariablement le triste parcours d\u2019une jeune femme vertueuse, pouss\u00e9e par le d\u00e9sespoir \u00e0 troquer son corps contre sa survie, souvent \u00e0 la faveur d\u2019une histoire scabreuse de s\u00e9duction. On s\u2019en doute, les historiens \u00e9tudiant la prostitution ont \u00e9mis de s\u00e9rieuses r\u00e9serves quant \u00e0 l\u2019utilisation de ces r\u00e9cits comme sources documentaires, \u00e9tant donn\u00e9 leur caract\u00e8re inv\u00e9rifiable et leur allure par trop romanesque.<\/p>\n<p>Or, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment pour cette raison que nous nous proposons d\u2019examiner ces r\u00e9cits. Nous consid\u00e9rons aujourd\u2019hui que les prostitu\u00e9es sont amen\u00e9es \u00e0 cette profession peu estim\u00e9e par des causes complexes, comme la pauvret\u00e9 ou la m\u00e9sadaptation sociale, particuli\u00e8rement par la toxicomanie. Il est fort probable que le sch\u00e9ma ait \u00e9t\u00e9 plus ou moins similaire au XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, incluant aussi les contraintes de l\u2019\u00e9poque, notamment le faible nombre d\u2019activit\u00e9s r\u00e9tribu\u00e9es propos\u00e9es aux femmes, de m\u00eame que les carcans moraux qui leur \u00e9taient impos\u00e9s. Ainsi, il semble improbable que la majorit\u00e9 des prostitu\u00e9es aient \u00e9t\u00e9 amen\u00e9es \u00e0 exercer ce m\u00e9tier par la seule voie de la s\u00e9duction, qui constituait\u00a0certainement un r\u00e9el danger, mais qui appartenait au moins autant au monde du roman qu\u2019au banal quotidien. Par cons\u00e9quent, pourquoi les r\u00e9formateurs propageaient-ils ces histoires de s\u00e9duction et d\u2019abandon? On notera aussi que ces m\u00eames r\u00e9formateurs, dans la partie plus \u00ab scientifique \u00bb de leurs ouvrages et dans les statistiques qu\u2019ils publient, attribuent paradoxalement la prostitution \u00e0 des causes autrement plus pragmatiques, lesquelles entrent en contradiction avec leur s\u00e9lection de r\u00e9cits reposant largement sur la s\u00e9duction comme cause de la d\u00e9ch\u00e9ance. Par exemple, la travailleuse sociale Maude Miner, en 1916, attribue la prostitution aux bas salaires, \u00e0 l\u2019h\u00e9r\u00e9dit\u00e9, aux r\u00e9seaux de trafic de jeunes femmes. Elle revient toutefois invariablement, dans les r\u00e9cits qu\u2019elle rapporte, au sch\u00e9ma de la s\u00e9duction et de l\u2019abandon. Autrement dit, les r\u00e9formateurs avaient souvent en main les donn\u00e9es n\u00e9cessaires \u00e0 une compr\u00e9hension plus r\u00e9aliste de la prostitution, mais pr\u00e9f\u00e9raient s\u2019en tenir \u00e0 une explication \u00e0 caract\u00e8re plus sentimental, s\u2019adonnant dans le processus \u00e0 une d\u00e9formation de la r\u00e9alit\u00e9 de la prostitution (Riegel, 1968: 446-47).<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, on peut soup\u00e7onner les r\u00e9formateurs, dans l\u2019\u00e9laboration de ces r\u00e9cits, d\u2019avoir laiss\u00e9 courir leur imagination. On peut aussi supposer, comme l\u2019affirme d\u00e9j\u00e0 en 1872 le c\u00e9l\u00e8bre r\u00e9formateur Charles Loring Brace, fondateur de la\u00a0<em>Children\u2019s Aid Society<\/em>, que les prostitu\u00e9es elles-m\u00eames ont pu nourrir cette distorsion:<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-advgb-columns advgb-columns-wrapper\" id=\"advgb-cols-4cd2e1c7-6ada-4ed1-8f7f-4b36694e783b\"><div class=\"advgb-columns-container\"><div class=\"advgb-columns advgb-columns-row advgb-is-mobile advgb-columns-1 layout-100 mbl-layout-stacked vgutter-10\">\n<div class=\"wp-block-advgb-column advgb-column\" id=\"advgb-col-12700390-864a-4065-a1f2-a08c5c83fb93\"><div class=\"advgb-column-inner\" style=\"border-style:none;border-width:1px\">\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">The great majority of prostitutes, it must be remembered, have had no romantic or sensational history, though they always affect this. They usually relate, and perhaps even imagine, that they have been seduced from the paths of virtue suddenly and by the wiles of some heartless seducer. Often they describe themselves as belonging to some virtuous, respectable, and even wealthy family. Their real history, however, is much more commonplace and matter- of-fact. They have been poor women\u2019s daughters, and did not want to work as their mothers did; or they have grown up in a tenement-room, crowded with boys and men, and lost purity before they knew what it was; or they have liked gay company, and have had no good influence around them, and sought pleasure in criminal indulgences; or they have been street-children, poor, neglected, and ignorant, and thus naturally and inevitably have become depraved women. (Brace, 1872: 117-18)<\/p>\n<cite><em>La grande majorit\u00e9 des prostitu\u00e9es, rappelons-le, n\u2019ont v\u00e9cu aucune histoire romantique ou sensationnelle, bien qu\u2019elles le pr\u00e9tendent toujours. Elles racontent g\u00e9n\u00e9ralement, et peut-\u00eatre se l\u2019imaginent-elles, qu\u2019elles ont \u00e9t\u00e9 s\u00e9duites et soudainement entra\u00een\u00e9es hors du chemin de la vertu par les ruses d\u2019un s\u00e9ducteur sans c\u0153ur. Elles se d\u00e9crivent souvent comme appartenant \u00e0 une famille vertueuse, respectable, voire riche. Leur v\u00e9ritable histoire, n\u00e9anmoins, est beaucoup plus commune et terre-\u00e0-terre. Elles ont \u00e9t\u00e9 les filles de femmes pauvres et n\u2019ont pas voulu travailler comme leurs m\u00e8res; ou elles ont grandi dans la chambre d\u2019un&nbsp;<\/em>tenement<sup id=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6669-1\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"000000000000049f0000000000000000_6669\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6669-1\">1<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\">Le&nbsp;<em>tenement<\/em>&nbsp;est un logement populaire, sombre, mal a\u00e9r\u00e9 et sans eau courante. Bien qu\u2019on puisse le traduire approximativement par&nbsp;<em>taudis<\/em>, nous choisissons de garder le terme anglais&nbsp;<em>tenement<\/em>&nbsp;comme le fait Fran\u00e7ois Weil dans sa description des quartiers populaires du bas Manhattan (Weil, 2000: 115).<\/span>&nbsp;<em>rempli de gar\u00e7ons et d\u2019hommes, et ont perdu leur virginit\u00e9 avant m\u00eame de savoir ce que c\u2019\u00e9tait; ou elles appr\u00e9ciaient d\u2019\u00eatre en joyeuse compagnie, n\u2019ont pas eu de bonne influence autour d\u2019elles et ont recherch\u00e9 le plaisir dans les p\u00e9ch\u00e9s criminels; ou elles ont \u00e9t\u00e9 des enfants de la rue, pauvres, n\u00e9glig\u00e9es, ignorantes, et sont ainsi naturellement et in\u00e9vitablement devenues des femmes d\u00e9prav\u00e9es.<\/em><\/cite><\/blockquote>\n<\/div><\/div>\n<\/div><\/div><\/div>\n\n\n<p>Une autre mani\u00e8re de poser cette hypoth\u00e8se, qui est celle que nous retiendrons, pourrait \u00eatre que ces fictions pour le moins romanesques constituaient une forme d\u2019arrangement tacite entre le r\u00e9formateur et la prostitu\u00e9e. L\u2019ex-prostitu\u00e9e Maimie Pinzer \u00e9crit en 1915 \u00e0 une amie que le r\u00e9cit que fait une prostitu\u00e9e de son parcours biographique est compl\u00e8tement diff\u00e9rent selon son interlocuteur: elle donne d\u2019elle-m\u00eame l\u2019image d\u2019une fille vertueuse bris\u00e9e par une situation d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e quand elle s\u2019adresse \u00e0 une maison de r\u00e9forme chr\u00e9tienne (Rosen et Davidson, 1977: 343-44). Cristallisant les mod\u00e8les normatifs de leur temps dans une fiction path\u00e9tique, au d\u00e9nouement tant\u00f4t heureux, tant\u00f4t tragique, les r\u00e9cits des prostitu\u00e9es ne pouvaient laisser leurs interlocuteurs et leurs lecteurs indiff\u00e9rents. Et il y a fort \u00e0 parier que les r\u00e9formateurs, nonobstant le fait qu\u2019ils aient d\u00e9j\u00e0 en main l\u2019information n\u00e9cessaire \u00e0 une compr\u00e9hension plus pragmatique de la r\u00e9alit\u00e9, acceptaient, consciemment ou non, ces\u00a0r\u00e9cits faits sur mesure pour eux, voire les agr\u00e9mentaient de quelques ajouts de leur cru. C\u2019est ainsi qu\u2019on observe, dans les essais des r\u00e9formateurs, l\u2019existence de cas de figure \u00abclassiques\u00bb comprenant des \u00e9l\u00e9ments essentiels et r\u00e9currents au niveau de la trame: vertu, s\u00e9duction, situation sans issue, d\u00e9go\u00fbt de soi, repentir.<\/p>\n<p>Pour comprendre les enjeux auxquels r\u00e9pondait cette alt\u00e9ration romanesque des destin\u00e9es des prostitu\u00e9es, il faut imp\u00e9rativement tenir compte de la question de l\u2019honneur de la femme telle que con\u00e7ue par l\u2019Am\u00e9rique victorienne. Si les r\u00e9cits que nous nous proposons d\u2019examiner associent effectivement une situation \u00e9conomique d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e et l\u2019entr\u00e9e dans la prostitution, on voit n\u00e9anmoins qu\u2019il aura fallu que les yeux de la jeune fille soient ouverts sur la fourberie des hommes par un \u00e9pisode de s\u00e9duction, au cours duquel elle aura perdu son honneur. La n\u00e9cessit\u00e9 de subsister n\u2019est conserv\u00e9e, ici, que comme une pouss\u00e9e finale appliqu\u00e9e \u00e0 une jeune femme au bord du pr\u00e9cipice. Barbara Welter expose, dans son article \u00abThe Cult of True Womanhood\u00bb (1966: 151-74), le fait que l\u2019\u00e9quilibre moral de la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine des ann\u00e9es 1820-1880 repose essentiellement sur la puret\u00e9 de la femme. Le standard \u00e9lev\u00e9 de puret\u00e9 exig\u00e9 de celle-ci constitue l\u2019\u00e9talon, l\u2019id\u00e9al de puret\u00e9 auquel devrait tendre l\u2019ensemble de la soci\u00e9t\u00e9. Le renouveau religieux des ann\u00e9es 1820-1830, avec ses fondements mill\u00e9naristes, n\u2019est pas \u00e9tranger \u00e0 cet objectif. Afin d\u2019am\u00e9liorer les m\u0153urs de la soci\u00e9t\u00e9, mais aussi, il ne faut pas l\u2019oublier, afin d\u2019affirmer leur appartenance \u00e0 la classe ais\u00e9e, nombre de citadins et de citadines vont se consacrer au travail de r\u00e9forme, en commen\u00e7ant avec les pauvres, mais aussi les p\u00e9cheresses qui, comme Marie-Madeleine, doivent \u00eatre sauv\u00e9es \u2014le terme\u00a0<em>Magdalen<\/em>, fr\u00e9quemment utilis\u00e9 pour les d\u00e9signer, en fait foi.<\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es 1830-50, ce travail est essentiellement b\u00e9n\u00e9vole et repose sur des organisations caritatives \u0153uvrant au cas par cas. Apr\u00e8s la guerre de S\u00e9cession, on tente de syst\u00e9matiser la r\u00e9forme en fondant des organisations nationales, en produisant des \u00e9tudes exhaustives ou en r\u00e9clamant des lois ad\u00e9quates. Ce\u00a0<em>Social Purity Movement\u00a0<\/em>vise d\u00e9sormais \u00e0 r\u00e9former la soci\u00e9t\u00e9 dans son ensemble, en se concentrant sur l\u2019ordre social. Une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de r\u00e9formateurs et de r\u00e9formatrices cristallise, au tournant du si\u00e8cle, cette tendance. La classe moyenne, particuli\u00e8rement, sera l\u2019instigatrice de la professionnalisation de ce travail jusque l\u00e0 b\u00e9n\u00e9vole, d\u2019o\u00f9 d\u00e9coule, pour ne nommer que celui-l\u00e0, le m\u00e9tier de travailleur social (Lubove, 1965; Pivar, 2002). Malgr\u00e9 ces mutations, un seul et m\u00eame objectif traverse ce si\u00e8cle de r\u00e9formes : l\u2019\u00e9radication du vice, afin d\u2019atteindre un \u00e9tat de civilisation plus achev\u00e9.<\/p>\n<p>Cela dit, il ne faudrait pas n\u00e9gliger l\u2019importance de la s\u00e9duction au XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, en laissant croire qu\u2019il ne s\u2019agit que d\u2019un mythe n\u00e9 de l\u2019imagination des auteurs romanesques. L\u2019omnipr\u00e9sence de la question de l\u2019honneur de la femme, particuli\u00e8rement dans toute la litt\u00e9rature destin\u00e9e \u00e0 la classe moyenne- sup\u00e9rieure des ann\u00e9es 1830-1850, puis \u00e0 l\u2019ensemble de la soci\u00e9t\u00e9 au tournant du si\u00e8cle, est sans \u00e9quivoque. Des lois seront m\u00eame adopt\u00e9es dans les ann\u00e9es 1840-50 pour punir les s\u00e9ducteurs (Cohen, 1999 : 209). Le motif de la s\u00e9duction, qui n\u2019est au fond que le reflet du double standard de conduite (laxiste pour les hommes, s\u00e9v\u00e8re pour les femmes), n\u2019aurait pas pu acqu\u00e9rir une telle notori\u00e9t\u00e9 sans un \u00e9cho r\u00e9el dans la soci\u00e9t\u00e9. Notons que cette obsession pour la moralit\u00e9 f\u00e9minine n\u2019\u00e9tait pas sans entra\u00eener un effet pervers: l\u2019absence d\u2019\u00e9ducation sexuelle, ainsi qu\u2019une vision peu r\u00e9aliste des relations homme \/ femme, rendaient les jeunes filles plus vuln\u00e9rables aux promesses masculines fallacieuses.<\/p>\n<p>Cependant, et c\u2019est l\u00e0 que se situe notre int\u00e9r\u00eat, si on se fie \u00e0 la th\u00e8se voulant que les valeurs de la classe moyenne (domesticit\u00e9, r\u00e8gles strictes de conduite, etc.) se soient graduellement communiqu\u00e9es \u00e0 la classe ouvri\u00e8re au fil du si\u00e8cle, on peut supposer que cette question de la s\u00e9duction ne devait inqui\u00e9ter, dans les ann\u00e9es 1830-50, que certains groupes sociaux, soit ceux de la classe moyenne ais\u00e9e. Nous nous proposons de souligner le fait que, litt\u00e9rature et discours r\u00e9formateurs \u00e9laborant leurs r\u00e9cits d\u2019une m\u00eame voix, la s\u00e9duction ainsi que tous les \u00e9l\u00e9ments du r\u00e9cit de prostitution classique en sont\u00a0venus \u00e0 faire partie de l\u2019imaginaire collectif de la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine, toutes classes confondues. Les commentaires de Charles Loring Brace (1872), puis ceux de Maimie Pinzer (1915) mentionn\u00e9s plus haut confirment cette id\u00e9e, en nous montrant que les prostitu\u00e9es elles-m\u00eames ont int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 la longue ce sch\u00e9ma classique, et sont devenues aptes \u00e0 relire leur propre histoire en fonction des attentes pr\u00e9sum\u00e9es des r\u00e9formateurs. Entre autres, le fait que r\u00e9formateurs et litt\u00e9raires se concentrent, apr\u00e8s la guerre de S\u00e9cession, sur le groupe des jeunes ouvri\u00e8res comme bassin principal de prostitu\u00e9es potentielles, aura favoris\u00e9 ce processus en mettant en contact ces deux groupes qui, autrement, auraient tr\u00e8s bien pu demeurer dans une ignorance mutuelle.<\/p>\n<p>Cette \u00e9volution refl\u00e8te celle, spectaculaire, de New York, de\u00a0<em>walking city\u00a0<\/em>\u00e0 m\u00e9gapole: entre nos deux p\u00e9riodes, New York passe du statut de port important, prometteur, \u00e0 celui de m\u00e9gapole vers laquelle tous les regards convergent. D\u00e9j\u00e0, en 1830, pour les non-New Yorkais, la ville est une b\u00eate curieuse qui \u00e0 la fois fascine et inqui\u00e8te. En 1825, l\u2019ouverture du canal \u00c9ri\u00e9, formidable voie d\u2019acc\u00e8s intracontinentale, a fait de New York une plaque tournante du commerce international vers le march\u00e9 int\u00e9rieur, entra\u00eenant une vague de prosp\u00e9rit\u00e9 qui ne conna\u00eetra que de brefs ralentissements. Ce changement am\u00e8ne une industrialisation rapide et attire les sp\u00e9culateurs financiers. La ville devient ainsi un puissant aimant, le catalyseur de toutes les promesses. Les ambitieux, principalement les habitants de la Nouvelle- Angleterre, y convergent. New York est d\u00e9j\u00e0, en 1830, une grande ville de 200 000 habitants, c\u00e9l\u00e8bre pour ses divertissements, sa vie grisante, ses multiples opportunit\u00e9s. Comme nous l\u2019avons mentionn\u00e9 plus haut, l\u2019espace, encore peu cloisonn\u00e9, met en contact \u00e9troit et quotidien pauvres et riches, femmes et hommes. Ce d\u00e9veloppement rapide inqui\u00e8te sp\u00e9cialement les citoyens plus ais\u00e9s, qui aimeraient retrouver, m\u00eame dans une si grande agglom\u00e9ration, les r\u00e8gles sociales et le contr\u00f4le associ\u00e9s aux plus petites communaut\u00e9s. On s\u2019accroche particuli\u00e8rement \u00e0 une organisation traditionnelle de la vie : les r\u00f4les des hommes et des femmes sont bien d\u00e9finis, une division qui sera accentu\u00e9e par l\u2019esprit victorien. Les riches font la charit\u00e9 aux pauvres, la fr\u00e9quentation d\u2019une \u00e9glise est essentielle.<\/p>\n<p>Au tournant du si\u00e8cle, la ville s\u2019est toutefois consid\u00e9rablement transform\u00e9e et, avec elle, l\u2019\u00e9quilibre des genres et des classes. New York est d\u00e9sormais une m\u00e9gapole d\u2019envergure internationale, particuli\u00e8rement depuis la fusion du Greater New York (1898), qui a gonfl\u00e9 sa population \u00e0 3,4 millions d\u2019habitants. Les Am\u00e9ricains de partout, ruraux comme citadins, y affluent d\u00e9sormais. L\u2019immigration, majoritairement europ\u00e9enne, qui am\u00e8ne semaine apr\u00e8s semaine des milliers de nouveaux venus en qu\u00eate d\u2019une vie meilleure, contribue pour une large part \u00e0 cet accroissement d\u00e9mographique. En 1900, pr\u00e8s de 80% des habitants des grands centres urbains am\u00e9ricains sont n\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9tranger ou de parents immigrants (Boyer, 1978: 123-24). D\u00e9sormais, les jeunes femmes constituent une bonne part des immigrants des campagnes et de l\u2019\u00e9tranger qui viennent tenter leur chance \u00e0 New York. Dans la ville m\u00eame, elles ont investi l\u2019espace public, tant dans le quotidien que dans le monde du travail ou du divertissement. Bien entendu, leur sort n\u2019est pas toujours enviable : un certain nombre d\u2019entre elles doit recourir \u00e0 la prostitution, sous une forme ou une autre, pour survivre ou compl\u00e9menter un revenu trop maigre. La mentalit\u00e9 des citadins plus ais\u00e9s a aussi chang\u00e9. Tandis qu\u2019une certaine frange d\u2019entre eux s\u2019accroche \u00e0 l\u2019ancien monde et \u00e0 ses traditions, une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de r\u00e9formateurs monte, revendiquant pour les pauvres des logements d\u00e9cents, des salaires suffisants, une \u00e9ducation minimale obligatoire, la protection sociale et l\u2019\u00e9galit\u00e9 des droits pour les femmes. Les New-Yorkais traversent une \u00e8re de transition. On verra par exemple la r\u00e9formatrice Maude Miner r\u00e9clamer pour les jeunes travailleuses des salaires d\u00e9cents, tout en accusant la soci\u00e9t\u00e9 d\u2019avoir failli \u00e0 prot\u00e9ger celles qui ont vendu leur vertu pour survivre.<\/p>\n<p>Le motif de la prostitu\u00e9e fait \u00e9cho \u00e0 cette \u00e9volution. Pour qu\u2019il soit respectable de l\u2019aider, elle doit d\u2019abord \u00eatre r\u00e9habilit\u00e9e aux yeux de la soci\u00e9t\u00e9. Dans la premi\u00e8re p\u00e9riode examin\u00e9e ici, elle est pr\u00e9sent\u00e9e comme une victime de la perfidie et de la luxure des hommes: un ange d\u00e9chu. Au tournant\u00a0du XX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, elle devient un personnage de la grande trag\u00e9die urbaine, toujours victime, mais cette fois des circonstances ou de sa candeur devant les multiples pi\u00e8ges que lui pose la ville. Nous verrons donc comment se construisent ces deux images, comment elles se diff\u00e9rencient en fonction de leur \u00e9poque et en quoi elles se rattachent \u00e0 une forme d\u2019imaginaire collectif entourant la prostitution, imaginaire nourri par la litt\u00e9rature romanesque qui, \u00e0 son tour, s\u2019inspire des r\u00e9cits rapport\u00e9s par les r\u00e9formateurs. Ces emprunts \u00e0 la litt\u00e9rature sentimentale, dont la forme demeure sensiblement la m\u00eame durant notre p\u00e9riode, expliquent par ailleurs en partie pourquoi le canevas de base des r\u00e9cits varie tr\u00e8s peu, ne refl\u00e9tant ainsi qu\u2019accessoirement l\u2019\u00e9volution de la connaissance de l\u2019univers de la prostitution.<\/p>\n<p>On pourra observer, dans un premier temps, la terminologie employ\u00e9e par les r\u00e9formateurs et les romanciers pour d\u00e9signer les prostitu\u00e9es: \u00ab<em>a magdalen\u00bb<\/em>, \u00ab<em>a fallen angel\u00bb<\/em>, \u00ab<em>an infortunate\u00bb<\/em>, \u00ab<em>a betrayed woman\u00bb<\/em>, \u00ab<em>a friendless girl\u00bb:\u00a0<\/em>une Madeleine, un ange d\u00e9chu, une infortun\u00e9e, une femme trahie, une fille seule, etc. Cette terminologie elliptique, touchante et victimisante, annonce bien la teneur des \u00e9crits des r\u00e9formateurs et romanciers que nous nous proposons d\u2019observer. Pour approfondir le plus possible ce court examen, deux sources importantes ont \u00e9t\u00e9 retenues, pour les nombreux r\u00e9cits de prostitu\u00e9es qu\u2019elles int\u00e8grent, mais aussi pour leur repr\u00e9sentativit\u00e9 de l\u2019esprit de leur p\u00e9riode respective. Leurs auteurs ont en commun leur d\u00e9vouement \u00e0 la cause ; ils \u0153uvrent en outre tous deux de mani\u00e8re quotidienne et effective aupr\u00e8s de leur objet d\u2019\u00e9tude. John R. McDowall, auteur de\u00a0<em>Magdalen Facts\u00a0<\/em>(1832), est un pasteur flamboyant, d\u00e9vou\u00e9 \u00e0 la cause des prostitu\u00e9es qu\u2019il rencontre directement dans les rues des bas quartiers, n\u2019h\u00e9sitant pas, dans sa qu\u00eate de justice, \u00e0 choquer ses lecteurs par la brutale exposition des faits. Maude E. Miner puise les faits \u00e9tayant son\u00a0<em>Slavery of Prostitution\u00a0<\/em>(1916) \u00e0 m\u00eame son exp\u00e9rience d\u2019agente de probation de la Night Court de New York<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e030000000000000000_38222\"><sup id=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6669-2\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"000000000000049f0000000000000000_6669\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6669-2\">2<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\">Des notes biographiques pr\u00e9sentant John R. McDowall et Maude E. Miner et leur \u0153uvre de r\u00e9forme peuvent \u00eatre trouv\u00e9es dans Helen Lefkowitz Horowitz, <em>Rereading Sex<\/em> et David J. Pivar, <em>Purity and Hygiene<\/em>.<\/span><\/sup>. Quelques romans seront aussi appel\u00e9s en renfort pour \u00e9tablir la circulation des motifs associ\u00e9s \u00e0 la prostitution.<\/p>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Les ann\u00e9es 1830-1850: l\u2019ange d\u00e9chu<\/strong><\/h2>\n\n\n<p>En d\u00e9pit de sa propre assertion selon laquelle les prostitu\u00e9es sont surtout issues des classes les plus pauvres de la ville, les r\u00e9cits de prostitu\u00e9es rapport\u00e9s par John McDowall mettent quasi invariablement en sc\u00e8ne des jeunes femmes venues d\u2019ailleurs. New York y est d\u00e9peinte comme un vortex, attirant irr\u00e9sistiblement les futures prostitu\u00e9es, puis les entra\u00eenant dans une spirale rapide vers le vice. Qu\u2019il s\u2019agisse de celles qui perdent leur honneur dans leur lieu d\u2019origine, puis viennent cacher leur honte (et souvent leur grossesse) dans la grande ville, ou de celles qui sont attir\u00e9es par New York, pour finir par s\u2019y br\u00fbler les ailes, la majorit\u00e9 d\u2019entre elles a quitt\u00e9 un ailleurs idyllique (ou du moins pr\u00e9sent\u00e9 comme tel par l\u2019auteur) sur la foi d\u2019un mirage, pour se retrouver dans une situation d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e. On pourrait dire que la majorit\u00e9 des victimes de la prostitution sont des citadines \u00abde premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration\u00bb, donc forc\u00e9ment plus candides, mal pr\u00e9par\u00e9es aux pi\u00e8ges de la grande ville. On r\u00e9p\u00e8te \u00e0 l\u2019envi \u00e0 l\u2019\u00e9poque que le non-initi\u00e9 \u00e9prouvera de la difficult\u00e9 \u00e0 survivre dans l\u2019univers urbain : les r\u00e8gles de la vie en soci\u00e9t\u00e9 y sont diff\u00e9rentes, les traquenards, multiples et les trompeurs, nombreux et bien d\u00e9guis\u00e9s. On voit d\u2019ailleurs appara\u00eetre pour les hommes, au cours de cette premi\u00e8re p\u00e9riode, des \u00abguides touristiques\u00bb, ouvrages \u00e0 grand succ\u00e8s dans lesquels leurs auteurs d\u00e9cryptent les codes propres \u00e0 la ville pour le na\u00eff campagnard qui viendrait y s\u00e9journer, lui \u00e9vitant ainsi, par exemple, d\u2019\u00eatre dup\u00e9 par des coquins qui voudraient profiter de sa na\u00efvet\u00e9<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"3\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e030000000000000000_38222\"><sup id=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6669-3\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"3\" data-mfn-post-scope=\"000000000000049f0000000000000000_6669\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6669-3\">3<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"3\">Stuart M. Blumin analyse quelques-uns de ces ouvrages dans son article \u00ab Explaining the New Metropolis \u00bb.<\/span><\/sup>. On reconna\u00eetra dans le discours sur la prostitution des racines communes avec ces ouvrages, et ce, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque de la Premi\u00e8re Guerre mondiale.<\/p>\n<p>Dans les r\u00e9cits rapport\u00e9s par McDowall, la jeune fille est souvent issue d\u2019une bonne famille de l\u2019arri\u00e8re- pays de la Nouvelle-Angleterre, adh\u00e9rant aux valeurs de la bourgeoisie \u00e0 d\u00e9faut d\u2019en poss\u00e9der les moyens. Cette famille a toutefois failli \u00e0 inculquer \u00e0 sa fille de solides principes moraux. Presque invariablement, sa vertu est d\u00e9rob\u00e9e par un s\u00e9ducteur sans scrupules rencontr\u00e9 dans son environnement imm\u00e9diat: ami d\u2019un grand fr\u00e8re, fianc\u00e9, \u00e9tudiant du p\u00e8re, etc. (<em>MF<\/em>, 20, 31-32, 79). Pour la jeune citadine, ce sera plut\u00f4t un viol par un pensionnaire de la m\u00e8re. Dans tous les cas, si ce perfide personnage n\u2019\u00e9tait pas un ami de longue date de la famille, il s\u2019est pr\u00eat\u00e9 \u00e0 un complexe stratag\u00e8me pour y \u00eatre admis en toute confiance, comme c\u2019est le cas pour cette jeune fille sur laquelle la fatalit\u00e9 s\u2019est abattue:<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-advgb-columns advgb-columns-wrapper\" id=\"advgb-cols-01c58445-8488-4203-9648-f2f6abf1d67b\"><div class=\"advgb-columns-container\"><div class=\"advgb-columns advgb-columns-row advgb-is-mobile advgb-columns-1 layout-100 mbl-layout-stacked vgutter-10\">\n<div class=\"wp-block-advgb-column advgb-column\" id=\"advgb-col-8fc0129b-e70c-4457-aa56-d68d8dd96e22\"><div class=\"advgb-column-inner\" style=\"border-style:none;border-width:1px\">\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Some years ago, there were two&nbsp;<em>gentlemen&nbsp;<\/em>of Boston who lived in the frequent indulgences of illicit pleasures. [\u2026] One of them by some means had cast his eyes \u2014\u00abeyes full of adultery, which could not cease from sin\u00bb\u2014 on a young and handsome girl, belonging to a quiet village within twenty miles of town; and he formed in his heart the base purpose of making her his prey. She was the daughter of poor parents, who, as well as herself, knew not how desperately wicked they can be who are sold to sin. (<em>MF<\/em>, 17-18)<\/p>\n<cite><em>Il y a quelques ann\u00e9es, vivaient deux&nbsp;gentlemen<\/em>&nbsp;<em>de Boston qui se laissaient souvent aller aux plaisirs illicites. [\u2026] L\u2019un d\u2019eux avait, par quelque moyen, jet\u00e9 son regard \u2014\u00abdes yeux plein d\u2019adult\u00e8re, qui ne pouvaient se d\u00e9tourner du p\u00e9ch\u00e9\u00bb\u2014 sur une belle jeune fille appartenant \u00e0 un village tranquille situ\u00e9 \u00e0 vingt miles de la ville; et il avait form\u00e9 en son c\u0153ur le vil dessein d\u2019en faire sa proie. Elle \u00e9tait la fille de parents pauvres qui, comme elle, ne savaient pas \u00e0 quel point ceux qui sont vendus au p\u00e9ch\u00e9 peuvent \u00eatre d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment mauvais.<\/em><\/cite><\/blockquote>\n<\/div><\/div>\n<\/div><\/div><\/div>\n\n\n<p>D\u2019embl\u00e9e, les personnages sont camp\u00e9s par McDowall: deux pr\u00e9tendus\u00a0<em>gentlemen<\/em>, rep\u00e9rant une nouvelle proie pour assouvir leur vice, une famille pauvre mais de morale irr\u00e9prochable et, surtout, une belle jeune fille pure. Comment arrivent-ils \u00e0 leurs fins? Ils font alliance avec la tenanci\u00e8re d\u2019un bordel de New York, qui pr\u00e9tend \u00eatre une dame riche \u00e0 la recherche d\u2019une demoiselle de compagnie. Ainsi pr\u00e9sent\u00e9e \u00e0 la famille, elle offre toutes les apparences de la respectabilit\u00e9: \u00abShe was rich, lived rather retired and solitary, and should take great satisfaction in the company of some pleasant and trusty girl, as an inmate of her family \/\u00a0<em>Elle \u00e9tait riche, vivait de mani\u00e8re relativement retir\u00e9e et solitaire, et tirerait une grande satisfaction de la compagnie d\u2019une jeune fille plaisante et fiable, qu\u2019elle consid\u00e9rerait comme un membre de sa famille<\/em>\u00bb (<em>MF<\/em>, 18). L\u2019occasion est trop belle: un sort meilleur pour leur fille, sans les occasions de frivolit\u00e9 associ\u00e9es aux riches citadins. Aucune raison de s\u2019inqui\u00e9ter, donc, pour les parents, qui lui confient aveugl\u00e9ment leur fille. La jeune proie \u00e9tant ainsi coup\u00e9e de la protection de son milieu, il est plus facile d\u2019attenter \u00e0 sa vertu. Un autre cas de figure classique est celui de la jeune femme qui est convaincue, sous la menace d\u2019une rupture, de fuguer pour conclure un mariage clandestin alors qu\u2019elle est en visite chez des amis (<em>MF<\/em>, 31-32).<\/p>\n<p>La s\u00e9duction, r\u00e9elle ou pr\u00e9sum\u00e9e, est d\u00e9j\u00e0 un motif bien install\u00e9 au d\u00e9but de la p\u00e9riode qui nous int\u00e9resse ici. Une telle omnipr\u00e9sence t\u00e9moigne assur\u00e9ment d\u2019angoisses majeures provoqu\u00e9es par la ren\u00e9gociation des rapports de g\u00e9n\u00e9rations, de genres et de classes dans l\u2019Am\u00e9rique de la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle. Pour bien comprendre ces importantes mutations, l\u2019historien Rodney Hessinger dessine un int\u00e9ressant portrait de cette soci\u00e9t\u00e9 inqui\u00e8te:<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-advgb-columns advgb-columns-wrapper\" id=\"advgb-cols-f96a326f-c44a-46eb-a06c-03cd12983b19\"><div class=\"advgb-columns-container\"><div class=\"advgb-columns advgb-columns-row advgb-is-mobile advgb-columns-1 layout-100 mbl-layout-stacked vgutter-10\">\n<div class=\"wp-block-advgb-column advgb-column\" id=\"advgb-col-54d0023f-ae53-4fd7-a8c2-28a24870382e\"><div class=\"advgb-column-inner\" style=\"border-style:none;border-width:1px\">\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Seduction tales resonated with readers because they addressed real developments in the American marriage market. Enjoying more courting freedom, young women could no longer count on the protective guidance of parents and community. Over the course of the eighteenth century, young adults had gained more control over their lives, and over the selection of mates, in particular. The trend of declining patriarchy was exacerbated by the ideological shifts of the revolutionary era. Cultural expectations for a more democratic American family corresponded to economic and geographic changes; male youth often relocated in search of occupations in a transitional economy in which inheritance was uncertain and apprenticeship was beginning to break down. The stability, and therefore the reliability, of young men was increasingly uncertain. This was especially true in those markets where seduction fiction was sold \u2014densely settled northern towns and cities. (Hessinger, 2005: 27)<\/p>\n<cite><em>Les r\u00e9cits de s\u00e9duction ont trouv\u00e9 un \u00e9cho chez les lecteurs parce qu\u2019ils mettaient en cause des d\u00e9veloppements r\u00e9els du march\u00e9 am\u00e9ricain du mariage. Jouissant de plus de libert\u00e9 en mati\u00e8re de fr\u00e9quentations, les jeunes femmes ne pouvaient plus compter sur la guidance protectrice des parents et de la communaut\u00e9. Au cours du XVIII<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle, les jeunes adultes ont acquis plus de contr\u00f4le sur leurs vies et, en particulier, sur le choix de leurs fr\u00e9quentations. La tendance au d\u00e9clin du patriarcat \u00e9tait exacerb\u00e9e par les transformations id\u00e9ologiques de l\u2019\u00e8re r\u00e9volutionnaire. Les attentes culturelles pour une famille am\u00e9ricaine plus d\u00e9mocratique correspondaient \u00e0 des changements \u00e9conomiques et g\u00e9ographiques; les jeunes hommes se d\u00e9pla\u00e7aient souvent \u00e0 la recherche d\u2019un emploi dans une \u00e9conomie transitionnelle o\u00f9 l\u2019h\u00e9ritage \u00e9tait incertain et o\u00f9 l\u2019apprentissage commen\u00e7ait \u00e0 se d\u00e9composer. La stabilit\u00e9 et, par cons\u00e9quent, la fiabilit\u00e9 des jeunes hommes \u00e9taient de plus en plus incertaines. Cela \u00e9tait particuli\u00e8rement vrai dans ces march\u00e9s o\u00f9 l\u2019on vendait les r\u00e9cits de s\u00e9duction \u2014villes et villages dens\u00e9ment peupl\u00e9s du Nord.<\/em><\/cite><\/blockquote>\n<\/div><\/div>\n<\/div><\/div><\/div>\n\n\n<p>L\u2019importance de cette question ne pouvait que se refl\u00e9ter dans les romans \u00e0 succ\u00e8s de l\u2019\u00e9poque, et cons\u00e9quemment dans les mod\u00e8les normatifs utilis\u00e9s par les r\u00e9formateurs pour appr\u00e9hender le ph\u00e9nom\u00e8ne de la prostitution. L\u2019auteur de romans sentimentaux, tr\u00e8s populaires \u00e0 l\u2019\u00e9poque, se trouvait \u00eatre en quelque sorte l\u2019alli\u00e9 naturel du r\u00e9formateur. Comment mieux attirer la sympathie du lecteur, si ce n\u2019est en mettant l\u2019accent sur la puret\u00e9 initiale \u2014et d\u00e9finitivement ruin\u00e9e\u2014 de la prostitu\u00e9e? La r\u00e9\u00e9criture de la vie d\u2019Helen Jewett, prostitu\u00e9e assassin\u00e9e en 1836, constitue un bel exemple de ce remodelage de la destin\u00e9e d\u2019une de ces femmes. Jewett, une prostitu\u00e9e de haut vol fi\u00e8re, instruite et s\u00fbre d\u2019elle-m\u00eame, ayant m\u00eame \u00e0 l\u2019occasion recours aux tribunaux pour faire respecter ses droits de citoyenne, allait devenir sous la plume des journalistes et de ses biographes une tragique victime de s\u00e9duction, exposant \u00e0 ses parents que, sa vie \u00e9tant d\u00e9sormais ruin\u00e9e, mieux valait pour elle s\u2019exiler et aller cacher sa honte en ville. \u00c0 New York, on s\u2019en doute, elle serait \u00e0 nouveau la victime tragique de la brutalit\u00e9 des hommes (Cohen, 1999: 225-28). Dans les nombreux \u00e9crits inspir\u00e9s par Jewett, qui d\u00e9clinait par ailleurs elle-m\u00eame son histoire en plusieurs versions, l\u2019accent est mis sur tout ce qui peut rattacher la prostitu\u00e9e au groupe touchant et vuln\u00e9rable des c\u00e9libataires modestes.<\/p>\n<p>Que cette mise en relief des tragiques cons\u00e9quences de la s\u00e9duction ait \u00e9t\u00e9 fond\u00e9e, ajout\u00e9e par la prostitu\u00e9e elle-m\u00eame ou par le r\u00e9formateur, un fait demeure le m\u00eame : en y ayant recours, on pouvait \u00eatre confiant de faire vibrer la corde sensible du lecteur, particuli\u00e8rement l\u2019habitu\u00e9 du roman sentimental qui appartenait souvent aux classes ais\u00e9es. Le motif de la s\u00e9duction, nourri de donn\u00e9es fournies par l\u2019\u00e9tude de la prostitution (r\u00e9seaux de\u00a0<em>procurers\u00a0<\/em>ou prox\u00e9n\u00e8tes, hi\u00e9rarchie \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la profession, salaires, etc.), et ainsi agr\u00e9ment\u00e9 de nouveaux \u00e9l\u00e9ments piquants, pouvait revenir au roman sentimental et fournir une mati\u00e8re plus qu\u2019int\u00e9ressante \u00e0 exploiter.<\/p>\n<p>En effet, on peut voir que ce motif, extr\u00eamement litt\u00e9raire, s\u2019inscrit directement dans la lign\u00e9e de l\u2019intrigue du roman\u00a0<em>Clarissa\u00a0<\/em>de Samuel Richardson (1740), un monument de la litt\u00e9rature populaire anglaise qui a engendr\u00e9 une pl\u00e9thore de descendants dans les premi\u00e8res d\u00e9cennies du XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle (Siegel, 1981: 49). Parmi ceux-ci,\u00a0<em>Charlotte Temple<\/em><sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"4\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e030000000000000000_38222\"><sup id=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6669-4\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"4\" data-mfn-post-scope=\"000000000000049f0000000000000000_6669\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6669-4\">4<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"4\">Stowe en 1852. Sur la popularit\u00e9 de <em>Charlotte Temple<\/em> et de ses successeurs dans les premi\u00e8res ann\u00e9es de la p\u00e9riode postr\u00e9volutionnaire, voir Cathy Davidson, <em>Revolution and the Word<\/em>, chapitre 6.<\/span><\/sup>\u00a0(1791), roman \u00e0 succ\u00e8s de Susanna Rowson, est en quelque sorte le pendant am\u00e9ricain de\u00a0<em>Clarissa<\/em>. Charlotte, belle et pure jeune fille issue d\u2019une bonne famille anglaise, est s\u00e9duite par un coureur de jupons sans scrupules, alors qu\u2019elle est pensionnaire d\u2019une petite institution pour jeunes filles. C\u2019est sa gouvernante fran\u00e7aise \u2014qui a elle-m\u00eame perdu son honneur dans sa jeunesse\u2014 qui la met en contact avec son futur amant. Jouant sur sa candeur, le vil duo embarque Charlotte sur un bateau en partance pour l\u2019Am\u00e9rique. Le premier jour pass\u00e9, l\u2019infortun\u00e9e n\u2019ose m\u00eame plus appeler \u00e0 l\u2019aide ses parents, persuad\u00e9e qu\u2019ils la rejetteront. Le reste du roman relate la progressive d\u00e9sillusion de Charlotte, qui d\u00e9couvre peu \u00e0 peu la v\u00e9ritable nature de ses compagnons. Ces derniers l\u2019abandonnent \u00e0 son sort \u00e0 New York, enceinte de son amant. Elle mourra, apr\u00e8s avoir retrouv\u00e9 ses parents au seuil de l\u2019agonie.<\/p>\n<p>\u00c0 la suite du franc succ\u00e8s connu par\u00a0<em>Clarissa\u00a0<\/em>et\u00a0<em>Charlotte Temple<\/em>, un nombre impressionnant de romans b\u00e2tis sur le m\u00eame canevas voient le jour, jusqu\u2019au tournant du si\u00e8cle suivant, agr\u00e9ment\u00e9s des pr\u00e9occupations contemporaines de leurs auteurs. Parmi ceux-ci,\u00a0<em>The Quaker City, or, the Monks of Monk-Hall\u00a0<\/em>(1844), grand succ\u00e8s de George Lippard, reprend, \u00e0 l\u2019instar de r\u00e9formateurs comme McDowall, le m\u00eame th\u00e8me. On y suit les tribulations de Mary, jeune vierge de bonne famille, qui est s\u00e9duite par Lorrimer, aid\u00e9 de Bess, une prostitu\u00e9e qui a jadis connu le m\u00eame sort. Sous pr\u00e9texte d\u2019un mariage secret, Mary est emmen\u00e9e dans un manoir fr\u00e9quent\u00e9 par des gens louches, la r\u00e9sidence pr\u00e9tendue d\u2019un oncle de Lorrimer. Un faux mariage y sera m\u00eame c\u00e9l\u00e9br\u00e9, \u00e0 la suite du refus de Mary de s\u2019abandonner \u00e0 son pr\u00e9tendu fianc\u00e9 sans la caution divine. Un autre roman de Lippard,\u00a0<em>New York: Its Upper Ten and Lower Millions\u00a0<\/em>(1853), capitalise quant \u00e0 lui sur le cynisme des riches d\u00e9cadents, assoiff\u00e9s de plaisirs et n\u2019h\u00e9sitant pas \u00e0 briser des existences pour tromper leur ennui. Une de ses h\u00e9ro\u00efnes, connue sous le nom de la Midnight Queen, y est livr\u00e9e par sa m\u00e8re \u00e0 un homme riche, qui a subvenu \u00e0 toutes les d\u00e9penses des deux femmes, depuis plusieurs ann\u00e9es, dans le but de s\u2019approprier la vertu de l\u2019enfant. Apr\u00e8s avoir assassin\u00e9 le pervers bienfaiteur, la Midnight Queen devient une des prostitu\u00e9es les plus c\u00e9l\u00e8bres de New York.<\/p>\n<p>On s\u2019\u00e9tonnera de l\u2019invraisemblable candeur des jeunes femmes d\u00e9peintes dans ces histoires. Pour les r\u00e9formateurs, mais aussi pour un auteur comme Lippard, une meilleure soci\u00e9t\u00e9 n\u2019offrirait pas \u00e0 ses filles une \u00e9ducation sexuelle sup\u00e9rieure. C\u2019est l\u2019ensemble de la soci\u00e9t\u00e9 qui \u00e9l\u00e8verait son niveau de moralit\u00e9. Cependant, contrairement \u00e0 Clarissa ou Mary, la jeune lectrice aura \u00e9t\u00e9 mise en garde, justement, par ces romans populaires. Paradoxalement, au cours du si\u00e8cle, certains r\u00e9formateurs d\u00e9nonceront la litt\u00e9rature sentimentale, l\u2019accusant de favoriser l\u2019\u00e9closion de fantasmes et d\u2019id\u00e9es immorales chez ses jeunes lectrices, puisqu\u2019elle ne met pas en sc\u00e8ne des h\u00e9ro\u00efnes vertueuses au parcours sans faute. On consid\u00e9rera donc que la lecture m\u00eame de ces romans constitue une forme encore trop risqu\u00e9e d\u2019\u00e9ducation. Il n\u2019en demeure pas moins que leur grand succ\u00e8s s\u2019explique probablement par leurs jeunes h\u00e9ro\u00efnes vierges, martyres du vice naturel des hommes, auxquelles s\u2019identifiaient les lecteurs gr\u00e2ce aux proc\u00e9d\u00e9s propres au roman sentimental. Les malheureuses, dans les romans du XVIII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, mouraient g\u00e9n\u00e9ralement de d\u00e9sespoir, le d\u00e9shonneur pr\u00e9cipitant leur agonie. Au XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, la prostitution devenait l\u2019issue tragique de la fourberie \u2014et causait la mort de l\u2019infortun\u00e9e, \u00e0 courte ou moyenne \u00e9ch\u00e9ance.<\/p>\n<p>On peut d\u00e9gager, tant dans l\u2019\u0153uvre des r\u00e9formateurs que dans celle des romanciers, un mod\u00e8le en deux temps qui provoque la \u00abchute\u00bb de nos h\u00e9ro\u00efnes. Dans un premier temps, une jeune fille sans histoire est s\u00e9duite, \u00e0 bon ou \u00e0 mauvais escient, par un homme. Ce sont les cons\u00e9quences de ce faux pas qui, dans un second temps, la conduisent au bord de la catastrophe, particuli\u00e8rement du point de vue \u00e9conomique, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019ait plus d\u2019autre choix que de se vendre pour survivre. Quels que soient l\u2019\u00e9poque, le milieu ou la condition d\u2019origine de la jeune femme, tous les r\u00e9cits fonctionnent sur ce m\u00eame canevas : une premi\u00e8re erreur, un faux pas et les difficult\u00e9s se succ\u00e8dent jusqu\u2019\u00e0 briser la victime. Ce pas en-dehors du sentier balis\u00e9 est sans contredit le fait de l\u2019amour, ce qui n\u2019est probablement pas qu\u2019un fantasme de r\u00e9formateur. \u00c0 l\u2019\u00e9poque de McDowall et de Lydia Maria Child, la seule finalit\u00e9 d\u2019une vie de femme consistait \u00e0 faire un bon mariage. Celles-ci devaient donc \u00eatre constamment \u00e0 l\u2019affut, d\u00e8s leur tendre adolescence, de l\u2019\u00e9tincelle qui enclencherait le processus conduisant \u00e0 leur destin\u00e9e d\u2019\u00e9pouse. Que le destin se pr\u00e9sente sous une forme imparfaite \u2014un jeune homme trop pauvre, trop embarrass\u00e9 de probl\u00e8mes pour suivre la voie traditionnellement codifi\u00e9e, ou sans r\u00e9f\u00e9rences\u2014 pouvait probablement ne sembler qu\u2019un obstacle temporaire \u00e0 ne pas prendre en consid\u00e9ration. Nos r\u00e9cits regorgent d\u2019histoires de cour discr\u00e8te, voire secr\u00e8te, faite par des pr\u00e9tendants demandant, \u00e0 la faveur de circonstances avantageuses, de consommer une union anticip\u00e9e. La na\u00efvet\u00e9 de nos h\u00e9ro\u00efnes aidant, on les voit aussi suivre docilement ces hommes qui profitent d\u2019un moment de d\u00e9sespoir pour les\u00a0conduire dans des h\u00f4tels de passe, un comportement qui met en relief leur passivit\u00e9, leur habitude d\u2019\u00eatre prises en charge par des figures masculines.<\/p>\n<p>Par contre, ces jeunes femmes naturellement pures n\u2019abandonnent pas si facilement leur vertu. M\u00eame quand elles sont passionn\u00e9ment \u00e9prises de leur compagnon, leurs scrupules se pr\u00eatent aussi fort bien au jeu litt\u00e9raire, au\u00a0<em>suspense\u00a0<\/em>qui tient le lecteur en haleine. McDowall en donne un brillant exemple dans ce r\u00e9cit o\u00f9 une vertu sans faille conf\u00e8re \u00e0 notre jeune campagnarde, faussement engag\u00e9e comme dame de compagnie, la r\u00e9sistance d\u2019une martyre:<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-advgb-columns advgb-columns-wrapper\" id=\"advgb-cols-21112db2-e1f6-440a-b2cc-fbfda58bb2f3\"><div class=\"advgb-columns-container\"><div class=\"advgb-columns advgb-columns-row advgb-is-mobile advgb-columns-1 layout-100 mbl-layout-stacked vgutter-10\">\n<div class=\"wp-block-advgb-column advgb-column\" id=\"advgb-col-f434b0ac-a678-4516-b956-81f1d4286461\"><div class=\"advgb-column-inner\" style=\"border-style:none;border-width:1px\">\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ere long, one gentleman is left alone with her, and a regular assault is made upon her virtue, by all the hellish arts which&nbsp;<em>such<\/em>gentlemen know how to employ. He could not succeed in his purpose, and gave over in despair for that time. He retired; and immediately his partner in mischief entered the room, to renew the assault! He also was baffled, and went away. They then advised that a&nbsp;<em>young&nbsp;<\/em>gentleman should be introduced, who possibly might succeed better. It was done. The girl still resisted, remonstrated, and pleaded with her destroyer. She begged him to have pity upon her, and rescue her from that dreadful place.She could welcome poverty, but intreated that her virtue might be spared. The heart of the young transgressor was not&nbsp;<em>all marble<\/em>, and the seducer was overcome. The spoiler relented before his trembling victim, begged pardon for his wickedness, and solemnly promised to procure her release, and convey her home. (<em>MF<\/em>, 18)<\/p>\n<cite><em>Bient\u00f4t, un gentleman fut laiss\u00e9 seul avec elle et porta un assaut r\u00e9gulier \u00e0 sa vertu, par tous les arts diaboliques que&nbsp;<\/em>ces&nbsp;<em>gentlemen savent utiliser. Ne pouvant r\u00e9ussir dans son entreprise, il laissa tomber, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, pour cette fois-ci. Il se retira et, imm\u00e9diatement, son partenaire dans le vice entra dans la pi\u00e8ce pour renouveler l\u2019assaut! Il fut aussi \u00e9conduit et partit. Tous deux s\u2019avis\u00e8rent alors qu\u2019un&nbsp;<\/em>jeune&nbsp;<em>gentleman devrait \u00eatre introduit aupr\u00e8s d\u2019elle, lequel pourrait avoir plus de succ\u00e8s. Cela fut fait. La fille continua de r\u00e9sister, protestant et argumentant avec son assaillant. Elle le supplia d\u2019avoir piti\u00e9 d\u2019elle et de la sauver de cette affreuse situation. Elle pouvait accepter la pauvret\u00e9, mais implorait que sa vertu soit \u00e9pargn\u00e9e. Le c\u0153ur du jeune transgresseur n\u2019\u00e9tant pas&nbsp;<\/em>tout de marbre<em>, le s\u00e9ducteur fut finalement vaincu. Celui qui pouvait la perdre c\u00e9da devant sa victime tremblante, lui demanda pardon pour sa cruaut\u00e9 et lui promit solennellement de la rel\u00e2cher et de la reconduire chez elle.&nbsp;<\/em><\/cite><\/blockquote>\n<\/div><\/div>\n<\/div><\/div><\/div>\n\n\n<p>Tromp\u00e9es dans leur sentiment le plus pur et le plus l\u00e9gitime par des s\u00e9ducteurs sans scrupules, les prostitu\u00e9es de nos r\u00e9cits devenaient ainsi de v\u00e9ritables martyres de l\u2019amour, bafou\u00e9es par un monde o\u00f9 la tromperie permet aux hommes d\u2019assouvir leurs plus bas instincts. Comment pourraient-elles mieux ressortir blanchies, en quelque sorte, de leur faute que par le truchement de ce motif amoureux? L\u2019amour, dans cette soci\u00e9t\u00e9 victorienne, fait partie des attributs intrins\u00e8ques, naturels, de la femme. En outre, la puret\u00e9 de leur sentiment est mise en contraste avec celui, vil, de leur amant, une dichotomie directement emprunt\u00e9e \u00e0 la litt\u00e9rature romanesque qui, elle, peut l\u2019expliciter \u00e0 souhait, comme dans cet extrait de la nouvelle\u00a0<em>Rosenglory\u00a0<\/em>(1846) de Lydia Maria Child<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"5\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e030000000000000000_38222\"><sup id=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6669-5\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"5\" data-mfn-post-scope=\"000000000000049f0000000000000000_6669\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6669-5\">5<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"5\">La nouvelle <em>Rosenglory<\/em> a \u00e9t\u00e9 inspir\u00e9e \u00e0 Child par une histoire, bien r\u00e9elle, qui avait fait grand bruit \u00e0 New York en 1843. La jeune domestique Amelia Norman avait tent\u00e9 d\u2019assassiner son amant Henry Ballard, un riche marchand. Child s\u2019est d\u00e9vou\u00e9e corps et \u00e2me \u00e0 la cause de cette jeune femme, qui sera finalement acquitt\u00e9e. Andrea L. Hibbard et John T. Parry ont \u00e9tudi\u00e9 de mani\u00e8re convaincante la mani\u00e8re dont la d\u00e9fense a exploit\u00e9 au cours du proc\u00e8s le motif romanesque de la s\u00e9duction dans l\u2019article \u00abLaw, Seduction, and the Sentimental Heroine\u00bb.<\/span><\/sup>. Susan aime clandestinement le fils de la famille qui l\u2019a recueillie et lui a offert un emploi de domestique:<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-advgb-columns advgb-columns-wrapper\" id=\"advgb-cols-92852aec-431d-45f7-8d41-df3e5504b745\"><div class=\"advgb-columns-container\"><div class=\"advgb-columns advgb-columns-row advgb-is-mobile advgb-columns-1 layout-100 mbl-layout-stacked vgutter-10\">\n<div class=\"wp-block-advgb-column advgb-column\" id=\"advgb-col-5b75bad5-ecfb-4534-95ac-53363591567d\"><div class=\"advgb-column-inner\" style=\"border-style:none;border-width:1px\">\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">The concealment was the only thing that troubled Susan with a consciousness of wrong: and he easily persuaded her that this was a duty, in order to screen him from blame. \u00abWas it his fault that he loved her?\u00bb he asked; \u00abHe was sure he could not help it\u00bb. She, on her part, could not help loving him deeply and fervently. He was very handsome, and she delighted in his beauty, as naturally as she had done in the flower, when her heart leaped up and called it a Rosenglory. Since her brother went away, there was no other bosom on which she could rest her weary head; no other lips spoke lovingly to her, no other eye-beams sent warmth into her soul. [\u2026] Society reflects its own pollution on feelings which nature made beautiful, and does cruel injustice to youthful hearts by the grossness of its interpretations. (<em>Rosenglory<\/em>, 183)<\/p>\n<cite><em>La dissimulation \u00e9tait la seule chose qui troublait Susan et lui donnait la conscience du mal: il la persuada facilement que c\u2019\u00e9tait son devoir, afin de le prot\u00e9ger du bl\u00e2me. \u00abEst-ce que c\u2019\u00e9tait sa faute s\u2019il l\u2019aimait?\u00bb, demanda-t-il; \u00abIl \u00e9tait s\u00fbr de ne pouvoir rien y faire\u00bb. De son c\u00f4t\u00e9, elle ne pouvait s\u2019emp\u00eacher de l\u2019aimer profond\u00e9ment et avec ferveur. Il \u00e9tait tr\u00e8s beau, et elle se d\u00e9lectait de sa beaut\u00e9, aussi naturellement qu\u2019elle le faisait pour la fleur, quand son c\u0153ur bondit et l\u2019appella une Rosenglory. Depuis que son fr\u00e8re \u00e9tait parti, il n\u2019y avait plus de poitrine sur laquelle elle pouvait reposer sa t\u00eate lasse, plus de l\u00e8vres lui parlant tendrement, plus de regard irradiant sa chaleur dans son \u00e2me. [\u2026] La soci\u00e9t\u00e9 projette sa propre d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence sur des sentiments que la nature a cr\u00e9\u00e9s beaux, et cause une cruelle injustice aux jeunes c\u0153urs par la grossi\u00e8ret\u00e9 de ses interpr\u00e9tations.<\/em><\/cite><\/blockquote>\n<\/div><\/div>\n<\/div><\/div><\/div>\n\n\n<p>Susan est orpheline, et son amour pour Robert vient combler tous ses manques affectifs, un amour que Child compare \u00e0 l\u2019\u00e9merveillement que la jeune femme \u00e9prouvait, enfant, devant une fleur sur le rebord de la fen\u00eatre de son taudis. Cet amour est trait\u00e9 avec l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 par Robert, qui ne pense qu\u2019\u00e0 satisfaire un caprice. Leur liaison d\u00e9couverte, Susan sera accus\u00e9e d\u2019avoir perverti le fils bien-aim\u00e9, et sera confi\u00e9e \u00e0 une autre famille. Cette fois, c\u2019est le chef de famille qui s\u2019\u00e9prendra d\u2019elle:<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-advgb-columns advgb-columns-wrapper\" id=\"advgb-cols-4238ce16-ee1e-454b-9abe-b7f5d7d3c7bc\"><div class=\"advgb-columns-container\"><div class=\"advgb-columns advgb-columns-row advgb-is-mobile advgb-columns-1 layout-100 mbl-layout-stacked vgutter-10\">\n<div class=\"wp-block-advgb-column advgb-column\" id=\"advgb-col-a7470697-40c5-4f3b-b74f-e39db5ebf17c\"><div class=\"advgb-column-inner\" style=\"border-style:none;border-width:1px\">\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">[\u2026] he himself took a decided fancy to her. [\u2026] She thought it all very kind and fatherly, and took it all in good part. She made her best courtesy when he presented her with a handsome calico gown; and she began to think she had fallen into the hands of real friends. But when he chucked her under the chin, and said such a pretty girl ought to dress well, she blushed and was confused by the expression of his countenance, though she was too ignorant of the world to understand his meaning. But hisdemonstrations soon became too open to admit of mistake, and ended with offers of money. She heard him with surprise and distress. To sell herself without her affections, had never been suggested to her by nature, and as yet she was too little acquainted with the refinements of high civilizations, to acquire familiarity with such and idea. (<em>Rosenglory<\/em>, 184)<\/p>\n<cite><em>[\u2026] lui-m\u00eame se prit d\u2019un sinc\u00e8re b\u00e9guin pour elle. [\u2026] Elle crut tout cela gentil et paternel, et vit tout du bon c\u00f4t\u00e9. Elle fit sa plus belle r\u00e9v\u00e9rence quand il lui offrit une belle robe de calicot; et elle commen\u00e7a \u00e0 croire qu\u2019elle \u00e9tait tomb\u00e9e entre les mains de v\u00e9ritables amis. Mais quand il la caressa sous le menton, et lui dit qu\u2019une si jolie fille devrait \u00eatre bien v\u00eatue, elle rougit et fut confuse devant l\u2019expression de son visage, bien qu\u2019elle f\u00fbt trop ignorante du monde pour en comprendre la signification. Mais ses d\u00e9monstrations devinrent vite trop \u00e9videntes pour qu\u2019elle puisse se m\u00e9prendre, et se termin\u00e8rent par des offres d\u2019argent. Elle l\u2019\u00e9couta avec surprise et d\u00e9sarroi. Se vendre sans son affection n\u2019\u00e9tait pas dans sa nature, mais elle \u00e9tait trop peu accoutum\u00e9e aux raffinements des hautes civilisations pour se faire \u00e0 une telle id\u00e9e.<\/em><\/cite><\/blockquote>\n<\/div><\/div>\n<\/div><\/div><\/div>\n\n\n<p>Susan perdra donc sa place \u00e0 nouveau, ce qui la conduira \u00e0 se prostituer et, \u00e9ventuellement, \u00e0 en mourir: dans la litt\u00e9rature romanesque du XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle comme dans les r\u00e9cits de McDowall, la jeune femme qui prend conscience du mal pervertissant la soci\u00e9t\u00e9 doit presque in\u00e9vitablement prendre la voie qui m\u00e8ne \u00e0 la d\u00e9ch\u00e9ance et \u00e0 la mort.<\/p>\n<p>En effet, la mort est le sort qui attend la plupart des prostitu\u00e9es, \u00e0 l\u2019agonie et pr\u00eates \u00e0 se repentir, que McDowall console. S\u2019il est essentiel qu\u2019un sinc\u00e8re repentir soit d\u00e9montr\u00e9 par les\u00a0<em>Magdalens<\/em>, il n\u2019en demeure pas moins que le r\u00e9formateur n\u2019a pas de solution de rechange \u00e0 proposer \u00e0 la disgr\u00e2ce. Mieux vaut donc mourir, dans la gr\u00e2ce de la puret\u00e9 retrouv\u00e9e, pour regagner le statut perdu d\u2019ange, au ciel plut\u00f4t que sur terre. Par une \u00e9tonnante association d\u2019id\u00e9es, on affirme que la prostitution tue: trois ou quatre ans est la dur\u00e9e moyenne de survie d\u2019une prostitu\u00e9e selon les \u00e9tudes des r\u00e9formateurs. Si ce n\u2019est pas la maladie qui emporte la jeune femme, c\u2019est le suicide: incapable de vivre avec la honte et le remords, elle pr\u00e9f\u00e9rera souvent se donner la mort (<em>MF<\/em>, 44-45). Quelques-unes, cependant, survivent \u00e0 une tr\u00e8s courte carri\u00e8re.<\/p>\n<p>Dans ces circonstances, celles qui peuvent \u00e9chapper \u00e0 la mort sont celles qui ont approch\u00e9 le gouffre sans y chuter, et qu\u2019on sauve\u00a0<em>in extremis<\/em>. Adrienne Siegel souligne le fait qu\u2019\u00e0 cette \u00e9poque, les litt\u00e9raires d\u00e9crivent New York comme un grand village, dont les habitants sont unis par des liens \u00e9troits (Siegel, 1981: 48-49). Nous pourrions faire usage de cette observation pour souligner qu\u2019on trouve dans nos r\u00e9cits un grand nombre de co\u00efncidences heureuses et \u00e9minemment romanesques: alors que la\u00a0jeune vierge vient de comprendre qu\u2019elle est bel et bien s\u00e9questr\u00e9e dans une\u00a0<em>house of ill-fame<\/em>, entre un nouveau client, qui se trouve \u00eatre un notable du village d\u2019o\u00f9 elle est venue. Celui-ci, horrifi\u00e9 de trouver l\u00e0 une femme de son cercle social soumise \u00e0 un tel p\u00e9ril, la ram\u00e8ne saine et sauve \u00e0 la maison. Notons que les auteurs n\u2019expliquent en rien les raisons qui ont amen\u00e9 cet honn\u00eate citoyen \u00e0 se trouver dans un tel lieu de perdition!<\/p>\n<p>Pour McDowall qui, rappelons-le, est un pr\u00e9dicateur, la r\u00e9demption de la prostitu\u00e9e n\u2019est possible qu\u2019au seuil de l\u2019Au-del\u00e0. Dieu est le juge supr\u00eame, et tous devront compara\u00eetre devant lui un jour ou l\u2019autre. C\u2019est ainsi que les prostitu\u00e9es de McDowall arrivent, pour la majorit\u00e9, \u00e0 retrouver la voie du Seigneur et \u00e0 se repentir de leurs p\u00e9ch\u00e9s, tandis que les hommes qui les ont tromp\u00e9es, pr\u00e9dit le r\u00e9formateur, devront purger en enfer leurs p\u00e9ch\u00e9s, ainsi que ceux de leurs victimes (<em>MF<\/em>, 44). Par l\u00e0-m\u00eame, il propose un mod\u00e8le normatif masculin, qui est le pendant de celui propos\u00e9 \u00e0 la jeune femme du si\u00e8cle: le protecteur de la vertu f\u00e9minine. En effet, les champions de la prostitu\u00e9e s\u2019adressent de pr\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un public masculin, ais\u00e9, qu\u2019ils tentent de r\u00e9former. \u00c0 travers la question, maintes fois r\u00e9p\u00e9t\u00e9e, \u00abWhat if she was your sister? \/\u00a0<em>Et si elle \u00e9tait votre s\u0153ur?<\/em>\u00bb, on l\u2019exhorte \u00e0 faire sien le combat contre le mal, \u00e0 d\u00e9velopper une conscience qui l\u2019aidera \u00e0 combattre la tentation de l\u2019immoralit\u00e9. Romans et r\u00e9cits font grand cas des terribles remords qui rongent le s\u00e9ducteur, le conduisant m\u00eame parfois au suicide (Hessinger, 2005: 29-31). Il ne suffit pas, toutefois, d\u2019\u00e9viter de p\u00e9cher. Le lectorat est appel\u00e9 \u00e0 se mobiliser pour la cause r\u00e9formatrice, \u00e0 se faire lui aussi le d\u00e9fenseur de la vertu f\u00e9minine, \u00e0 mettre un peu d\u2019ordre dans cette soci\u00e9t\u00e9 urbaine nouvelle et chaotique.<\/p>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Au tournant du si\u00e8cle: la nouvelle h\u00e9ro\u00efne<\/strong><\/h2>\n\n\n<p>Quelques d\u00e9cennies plus tard, au tournant du XX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, le succ\u00e8s romanesque des s\u00e9ducteurs machiav\u00e9liques ne s\u2019est pas d\u00e9menti, quoique les moyens mis \u00e0 leur disposition par leurs cr\u00e9ateurs se soient mis au diapason des transformations de la ville. On peut voir la marque de ces changements dans le roman de Theodore Dreiser,\u00a0<em>Sister Carrie\u00a0<\/em>(1901). Carrie est, elle aussi, un pur et na\u00eff produit de la campagne. Elle est venue \u00e0 Chicago de son propre chef, pour tenter sa chance et vivre une vie plus excitante. Dans le train, elle rencontre Drouet, qui deviendra peu \u00e0 peu son ami, puis n\u2019aura plus qu\u2019\u00e0 la cueillir dans un moment de d\u00e9sespoir. Alors qu\u2019elle est sans emploi et sans famille, il fait d\u2019elle sa concubine. On le voit, ce qui a chang\u00e9 depuis l\u2019\u00e9poque de John McDowall et George Lippard, c\u2019est que le s\u00e9ducteur n\u2019a plus besoin d\u2019\u00e9chafauder des plans diaboliques, ni de s\u2019assurer l\u2019aide d\u2019un groupe d\u2019amis pour couper sa proie de la protection des siens; celle-ci est d\u00e9sormais infiniment plus accessible gr\u00e2ce \u00e0 sa pr\u00e9sence dans l\u2019espace public et \u00e0 son autonomie. Elle ne peut compter que sur sa propre vertu pour \u00e9chapper au p\u00e9ril, et en derni\u00e8re extr\u00e9mit\u00e9, cette vertu devra \u00eatre troqu\u00e9e contre sa subsistance. On remarque aussi, dans le roman de Dreiser, qu\u2019un imaginaire associ\u00e9 \u00e0 la grande ville s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9, particuli\u00e8rement gr\u00e2ce \u00e0 la litt\u00e9rature et aux r\u00e9cits des r\u00e9formateurs, un imaginaire au sein duquel la jeune femme occupe une place bien \u00e0 elle.<\/p>\n<p>Ces importants changements se refl\u00e8tent dans les r\u00e9cits rapport\u00e9s par Maude Miner dans son essai\u00a0<em>Slavery of Prostitution\u00a0<\/em>(1916). Ainsi, Annette Curtis s\u2019est carr\u00e9ment jet\u00e9e dans la gueule du loup. Venue du Tennessee, elle a vendu sa vache pour payer le train, afin d\u2019aller \u00e9pouser un homme rencontr\u00e9 par l\u2019interm\u00e9diaire des petites annonces du journal (<em>SOP<\/em>, 30). Kathleen, elle, a rencontr\u00e9 son s\u00e9ducteur alors qu\u2019elle \u00e9tait serveuse dans un restaurant de Long Island. Il a promis de l\u2019\u00e9pouser et l\u2019a emmen\u00e9e, enceinte, vivre dans un meubl\u00e9 o\u00f9 il l\u2019a abandonn\u00e9e (<em>SOP<\/em>, 6). Gertrude, enfin, a \u00e9t\u00e9 saoul\u00e9e par un vendeur du magasin o\u00f9 elle travaillait. Apr\u00e8s avoir abus\u00e9 d\u2019elle, il l\u2019a forc\u00e9e \u00e0 se prostituer pour lui, en mena\u00e7ant de la d\u00e9noncer \u00e0 sa m\u00e8re (<em>SOP<\/em>, 69). En somme, les prostitu\u00e9es de Miner ont \u00e9t\u00e9 pi\u00e9g\u00e9es par le truchement des nouvelles possibilit\u00e9s que la ville offre aux jeunes femmes : m\u00e9dias de masse, libert\u00e9\u00a0de mouvement, emplois r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s mettant les employ\u00e9es en contact quotidien avec des coll\u00e8gues et clients masculins.<\/p>\n<p>\u00c0 cette \u00e9poque, on admet d\u00e9sormais que les filles pauvres ou issues de familles dysfonctionnelles ont aussi besoin de protection. Cette nouvelle vision est d\u2019abord et avant tout le fruit d\u2019une \u00e9tude plus syst\u00e9matique de la prostitution. Aussi, la diversification des territoires de la r\u00e9forme a sensibilis\u00e9 les Am\u00e9ricains aux probl\u00e8mes sociaux v\u00e9cus par les ouvriers: par exemple, les effets d\u00e9vastateurs de l\u2019alcoolisme ou la promiscuit\u00e9 et l\u2019insalubrit\u00e9 des taudis. L\u2019indignation provoqu\u00e9e par la question de la prostitution a par ailleurs \u00e9t\u00e9 aliment\u00e9e par une nouvelle sensibilit\u00e9 des r\u00e9formatrices \u00e0 la question des droits des femmes. Des militantes comme Maude E. Miner se d\u00e9finissent, en effet, comme des\u00a0\u00ababolitionnistes\u00bb \u0153uvrant \u00e0 d\u00e9livrer les jeunes citadines de \u00abl\u2019esclavage de la prostitution\u00bb<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"6\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e030000000000000000_38222\"><sup id=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6669-6\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"6\" data-mfn-post-scope=\"000000000000049f0000000000000000_6669\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6669-6\">6<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"6\">Le titre de l\u2019essai de Miner souligne de mani\u00e8re \u00e9loquente le recours \u00e0 cette symbolique: <em>Slavery of Prostitution: A Plea for Emancipation<\/em>.<\/span><\/sup>. Le d\u00e9but du XX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle est d\u2019ailleurs marqu\u00e9 par la panique collective entourant la traite des blanches (<em>white trafic<\/em>), qui aura le m\u00e9rite de ramener \u00e0 l\u2019avant-plan la lutte contre la prostitution. Pour nombre de r\u00e9formatrices, toutefois, l\u2019inqui\u00e9tant portrait dessin\u00e9 par les journalistes enqu\u00eatant sur ce trafic humain et par les comit\u00e9s mis sur pied pour le combattre ne doit pas occulter la r\u00e9alit\u00e9 telle que d\u00e9busqu\u00e9e sur le terrain: la coercition est une cause marginale de la prostitution. Les causes v\u00e9ritables de la prostitution r\u00e9sident plut\u00f4t dans les in\u00e9galit\u00e9s \u00e9conomiques qui forcent certaines jeunes femmes \u00e0 vendre leur corps, et dans une certaine culture urbaine qui fait la promotion de l\u2019immoralit\u00e9 (Pivar, 2002: 71-92).<\/p>\n<p>Par ailleurs, sur le plan litt\u00e9raire, le courant r\u00e9aliste met \u00e0 l\u2019avant-sc\u00e8ne des h\u00e9ro\u00efnes issues du\u00a0\u00abpeuple\u00bb, ce qui aurait \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9 de tr\u00e8s mauvais go\u00fbt un si\u00e8cle plus t\u00f4t. D\u00e9sormais, elles sont couturi\u00e8res, ouvri\u00e8res, actrices de bas \u00e9tage. Cora, l\u2019h\u00e9ro\u00efne du roman d\u2019Edgar Fawcett,\u00a0<em>The Evil that Men Do\u00a0<\/em>(1889), est une jeune ouvri\u00e8re vaillante et vertueuse, qui sera bris\u00e9e par une s\u00e9rie de malchances et par la fr\u00e9quentation d\u2019un jeune homme riche, qui devra renoncer \u00e0 elle sous la pression de sa famille. Elle meurt dans une d\u00e9ch\u00e9ance tragique, le soir du mariage de son amant avec une autre femme. Au tournant du si\u00e8cle, Clarissa est remplac\u00e9e dans le c\u0153ur des lecteurs par Carrie, issue d\u2019une famille de modeste condition campagnarde, ou par Maggie, jeune ouvri\u00e8re \u00e9lev\u00e9e dans un\u00a0<em>tenement\u00a0<\/em>et laiss\u00e9e \u00e0 elle-m\u00eame par des parents alcooliques (Crane, 1893). C\u2019est ainsi que na\u00eet la nouvelle h\u00e9ro\u00efne urbaine : la prostitu\u00e9e. Cette derni\u00e8re r\u00e9unit \u00e0 elle seule une importante part des angoisses des citadins ais\u00e9s face \u00e0 la ville en mutation et face au monde industriel. Elle est l\u2019incarnation du malaise, ressenti par ces m\u00eames New-Yorkais ais\u00e9s associant la femme \u00e0 la domesticit\u00e9, devant la nouvelle omnipr\u00e9sence de la jeune citadine dans l\u2019espace public, de m\u00eame que devant sa promiscuit\u00e9 avec ses coll\u00e8gues et amis masculins. Enfin, elle se pr\u00eate mieux que nulle autre au jeu litt\u00e9raire: r\u00e9form\u00e9e, elle constitue un exemple de courage ; bris\u00e9e par son destin, elle est l\u2019h\u00e9ro\u00efne tragique par excellence.<\/p>\n<p>Il serait faux de croire que, dans les ann\u00e9es 1830-1850, cette r\u00e9alit\u00e9 \u00e9tait occult\u00e9e : on se souviendra de\u00a0<em>Rosenglory\u00a0<\/em>de Lydia Maria Child, qui racontait la chute d\u2019une orpheline des bas quartiers. Simplement, la sensibilit\u00e9 des lecteurs imposait alors des intrigues plus manich\u00e9ennes, mettant en sc\u00e8ne des jeunes femmes de leur propre classe sociale, mais aussi des abuseurs r\u00e9unissant \u00e0 eux seuls tous les vices attribu\u00e9s aux \u00abdix ma\u00eetres\u00bb de la ville et \u00e0 leurs descendants oisifs: luxure, libertinage, cynisme, cruaut\u00e9 et insensibilit\u00e9. La Susan de\u00a0<em>Rosenglory<\/em>, au bord du d\u00e9sespoir, \u00e9tait sollicit\u00e9e dans la rue par le m\u00eame juge qui l\u2019avait envoy\u00e9e en prison pour vol (Child, 1846: 185). Au tournant du si\u00e8cle, on observe que les \u00abforces urbaines du Mal\u00bb ne s\u2019unissent plus pour s\u2019acharner sur l\u2019infortun\u00e9e, mais que sa triste destin\u00e9e r\u00e9sulte d\u00e9sormais, en grande partie, de ses propres choix. Ainsi, alors que Mary \u00e9tait tromp\u00e9e par un habile stratag\u00e8me dans\u00a0<em>The QuakerCity<\/em>, la chute de Maggie est le r\u00e9sultat de son choix de se\u00a0donner \u00e0 Pete, ainsi que de sa d\u00e9cision, devant la menace faite par sa m\u00e8re de la renier, de suivre malgr\u00e9 tout son amant.<\/p>\n<p>Ainsi consid\u00e9r\u00e9s, les r\u00e9cits rapport\u00e9s par la r\u00e9formatrice Maude Miner, \u00e0 l\u2019instar des romans de Theodore Dreiser ou Stephen Crane, r\u00e9v\u00e8lent une image de la jeune citadine radicalement diff\u00e9rente de celle que d\u00e9crivait McDowall. Ind\u00e9pendante, elle a g\u00e9n\u00e9ralement un emploi, que ce soit dans un commerce, un restaurant ou une manufacture. On admet en outre sans difficult\u00e9 que jeunesse rime avec plaisir, que la jeune fille aime sortir, se divertir et entretenir de nombreuses amiti\u00e9s f\u00e9minines et masculines. D\u00e9brouillarde, elle tente de faire son chemin dans la vie en profitant de toutes les opportunit\u00e9s offertes par la ville. Issue d\u2019une famille gravement d\u00e9favoris\u00e9e, elle peut se d\u00e9solidariser du noyau familial pour ne plus avoir \u00e0 remettre son salaire \u00e0 ses parents, une rupture qui semble d\u00e9sormais courante. Aussi, on remarque, en filigrane, que le concubinage est de plus en plus tol\u00e9r\u00e9 par l\u2019ensemble de la soci\u00e9t\u00e9 urbaine, mais il est \u00e9tabli clairement qu\u2019il ne saurait constituer une avenue viable en vue d\u2019acqu\u00e9rir la respectabilit\u00e9, si bien qu\u2019on continue \u00e0 le condamner en \u00e9voquant les p\u00e9rils qu\u2019il peut engendrer<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"7\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e030000000000000000_38222\"><sup id=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6669-7\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"7\" data-mfn-post-scope=\"000000000000049f0000000000000000_6669\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6669-7\">7<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"7\">Dans plusieurs des r\u00e9cits de Miner, la fille commence par quitter le foyer familial pour aller vivre avec un homme, sans chercher \u00e0 se justifier. Sur la tol\u00e9rance grandissante au concubinage, on lira avec int\u00e9r\u00eat les lettres \u00e9dit\u00e9es par Helen Lefkowitz Horowitz et Kathy Peiss, lesquelles t\u00e9moignent d\u2019une relation interraciale: <em>Love across the Color Line<\/em>.<\/span><\/sup>.<\/p>\n<p>On peut voir, avec l\u2019ouvrage de Miner, qu\u2019une vision plus r\u00e9aliste des causes de la prostitution a d\u00e9sormais cours, une approche pr\u00e9figur\u00e9e par la mise en garde de Charles Loring Brace cit\u00e9e plus haut. On pourrait attribuer en partie cette nouvelle compr\u00e9hension au fait que les probl\u00e8mes sociaux sont d\u00e9sormais \u00e9tudi\u00e9s plus syst\u00e9matiquement par une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de r\u00e9formateurs et de travailleurs sociaux. Il est aussi probable que les causes de la prostitution aient effectivement chang\u00e9: la promiscuit\u00e9, le d\u00e9sir de vivre une vie plus facile que leurs parents ouvriers, la mis\u00e8re industrielle, le ch\u00f4mage, l\u2019autonomie qui grise mais laisse aussi sans ressources, les salaires d\u00e9risoires vers\u00e9s aux femmes sont autant de nouvelles raisons, pour celles-ci, d\u2019avoir recours au plus vieux m\u00e9tier du monde. Enfin, le travail de r\u00e9forme est d\u00e9sormais effectu\u00e9 sur des bases scientifiques, et non plus empiriques: Miner, agente de probation, \u00e9tudie un bassin de prostitu\u00e9es r\u00e9elles, fr\u00e9quent\u00e9es quotidiennement dans le cadre de son travail.<\/p>\n<p>Les jeunes femmes du d\u00e9but du XX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle veulent s\u2019amuser, profiter au maximum du tourbillon que la ville offre \u00e0 la jeunesse, particuli\u00e8rement celles qui sont issues de familles ouvri\u00e8res et qui n\u2019ont pas connu une enfance facile. Elles d\u00e9veloppent une vision mercantile des rapports avec les hommes. On voit ainsi appara\u00eetre la pratique du\u00a0<em>treating<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire de l\u2019\u00e9change de faveurs, sexuelles ou non, contre des sorties, des v\u00eatements ou des bijoux de pacotille, par les filles de la classe ouvri\u00e8re (Horowitz et Peiss, 1996: 3). Cette nouvelle pratique pr\u00e9occupe les r\u00e9formateurs et les incite, pendant les premi\u00e8res d\u00e9cennies du si\u00e8cle, \u00e0 tenter de r\u00e9glementer les salles de danse et autres lieux de sociabilit\u00e9 ouvri\u00e8re. On peut aussi ais\u00e9ment comprendre en quoi cette nouvelle ind\u00e9pendance des jeunes filles peut d\u00e9ranger les r\u00e9formateurs et la soci\u00e9t\u00e9 en g\u00e9n\u00e9ral: uniquement int\u00e9ress\u00e9es par l\u2019argent, les parures et les divertissements, ces filles sont accus\u00e9es d\u2019\u00eatre des \u00abchercheuses d\u2019or\u00bb et on les situe g\u00e9n\u00e9ralement au seuil de la prostitution. L\u2019indulgence et l\u2019empathie, toutefois, pr\u00e9valent toujours au moment de juger de leur conduite.<\/p>\n<p>Un int\u00e9r\u00eat de plus en plus marqu\u00e9 de la part des r\u00e9formateurs \u00e0 l\u2019endroit des classes d\u00e9favoris\u00e9es a contribu\u00e9 \u00e0 faire conna\u00eetre les conditions de vie incroyablement difficiles des pauvres de la ville. Dans ce contexte, il devient normal, voire glorieux, pour la jeune citadine pauvre de r\u00eaver d\u2019une vie meilleure. La ville offre d\u2019infinies possibilit\u00e9s, c\u00e9l\u00e9br\u00e9es par une myriade de r\u00e9cits de succ\u00e8s \u00e0 l\u2019am\u00e9ricaine. Par contre, dans les milieux ouvriers, les chances d\u2019ascension sociale sont plut\u00f4t rares. C\u2019est ainsi qu\u2019il sera facile,\u00a0pour le s\u00e9ducteur, de promettre \u00e0 sa victime, en plus du mariage, richesses, v\u00eatements, bijoux en \u00e9change du d\u00e9shonneur de devenir sa concubine. Reste \u00e0 faire accepter cette nouvelle compr\u00e9hension de la prostitution au lectorat, ce qui constitue un enjeu de taille. Comment faire, en effet, pour que la prostitu\u00e9e ne soit pas per\u00e7ue comme une int\u00e9ress\u00e9e? Dans le nouveau sch\u00e9ma des causes de la prostitution, la jeune fille deviendra une \u00abpetite fille aux allumettes\u00bb qui regarde, par les vitrines des grands magasins et des restaurants fins, se d\u00e9rouler une vie de r\u00eave, de luxe et de confort. Mais sans une famille fortun\u00e9e, elle est r\u00e9duite \u00e0 ses propres moyens pour am\u00e9liorer sa situation. Ainsi, l\u2019ambition des jeunes h\u00e9ro\u00efnes de Miner n\u2019est jamais condamn\u00e9e. Si elles ont chut\u00e9, c\u2019est qu\u2019elles ont manqu\u00e9 de d\u00e9brouillardise, d\u2019ing\u00e9niosit\u00e9 ou de scepticisme face aux beaux parleurs.<\/p>\n<p>On remarque aussi que certaines causes de la prostitution, autrefois jug\u00e9es intol\u00e9rables, sont d\u00e9sormais admissibles, voire admirables. Si, chez McDowall, certaines avaient d\u00fb se contraindre \u00e0 la prostitution pour assurer la subsistance de leurs fr\u00e8res et s\u0153urs, chez Miner, des jeunes femmes le font pour leur propre enfant, ou du moins auraient eu l\u2019intention de le faire s\u2019il n\u2019\u00e9tait d\u00e9c\u00e9d\u00e9. Cette nouvelle proposition d\u00e9note une importante \u00e9volution des m\u0153urs, une acceptation plus r\u00e9aliste de la difficile destin\u00e9e de la jeune femme moderne, dont t\u00e9moigne ce r\u00e9cit admiratif de Miner:<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-advgb-columns advgb-columns-wrapper\" id=\"advgb-cols-66985141-8ab1-476d-8fa5-197f89574091\"><div class=\"advgb-columns-container\"><div class=\"advgb-columns advgb-columns-row advgb-is-mobile advgb-columns-1 layout-100 mbl-layout-stacked vgutter-10\">\n<div class=\"wp-block-advgb-column advgb-column\" id=\"advgb-col-01ca08ec-6165-4d6c-8023-315daa077e12\"><div class=\"advgb-column-inner\" style=\"border-style:none;border-width:1px\">\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">A tall, handsome woman, extraordinarily clever and attractive, had for ten years supported her child by her earnings of immorality. When deserted in Paris by a man who had promised marriage, she cared for her infant son, and later brought him with her to New York. While soliciting in one of the well-known hotels on Fifth Avenue, she would be flashily dressed and adorned with jewels; but one day in the month when she visited her ten-year-old boy in the excellent school where she placed him, she would don a plain tailored suit and a long black veil so that no one could recognize her. She was determined that her child should never know the truth about his mother. When I visited the school, and without divulging any information, saw the boy and talked with the master about his work, I appreciated more fully the determination of the mother to \u00abkeep him and educate him\u00bb. (<em>SOP<\/em>, 65)<\/p>\n<cite><em>Une grande et belle femme, extraordinairement intelligente et attrayante, fit vivre son enfant pendant dix ans gr\u00e2ce \u00e0 ses gains immoraux. Quand un homme, qui lui avait promis le mariage, l\u2019abandonna \u00e0 Paris, elle prit soin de son fils et le ramena plus tard avec elle \u00e0 New York. Lorsqu\u2019elle faisait de la sollicitation dans un des h\u00f4tels bien connus de la Cinqui\u00e8me Avenue, elle s\u2019habillait de mani\u00e8re voyante et s\u2019ornait de bijoux; mais un jour par mois, quand elle rendait visite \u00e0 son fils de dix ans dans l\u2019excellente \u00e9cole o\u00f9 elle l\u2019avait plac\u00e9, elle rev\u00eatait un ensemble uni et un long voile noir afin que personne ne la reconnaisse. Elle \u00e9tait r\u00e9solue \u00e0 ce que son enfant n\u2019apprenne jamais la v\u00e9rit\u00e9 au sujet de sa m\u00e8re. Quand j\u2019ai visit\u00e9 l\u2019\u00e9cole, sans divulguer aucune information, j\u2019ai vu le gar\u00e7on et parl\u00e9 avec son professeur \u00e0 propos de son travail scolaire, et j\u2019ai pu appr\u00e9cier davantage la d\u00e9termination de cette m\u00e8re \u00e0 \u00able garder et l\u2019\u00e9duquer\u00bb.<\/em><\/cite><\/blockquote>\n<\/div><\/div>\n<\/div><\/div><\/div>\n\n\n<p>Ouvri\u00e8re, serveuse, actrice, la jeune citadine telle que d\u00e9peinte dans les r\u00e9cits de Miner, \u00e0 l\u2019instar des h\u00e9ro\u00efnes des romans de Dreiser ou Fawcett, est initialement autonome, d\u00e9brouillarde et courageuse. Elle n\u2019a plus la passivit\u00e9 des h\u00e9ro\u00efnes de McDowall, ni leur absolue candeur: elle sait que tout concourt \u00e0 la mener \u00e0 la prostitution, bien qu\u2019elle se refuse \u00e0 consid\u00e9rer cette avenue. Face aux difficiles circonstances de la vie urbaine, elle se rebelle et se bat jusqu\u2019au bout pour demeurer respectable. Ce n\u2019est que confront\u00e9e \u00e0 des probl\u00e8mes r\u00e9ellement sans issue qu\u2019elle abandonne et se laisse glisser vers le vice. Elle ne c\u00e8de n\u00e9anmoins aux avances des hommes que pour ne pas mourir de faim ou de froid. Sous la menace de violences, elle ruse et est rescap\u00e9e juste \u00e0 temps. Enceinte, elle s\u2019accroche \u00e0 son amant pour assurer sa survie et celle de son enfant. Bref, elle est, l\u00e0 encore, d\u2019une moralit\u00e9 au-dessus de tout soup\u00e7on, et sa d\u00e9cision de se prostituer est prise en toute derni\u00e8re extr\u00e9mit\u00e9, pour \u00e9chapper \u00e0 la mort.<\/p>\n<p>Le d\u00e9sespoir \u00e9conomique est la cause la plus fr\u00e9quente du glissement vers la prostitution. Depuis l\u2019av\u00e8nement du capitalisme sauvage, la prostitu\u00e9e est victime de la jungle urbaine et industrielle, plus encore que de l\u2019homme qui la fait chuter. Elle ne semble disposer que de deux options: la pauvret\u00e9 vertueuse ou la richesse sans la vertu. D\u00e9sormais, il semble que celle qui choisit la seconde option, \u00e0\u00a0travers la prostitution ou un autre m\u00e9tier peu modeste, puisse \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e, en quelque sorte, comme une h\u00e9ro\u00efne, ou tout au plus une victime des circonstances, ce qui est bien expos\u00e9 par Miner:<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-advgb-columns advgb-columns-wrapper\" id=\"advgb-cols-5f3468ba-ad96-4e5b-a648-80dd5a53c0f1\"><div class=\"advgb-columns-container\"><div class=\"advgb-columns advgb-columns-row advgb-is-mobile advgb-columns-1 layout-100 mbl-layout-stacked vgutter-10\">\n<div class=\"wp-block-advgb-column advgb-column\" id=\"advgb-col-41c03e62-2773-4a58-8107-be2a72605814\"><div class=\"advgb-column-inner\" style=\"border-style:none;border-width:1px\">\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Girls out of work with no money to pay for living expenses, have met real moral danger. [\u2026] Having spent the last penny for food, or gone without eating for two or three days, they have lost all hope and decided that it made no difference what became of them. Courage has failed them when they thought of suicide, and stealing has seemed to them a crime. They have defended their position in having adopted an immoral life by declaring that \u00abat least they had hurt no one but themselves.\u00bb If it occurred to them to secure help from a philanthropic society, they have not known where to go or have had too great pride to ask for aid. (<em>SOP<\/em>, 62)<\/p>\n<cite><em>Les filles sans emploi ni argent pour assurer leur subsistance ont fait face \u00e0 un r\u00e9el danger moral. [\u2026] Quand elles ont d\u00e9pens\u00e9 leur dernier sou pour de la nourriture, ou qu\u2019elles sont rest\u00e9es sans manger depuis deux ou trois jours, elles ont perdu tout espoir et ont d\u00e9cid\u00e9 que ce qu\u2019il adviendrait d\u2019elles ne ferait aucune diff\u00e9rence. Le courage leur a manqu\u00e9 quand elles ont song\u00e9 au suicide, et voler leur est apparu comme un crime. Elles ont d\u00e9fendu leur choix d\u2019avoir adopt\u00e9 une mode de vie immoral en d\u00e9clarant qu\u2019\u00abau moins, elles n\u2019avaient fait de mal \u00e0 personne d\u2019autre qu\u2019elles-m\u00eames\u00bb. S\u2019il leur est arriv\u00e9 de songer \u00e0 chercher de l\u2019aide aupr\u00e8s d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 philanthropique, elles n\u2019ont pas su o\u00f9 aller ou ont \u00e9t\u00e9 trop fi\u00e8res pour demander du soutien.<\/em><\/cite><\/blockquote>\n<\/div><\/div>\n<\/div><\/div><\/div>\n\n\n<p>Cette pr\u00e9occupation pour les laiss\u00e9es-pour-compte de l\u2019\u00e8re industrielle n\u2019est pas exclusive \u00e0 Miner: inquiets de l\u2019\u00e9tat de la morale dans le monde moderne, les r\u00e9formateurs et les r\u00e9formatrices pointent \u00e9galement du doigt les grands capitalistes b\u00e2tissant leur fortune sur l\u2019exploitation des ouvriers et, \u00e0 plus forte raison, des ouvri\u00e8res, ainsi que les hommes amoraux qui profitent de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 \u00e9conomique de ces ouvri\u00e8res pour abuser d\u2019elles.<\/p>\n<p>Si elle affirme sans d\u00e9tour la pr\u00e9pond\u00e9rance du facteur \u00e9conomique, Miner n\u2019abandonne pas pour autant le personnage essentiel du s\u00e9ducteur, qui n\u2019est plus tant une\u00a0<em>cause\u00a0<\/em>de la prostitution, mais en devient plut\u00f4t le catalyseur. Il profite de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 de la jeune ouvri\u00e8re, tant sur le plan p\u00e9cuniaire qu\u2019affectif, en lui promettant une vie plus facile, mais surtout l\u2019amour et la protection dont elle a tant besoin. Ainsi, Amelia, issue des taudis de Mulberry Street, grandit dans la rue et n\u2019\u00e9chappe pas aux mauvaises influences de son milieu. \u00c0 la suite d\u2019une querelle avec sa m\u00e8re, elle accepte \u00abd\u2019aller avec\u00bb un jeune Italien qui lui promet de l\u2019\u00e9pouser et de la loger \u00e0 Long Branch dans une grande maison. Elle finit par se prostituer pour lui, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il la vende \u00e0 un\u00a0<em>procurer\u00a0<\/em>pour 40 $. Elle reconna\u00eet avoir cru \u00e0 ses promesses jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle apprenne qu\u2019il avait d\u00e9j\u00e0 une femme de 17 ans et un b\u00e9b\u00e9 (<em>SOP<\/em>, 55- 56). De m\u00eame, Rachel rencontre, alors qu\u2019elle a quitt\u00e9 le foyer familial pour travailler, un homme qui gagne sa vie en volant. Elle le suit dans un\u00a0<em>parlor house\u00a0<\/em>o\u00f9 elle travaille pour lui. Elle arrive \u00e0 quitter cet enfer et retourne \u00e0 sa famille, d\u2019o\u00f9 elle est chass\u00e9e quand on d\u00e9couvre qu\u2019elle est enceinte. Elle retourne ensuite \u00e0 son souteneur (<em>pimp<\/em>) de New York et lui demande de l\u2019aide, ce qu\u2019il refuse. Plus tard, elle est arr\u00eat\u00e9e et passe six mois en prison avec son b\u00e9b\u00e9, qui n\u2019y survit pas. \u00c0 sa sortie, elle rencontre un policier qui promet de l\u2019\u00e9pouser, mais elle d\u00e9couvre apr\u00e8s quelques mois qu\u2019il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 mari\u00e9. \u00c0 la suite d\u2019autres d\u00e9boires, elle se r\u00e9sout \u00e0 se r\u00e9habiliter (<em>SOP<\/em>, 13-16).<\/p>\n<p>Chez Miner, un accent important est mis sur ces relations affectives qui attirent les filles dans la prostitution. Plusieurs pages de\u00a0<em>Slavery of Prostitution\u00a0<\/em>sont consacr\u00e9es \u00e0 cette question. Elle y d\u00e9cline les moyens utilis\u00e9s par les hommes qui causent la chute de ces jeunes femmes: \u00abPromise of Marriage\u00bb,\u00a0 \u00abFake\u00a0 Marriage\u00bb,\u00a0 \u00abMarriage\u00bb,\u00a0 \u00abPromise\u00a0 of\u00a0 Protection\u00bb\u00a0 et,\u00a0 tout\u00a0 simplement,\u00a0\u00abAffection\u00bb (<em>SOP<\/em>, 93-97, 112, 116), cette derni\u00e8re promesse apparaissant finalement comme la meilleure mani\u00e8re de s\u2019assurer la collaboration de la prostitu\u00e9e sans que la coercition soit n\u00e9cessaire. Maude Miner souligne, apr\u00e8s avoir \u00e9tabli toute une liste de moyens employ\u00e9s pour forcer une fille \u00e0 se prostituer, que:<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-advgb-columns advgb-columns-wrapper\" id=\"advgb-cols-4d33f039-4251-4516-9718-a2b25b19e010\"><div class=\"advgb-columns-container\"><div class=\"advgb-columns advgb-columns-row advgb-is-mobile advgb-columns-1 layout-100 mbl-layout-stacked vgutter-10\">\n<div class=\"wp-block-advgb-column advgb-column\" id=\"advgb-col-9fffda6f-8293-4429-9b1e-7f8983092d87\"><div class=\"advgb-column-inner\" style=\"border-style:none;border-width:1px\">\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">As procurers count upon winning a girl\u2019s affection to bring her into prostitution, they depend upon it as one of the surest means of keeping her under control and continuing their power over her. Often in the first instance, her love has been as true, as pure, and as beautiful as that which is in the power of any woman to give, and it has continued, even though the object of it has been wretched and unworthy. Although realizing that her betrayer has shamefully wronged her, she clings to him, and loves him, often until all power of caring seems deadened. It is almost impossible for a girl, still devoted to her deceiver, to realize that he feigns affection in order to exploit her for gain. Occasionally, with overwhelming evidence, a girl does awaken to a realization of this. (<em>SOP<\/em>, 113)<\/p>\n<cite><em>Si les prox\u00e9n\u00e8tes comptent sur l\u2019affection d\u2019une fille pour l\u2019entra\u00eener dans la prostitution, ils y ont aussi recours comme \u00e0 l\u2019un des plus s\u00fbrs moyens de la garder sous contr\u00f4le et de conserver leur pouvoir sur elle. Souvent, en premier lieu, son amour \u00e0 elle est aussi vrai, pur et beau que celui que toute femme peut donner, et cela continue m\u00eame si son objet, mis\u00e9rable, en est indigne. Bien qu\u2019elle r\u00e9alise que le tra\u00eetre l\u2019a honteusement bern\u00e9e, elle se cramponne \u00e0 lui, l\u2019aime, souvent jusqu\u2019\u00e0 ce que toute affectionsemble \u00e9touff\u00e9e. Il est presque impossible, pour une fille encore d\u00e9vou\u00e9e \u00e0 son imposteur, de r\u00e9aliser qu\u2019il feint l\u2019affection dans le but de l\u2019exploiter pour de l\u2019argent. Occasionnellement, avec des preuves accablantes, une fille s\u2019\u00e9veille effectivement \u00e0 cette r\u00e9alit\u00e9.<\/em><\/cite><\/blockquote>\n<\/div><\/div>\n<\/div><\/div><\/div>\n\n\n<p>On remarquera enfin que le s\u00e9ducteur n\u2019est plus un jeune homme de la\u00a0<em>upper class\u00a0<\/em>d\u00e9cadent qui tire plaisir de sa duperie. Le visage du s\u00e9ducteur a chang\u00e9: il appartient maintenant \u00e0 la faune vari\u00e9e qui profite de l\u2019anonymat de la ville. Il est \u00e0 l\u2019occasion un coll\u00e8gue de travail, voire un patron, mais le plus souvent, il est tout simplement un criminel de bas \u00e9tage, un fraudeur, un voleur, ou ce nouveau personnage qui a compl\u00e8tement transform\u00e9 \u2014 ans la r\u00e9alit\u00e9 comme dans les r\u00e9cits\u2014 le monde de la prostitution: le souteneur (<em>pimp<\/em>).<\/p>\n<p>On croit d\u00e9sormais fermement \u00e0 la r\u00e9habilitation, qui est assur\u00e9e en partie par le biais du syst\u00e8me judiciaire. Autres temps, autres m\u0153urs: sous la plume de Miner, ce n\u2019est plus la religion qui vient au secours de la prostitu\u00e9e, mais le travail social. Les r\u00e9cits de la r\u00e9formatrice sont ponctu\u00e9s de v\u00e9rifications effectu\u00e9es dans le village natal de ses prot\u00e9g\u00e9es, de contacts faits avec la famille pour r\u00e9cup\u00e9rer la fille perdue, de mises sous la tutelle d\u2019organismes de charit\u00e9, le tout dans le but de corriger le tort qui a \u00e9t\u00e9 commis. Souvent, cependant, l\u2019issue de l\u2019histoire n\u2019est pas connue et Miner nous laisse sur la promesse faite par la jeune prostitu\u00e9e repentante de ne plus s\u2019y laisser prendre. Il semble, dans cette \u00e9ventualit\u00e9, que le simple fait d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 \u00e9cout\u00e9e avec compassion et \u00e9quit\u00e9, et d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 appuy\u00e9e et comprise, suffise \u00e0 diminuer le d\u00e9sespoir profond qui l\u2019avait conduite aux derni\u00e8res extr\u00e9mit\u00e9s et \u00e0 susciter chez-elle le d\u00e9sir de recommencer sa vie \u00e0 neuf. Miner, il est certain, croit fermement \u00e0 la valeur du travail qu\u2019elle effectue aupr\u00e8s des prostitu\u00e9es. Elle tient \u00e0 convaincre le lecteur que les prostitu\u00e9es peuvent \u00eatre r\u00e9form\u00e9es et r\u00e9ins\u00e9r\u00e9es dans la soci\u00e9t\u00e9, pour peu que cette m\u00eame soci\u00e9t\u00e9 les traite avec empathie.<\/p>\n<p>Miner tente, comme McDowall avant elle, d\u2019\u00e9tablir que la puret\u00e9 initiale des jeunes prostitu\u00e9es n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 compl\u00e8tement alt\u00e9r\u00e9e par la proximit\u00e9 du vice, donc qu\u2019il est possible de les r\u00e9habiliter. Tandis que McDowall atteignait ce but en rejetant tout le bl\u00e2me sur le s\u00e9ducteur (MF, 44-45). Miner s\u2019y prend d\u2019une mani\u00e8re radicalement diff\u00e9rente, comme en t\u00e9moigne ce portrait qu\u2019elle fait des filles qu\u2019elle a rencontr\u00e9es:<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-advgb-columns advgb-columns-wrapper\" id=\"advgb-cols-5f3a1adc-ba47-45f7-9f74-a80ae61d15c6\"><div class=\"advgb-columns-container\"><div class=\"advgb-columns advgb-columns-row advgb-is-mobile advgb-columns-1 layout-100 mbl-layout-stacked vgutter-10\">\n<div class=\"wp-block-advgb-column advgb-column\" id=\"advgb-col-49c45359-2d6e-4223-bdbd-da6055ef2e2d\"><div class=\"advgb-column-inner\" style=\"border-style:none;border-width:1px\">\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">With these girls at different stages of the way, we are surprised to find so many splendid qualities of character. As we touch the deeper springs of the girl\u2019s being, we frequently find generosity, compassionate love, and heroic self- sacrifice. In spite of the surface veneer of hardness and recklessness, she has often within her a warmth of affection and longing for a better life. (<em>SOP<\/em>, 28)<\/p>\n<cite><em>Chez ces filles qui en sont \u00e0 diff\u00e9rentes \u00e9tapes du parcours, nous sommes surpris de trouver tant de splendides qualit\u00e9s de caract\u00e8re. \u00c0 mesure que nous atteignons la source profonde de l\u2019\u00eatre de l\u2019une de ces filles, nous trouvons fr\u00e9quemment la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, l\u2019amour empreint de compassion, l\u2019autosacrifice h\u00e9ro\u00efque. Sous un vernis de duret\u00e9 et de t\u00e9m\u00e9rit\u00e9, elle a souvent en elle une affection chaleureuse et le d\u00e9sir d\u2019une vie meilleure.<\/em><\/cite><\/blockquote>\n<\/div><\/div>\n<\/div><\/div><\/div>\n\n\n<p>Maude Miner souligne aussi le fait que les jeunes femmes qu\u2019elle a interview\u00e9es assument leur faute, ce qui rel\u00e8ve, dans les circonstances extr\u00eames qu\u2019elles d\u00e9crivent, du pur h\u00e9ro\u00efsme: \u00abGirls have made no\u00a0effort to lessen their own wrongdoing or guilt, and after giving various reasons, have frequently added: \u2018But it\u2019s my own fault. No one could have made me do it\u2019. \/\u00a0<em>Les filles n\u2019ont fait aucun effort pour minimiser leurs propres m\u00e9faits ou leur culpabilit\u00e9 et, apr\u00e8s avoir donn\u00e9 diverses raisons, elles ont fr\u00e9quemment ajout\u00e9:\u00a0<\/em><em>\u2018Mais c\u2019est ma propre faute. Personne n\u2019aurait pu me forcer \u00e0 le faire<\/em><em>\u2019<\/em>\u00bb (<em>SOP<\/em>, 39) Elles ont donc conserv\u00e9 la conscience du bien et du mal, ce qui prouve qu\u2019elles ne sont pas d\u00e9finitivement perdues et qu\u2019il est n\u00e9cessaire de les aider \u00e0 \u00e9chapper \u00e0 leur condition.<\/p>\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 de la fiction litt\u00e9raire, la fin est moins encourageante. Cora meurt assassin\u00e9e, en pleine d\u00e9ch\u00e9ance alcoolique. Maggie, quant \u00e0 elle, se suicide en se jetant dans la rivi\u00e8re. Comment auraient pu se terminer autrement ces romans qui racontent, \u00e9tape par \u00e9tape, la chute d\u2019une jeune femme dans les t\u00e9n\u00e8bres? Et surtout, les romanciers pouvaient-ils proposer autre chose pour que leur h\u00e9ro\u00efne survive \u00e0 la disgr\u00e2ce, sans choquer leurs respectables lecteurs? Ce n\u2019est qu\u2019avec\u00a0<em>Sister Carrie\u00a0<\/em>qu\u2019un auteur a l\u2019audace de faire survivre son h\u00e9ro\u00efne au vice. En effet, Carrie est \u00e9blouie par la ville et ses possibilit\u00e9s, par tous les biens luxueux qui pourraient \u00eatre siens. La ville, ici, constitue presque un personnage \u00e0 part enti\u00e8re, influen\u00e7ant, bien au-del\u00e0 de l\u2019attachement amoureux, les choix de Carrie, avec ses vitrines de beaux v\u00eatements, ses appartements luxueux. Il est facile, pour Drouet, de s\u00e9duire la jeune femme en lui offrant cette vie plus fastueuse \u00e0 laquelle elle aspire. Elle s\u2019habitue ainsi progressivement au luxe, raffinant ses ambitions, changeant d\u2019amant sur la promesse d\u2019une ascension sociale. Franchissant progressivement toutes les \u00e9tapes menant \u00e0 la d\u00e9ch\u00e9ance, concubine de Drouet puis entretenue par le fraudeur Hurtwood, coinc\u00e9e avec ce dernier dans une situation sans issue, Carrie ne devient pourtant pas une prostitu\u00e9e<em>.\u00a0<\/em>Elle sauve sa peau et abandonne son amant. Nous la retrouvons dans l\u2019\u00e9pilogue sous les traits d\u2019une actrice, un m\u00e9tier certes peu honorable, mais tout de m\u00eame moins sordide que la prostitution. Elle vit dans une relative opulence, sans s\u2019\u00e9chiner dans une manufacture, parce qu\u2019elle a renonc\u00e9 \u00e0 la respectabilit\u00e9 et fait le choix de vivre seule. S\u2019il faut en croire la petite histoire, le roman a bien failli ne pas \u00eatre publi\u00e9. La femme de l\u2019\u00e9diteur de Dreiser aurait \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment choqu\u00e9e, en 1900, \u00e0 la lecture du manuscrit, et le roman aurait caus\u00e9 une vive controverse tant aux \u00c9tats-Unis qu\u2019en Angleterre. En 1907, Dreiser affirmait que: \u00abeven at that day, the outraged protests have far outnumbered the plaudits \/\u00a0<em>m\u00eame \u00e0 ce jour, les protestations outrag\u00e9es ont grandement d\u00e9pass\u00e9 en nombre les applaudissements<\/em>\u00bb (<em>SC<\/em>, vii). L\u2019empathie de la bonne soci\u00e9t\u00e9 du d\u00e9but du XX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle demeurait donc conditionnelle au repentir des filles d\u00e9chues.<\/p>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Conclusion<\/strong><\/h2>\n\n\n<p>Nous avons pu constater que, pour toucher leurs lecteurs, les r\u00e9formateurs et les r\u00e9formatrices rapportant des r\u00e9cits de prostitu\u00e9es ont largement capitalis\u00e9 sur les proc\u00e9d\u00e9s litt\u00e9raires populaires de leur temps. La trame narrative mise en place d\u00e8s les ann\u00e9es 1830, laquelle fait de la prostitu\u00e9e une victime, tant\u00f4t du vice des hommes, tant\u00f4t du monde industriel ou de la ville, sera conserv\u00e9e et utilis\u00e9e par les r\u00e9formateurs pour toucher leurs lecteurs en faisant des prostitu\u00e9es des h\u00e9ro\u00efnes, tragiques dans les ann\u00e9es 1830-1850, puis au courage exemplaire au tournant du si\u00e8cle. Inversement, les romans de l\u2019\u00e9poque se sont nourris des donn\u00e9es v\u00e9hicul\u00e9es par le discours des r\u00e9formateurs luttant contre la prostitution, et ce afin de donner \u00e0 leurs romans une touche d\u2019authenticit\u00e9 assurant leur succ\u00e8s aupr\u00e8s du public. Ainsi, la Susan de Lydia Maria Child est s\u00e9duite et humili\u00e9e par des hommes riches qui ne pensent qu\u2019\u00e0 se distraire, sans se soucier des terribles cons\u00e9quences de leurs actes. Plus tard, Maggie, jeune ouvri\u00e8re des\u00a0<em>tenements<\/em>, est trahie par son amant, apr\u00e8s avoir grandi dans une famille gravement dysfonctionnelle. Cora, enfin, est une jeune ouvri\u00e8re ind\u00e9pendante et fi\u00e8re, qui perd sa vigilance vertueuse sous l\u2019effet de l\u2019alcool et qui sera indirectement victime de la corruption municipale.<\/p>\n<p>Tous ces exemples d\u00e9montrent bien l\u2019existence d\u2019un imaginaire li\u00e9 \u00e0 la prostitution dans la soci\u00e9t\u00e9 en g\u00e9n\u00e9ral, lequel est nourri \u00e0 la fois par les r\u00e9formateurs et les romanciers. Cet imaginaire est r\u00e9cup\u00e9r\u00e9\u00a0par les premiers pour attirer la sympathie de leur auditoire et, par les seconds, pour passionner leur lectorat. Nous avons aussi vu comment \u00e9volue cet imaginaire, et surtout en quoi il suit l\u2019\u00e9volution des m\u0153urs des citadins concernant la place de la jeune femme dans l\u2019univers urbain, ainsi que l\u2019\u00e9volution r\u00e9elle de ses possibilit\u00e9s d\u2019\u00e9mancipation. Par exemple, l\u2019\u00e9tude, par Patricia Cline Cohen, du meurtre de la prostitu\u00e9e Helen Jewett en 1836 d\u00e9montre bien cette interp\u00e9n\u00e9tration des motifs associ\u00e9s \u00e0 la prostitution et \u00e0 la jeune femme en g\u00e9n\u00e9ral. \u00c0 partir du meurtre r\u00e9el de Jewett, qui fit grand bruit \u00e0 l\u2019\u00e9poque, les journaux construisirent en effet une passionnante intrigue polici\u00e8re, qui fut \u00e0 son tour r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e par des romanciers populaires, contribuant ainsi \u00e0 faire d\u2019une figure de prime abord choquante pour le grand public \u2014une prostitu\u00e9e de haut vol, selon toute vraisemblance fi\u00e8re de son m\u00e9tier\u2014 la touchante victime de la brutalit\u00e9 des hommes (Cohen, 1996).<\/p>\n<p>De la m\u00eame mani\u00e8re, John R. McDowall, Maude Miner, ainsi que tous les autres r\u00e9formateurs combattant la prostitution ont contribu\u00e9 \u00e0 fa\u00e7onner une nouvelle image de la prostitu\u00e9e. En associant, dans les ann\u00e9es 1830-50, le personnage de la prostitu\u00e9e aux h\u00e9ro\u00efnes tragiques des romans de s\u00e9duction qui faisaient d\u00e9j\u00e0 fureur depuis\u00a0<em>Clarissa Harlow<\/em>, ils touchaient chez leurs lecteurs une corde sensible, cherchant par l\u00e0 \u00e0 les convaincre de se faire les champions de la nouvelle martyre urbaine. Au tournant du si\u00e8cle, la situation des jeunes femmes ayant consid\u00e9rablement \u00e9volu\u00e9 et leurs possibilit\u00e9s d\u2019\u00e9mancipation s\u2019\u00e9tant multipli\u00e9es, les r\u00e9formateurs ont plut\u00f4t capitalis\u00e9 sur la jeunesse de leurs prot\u00e9g\u00e9es pour en faire des h\u00e9ro\u00efnes courageuses triomphant, \u00e0 leur fa\u00e7on, des p\u00e9rils de la vie urbaine. L\u2019essentiel, tant dans la premi\u00e8re p\u00e9riode que dans la seconde, \u00e9tait de d\u00e9montrer hors de tout doute que la prostitu\u00e9e demeurait, malgr\u00e9 ses difficult\u00e9s, une femme \u00e0 part enti\u00e8re, qu\u2019il \u00e9tait donc possible d\u2019infl\u00e9chir le cours de sa tragique destin\u00e9e et, par l\u00e0 m\u00eame, de contribuer \u00e0 b\u00e2tir un monde plus civilis\u00e9.<\/p><style class=\"advgb-styles-renderer\">#advgb-col-12700390-864a-4065-a1f2-a08c5c83fb93>.advgb-column-inner{}@media screen and (max-width: 1023px) {#advgb-col-12700390-864a-4065-a1f2-a08c5c83fb93>.advgb-column-inner{}}@media screen and (max-width: 767px) {#advgb-col-12700390-864a-4065-a1f2-a08c5c83fb93>.advgb-column-inner{}}#advgb-cols-4cd2e1c7-6ada-4ed1-8f7f-4b36694e783b{}@media screen and (max-width: 1023px) {#advgb-cols-4cd2e1c7-6ada-4ed1-8f7f-4b36694e783b{}}@media screen and (max-width: 767px) 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class=\"modern-footnotes-list-heading \">Notes de bas de page<\/h2><ul class=\"modern-footnotes-list \"><li id=\"footnote-000000000000049f0000000000000000_6669-1\"><span>1<\/span><div>Le&nbsp;<em>tenement<\/em>&nbsp;est un logement populaire, sombre, mal a\u00e9r\u00e9 et sans eau courante. Bien qu\u2019on puisse le traduire approximativement par&nbsp;<em>taudis<\/em>, nous choisissons de garder le terme anglais&nbsp;<em>tenement<\/em>&nbsp;comme le fait Fran\u00e7ois Weil dans sa description des quartiers populaires du bas Manhattan (Weil, 2000: 115). <a href=\"#mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6669-1\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 1 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-000000000000049f0000000000000000_6669-2\"><span>2<\/span><div>Des notes biographiques pr\u00e9sentant John R. McDowall et Maude E. Miner et leur \u0153uvre de r\u00e9forme peuvent \u00eatre trouv\u00e9es dans Helen Lefkowitz Horowitz, <em>Rereading Sex<\/em> et David J. Pivar, <em>Purity and Hygiene<\/em>. <a href=\"#mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6669-2\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 2 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-000000000000049f0000000000000000_6669-3\"><span>3<\/span><div>Stuart M. Blumin analyse quelques-uns de ces ouvrages dans son article \u00ab Explaining the New Metropolis \u00bb. <a href=\"#mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6669-3\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 3 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-000000000000049f0000000000000000_6669-4\"><span>4<\/span><div>Stowe en 1852. Sur la popularit\u00e9 de <em>Charlotte Temple<\/em> et de ses successeurs dans les premi\u00e8res ann\u00e9es de la p\u00e9riode postr\u00e9volutionnaire, voir Cathy Davidson, <em>Revolution and the Word<\/em>, chapitre 6. <a href=\"#mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6669-4\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 4 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-000000000000049f0000000000000000_6669-5\"><span>5<\/span><div>La nouvelle <em>Rosenglory<\/em> a \u00e9t\u00e9 inspir\u00e9e \u00e0 Child par une histoire, bien r\u00e9elle, qui avait fait grand bruit \u00e0 New York en 1843. La jeune domestique Amelia Norman avait tent\u00e9 d\u2019assassiner son amant Henry Ballard, un riche marchand. Child s\u2019est d\u00e9vou\u00e9e corps et \u00e2me \u00e0 la cause de cette jeune femme, qui sera finalement acquitt\u00e9e. Andrea L. Hibbard et John T. Parry ont \u00e9tudi\u00e9 de mani\u00e8re convaincante la mani\u00e8re dont la d\u00e9fense a exploit\u00e9 au cours du proc\u00e8s le motif romanesque de la s\u00e9duction dans l\u2019article \u00abLaw, Seduction, and the Sentimental Heroine\u00bb. <a href=\"#mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6669-5\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 5 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-000000000000049f0000000000000000_6669-6\"><span>6<\/span><div>Le titre de l\u2019essai de Miner souligne de mani\u00e8re \u00e9loquente le recours \u00e0 cette symbolique: <em>Slavery of Prostitution: A Plea for Emancipation<\/em>. <a href=\"#mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6669-6\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 6 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-000000000000049f0000000000000000_6669-7\"><span>7<\/span><div>Dans plusieurs des r\u00e9cits de Miner, la fille commence par quitter le foyer familial pour aller vivre avec un homme, sans chercher \u00e0 se justifier. Sur la tol\u00e9rance grandissante au concubinage, on lira avec int\u00e9r\u00eat les lettres \u00e9dit\u00e9es par Helen Lefkowitz Horowitz et Kathy Peiss, lesquelles t\u00e9moignent d\u2019une relation interraciale: <em>Love across the Color Line<\/em>. <a href=\"#mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6669-7\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 7 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 partir des ann\u00e9es 1830, la ville de New York entre dans un cycle de croissance exponentielle qui fera d\u2019elle la plus importante des villes am\u00e9ricaines. En raison de sa situation g\u00e9ographique, puis par un effet d\u2019entra\u00eenement irr\u00e9sistible, New York devient prosp\u00e8re, attirant \u00e0 elle nombre d\u2019hommes, puis plus tard de femmes des r\u00e9gions et de l\u2019\u00e9tranger, qui viennent y tenter leur chance. On peut imaginer sans peine le choc puissant que constitue pour ces gens \u00e9lev\u00e9s dans de petites communaut\u00e9s la rencontre d\u2019une grande ville comme New York, chaotique, anonyme et tentatrice. Les New-Yorkais les plus prosp\u00e8res s\u2019inqui\u00e8tent de ses effets d\u00e9vastateurs sur la moralit\u00e9 de leurs concitoyens. Un courant majeur de r\u00e9formes tire sa source de cette angoisse, port\u00e9 par des gens cherchant \u00e0 recr\u00e9er dans le contexte de la grande ville les outils de contr\u00f4le social existant dans leur communaut\u00e9 d\u2019origine. Parmi les inqui\u00e9tudes de ces premiers r\u00e9formateurs issus des classes plus ais\u00e9es, il en est une qui devient pr\u00e9pond\u00e9rante \u00e0 partir des ann\u00e9es 1830: la corruption des bonnes m\u0153urs par la prostitution.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"menu_order":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"advgb_blocks_editor_width":"","advgb_blocks_columns_visual_guide":"","footnotes":""},"tags":[1238,1243,362,214,360,406,363],"numeros":[],"numeros_cahier_iref":[253],"ppma_author":[1242],"class_list":["post-6669","cahiers_iref","type-cahiers_iref","status-publish","hentry","tag-africaines-americaines","tag-anticonformisme","tag-etats-unis","tag-etudes-feministes","tag-feminisme-noir","tag-sciences-sociales","tag-xixe-siecle","numeros_cahier_iref-cahier-2"],"acf":{"sections":{"section":""},"bibliographie":"BLUMIN, Stuart M. 1984. \u00abExplaining the New Metropolis: Perception, Depiction and Analysis in Mid- Nineteenth-Century New York City\u00bb,\u00a0<em>Journal of Urban History<\/em>, 11, n<sup>o<\/sup>\u00a01 (novembre), p. 9-38.\r\n\r\nBOYER, Paul S. 1978.\u00a0<em>Urban Masses and Moral Order in America, 1820-1920,\u00a0<\/em>Cambridge, Mass.: Harvard University Press, 387 p.\r\n\r\nBRACE, Charles Loring. 1872.\u00a0<em>The Dangerous Classes of New York, and Twenty Year\u2019s Work among Them<\/em>, New York: Wynkoop &amp; Hallenbeck Publ., 448 p.\r\n\r\nCHILD, Lydia Maria. 1846. \u00abRosenglory\u00bb,\u00a0<em>The Columbian Magazine<\/em>, VI (octobre), p. 181-86.\r\n\r\nCOHEN, Patricia Cline. 1999.\u00a0<em>The Murder of Helen Jewett: The Life and Death of a Prostitute inNineteenth-Century New York<\/em>, New York: Vintage Books, 512 p.\r\n\r\nCONNELLY, Mark T. 1980.\u00a0<em>The Response to Prostitution in the Progressive Era<\/em>, Chapel Hill: University of North Carolina Press, 261 p.\r\n\r\nCRANE, Stephen. 1984 (c1893). \u00abMaggie: A Girl of the Streets\u00bb, in\u00a0<em>Prose and Poetry<\/em>, New York: The Library of America, 317 p.\r\n\r\nDAVIDSON, Cathy. 2004.\u00a0<em>Revolution and the Word: the Rise of the Novel in America<\/em>, New York: Oxford University Press, 458 p.\r\n\r\nDREISER, Theodore. 1932 (c1901).\u00a0<em>Sister Carrie<\/em>, New York: The Modern Library, 557 p. FAWCETT, Edgar. 1889.\u00a0<em>The Evil that Men Do<\/em>, New York: Bedford Co., 339 p.\r\n\r\nGILFOYLE, Timothy. 1992.\u00a0<em>City of Eros: New York City, Prostitution, and the Commercialization of Sex, 1790-1920<\/em>, New York: W.W. Norton, 462 p.\r\n\r\nHESSINGER, Rodney. 2005.\u00a0<em>Seduced, Abandoned, and Reborn: Visions of Youth in Middle-Class America, 1780-1850<\/em>, Philadelphia: University of Pennsylvania Press, 255 p.\r\n\r\nHIBBARD, Andrea L. et John T. PARRY. 2006. \u00abLaw, Seduction, and the Sentimental Heroine: The Case of Amelia Norman\u00bb,\u00a0<em>American Literature<\/em>, vol. 78, n<sup>o<\/sup>\u00a02 (juin), p. 325-355.\r\n\r\nHOROWITZ, Helen Lefkowitz, 2002.\u00a0<em>Rereading Sex: Battles over Sexual Knowledge and Suppression inNineteenth-Century America<\/em>, New York: Knopf, 514 p.\r\n\r\nHOROWITZ, Helen Lefkowitz et Kathy PEISS (dir. publ.). 1996.\u00a0<em>Love across the Color Line: The Letters of Alice Hanley to Channing Lewis<\/em>, Amherst: University of Massachusetts Press, 1996, 144 p.\r\n\r\nLIPPARD, George. 1995 (c1844).\u00a0<em>The Quaker City; Or, the Monks of Monk-Hall<\/em>, Amherst: University ofMassachusetts Press, 582 p.\r\n\r\n<u>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/u>. 1853.\u00a0<em>New York: Its Upper Ten and Lower Million<\/em>, Cincinnatti: H.M. Rulison, 284 p.\r\n\r\nLUBOVE, Roy. 1965.\u00a0<em>The Professional Altruist: The Emergence of Social Work as a Career, 1880-1930<\/em>, Cambridge, Mass.: Harvard University Press, 291 p.\r\n\r\nMCDOWALL, John R. 1832.\u00a0<em>Magdalen Facts<\/em>, n<sup>o<\/sup>\u00a01, janvier, New York, 104 p.\r\n\r\nMINER, Maude E. 1987 (c1916).\u00a0<em>Slavery of Prostitution: A Plea for Emancipation<\/em>, New York: Garland Publishers, 308 p.\r\n\r\nPEISS, Kathy. 1986.\u00a0<em>Cheap Amusements : Working Women and Leisure in Turn-of-the-Century New York<\/em>, Philadelphia: Temple University Press, 244 p.\r\n\r\nPIVAR, David J. 2002.\u00a0<em>Purity and Hygiene: Women, Prostitution, and the\u00a0<\/em>\u2018<em>American Plan<\/em><em>\u2019<\/em><em>, 1900-1930<\/em>, Westport, Conn.: Greenwood Press, 283 p.\r\n\r\n<u>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/u>. 1973.\u00a0<em>Purity Crusade, Sexual Morality and Social Control, 1868-1900<\/em>, Westport, Conn.: Greenwood Press, 308 p.\r\n\r\nRICHARDSON, Samuel. 1985 (c1740).\u00a0<em>Clarissa<\/em>, New York: Penguin, 1536 p.\r\n\r\nRIEGEL, Robert E. 1968. \u00abChanging American Attitudes toward Prostitution (1800-1920)\u00bb,\u00a0<em>Journal of the History of Ideas<\/em>, 29 (juillet-septembre), p. 437-452.\r\n\r\nROSEN, Ruth et Sue DAVIDSON (dir.). 1977.\u00a0<em>The Maimie Papers<\/em>, Old Westbury, NY: The Feminist Press et Radcliffe College, 439 p.\r\n\r\nROWSON, Susanna. 1964 (c1791).\u00a0<em>Charlotte Temple, a Tale of Truth<\/em>, Schenectaday, NY: New College and University Press, 163 p.\r\n\r\nSIEGEL, Adrienne. 1981.\u00a0<em>The Image of the American City in Popular Literature, 1820-1870<\/em>, Port Washington, NY: National University Publications, Kennikat Press, 211 p.\r\n\r\nSREBNICK, Amy. 1989. \u00abL\u2019assassinat et le myst\u00e8re de Mary Rogers: Sexualit\u00e9, crime et culture vers le milieu du XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle \u00e0 New York\u00bb, in\u00a0<em>Violences sexuelles<\/em>, sous la dir. d\u2019Alain Corbin, Paris: Imago, p. 113-133.\r\n\r\nWEIL, Fran\u00e7ois. 2000.\u00a0<em>Histoire de New York<\/em>, Paris: Fayard, 377 p.\r\n\r\nWELTER, Barbara. 1966. \u00abThe Cult of True Womanhood\u00bb,\u00a0<em>American Quarterly<\/em>, 18, n<sup>o<\/sup>\u00a02 (\u00e9t\u00e9), p. 151-74. 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