{"id":6583,"date":"2026-03-20T14:18:56","date_gmt":"2026-03-20T18:18:56","guid":{"rendered":"https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/?post_type=cahiers_iref&#038;p=6583"},"modified":"2026-05-11T12:39:11","modified_gmt":"2026-05-11T16:39:11","slug":"famille-et-femmes-noires-dans-une-societe-esclavagiste-la-nouvelle-orleans-1830-1860","status":"publish","type":"cahiers_iref","link":"https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/cahiers-iref\/famille-et-femmes-noires-dans-une-societe-esclavagiste-la-nouvelle-orleans-1830-1860\/","title":{"rendered":"Famille et femmes noires dans une soci\u00e9t\u00e9 esclavagiste: La Nouvelle-Orl\u00e9ans, 1830-1860"},"content":{"rendered":"\n<table class=\"wp-block-advgb-table advgb-table-frontend\"><tbody><tr><td><strong>Source du texte<\/strong><br>Article paru dans&nbsp;<em>Blanches et Noires: Histoire(s) des Am\u00e9ricaines au XIXe si\u00e8cle<\/em>, sous la responsabilit\u00e9 d\u2019Isabelle Lehuu (2011)<\/td><\/tr><\/tbody><\/table>\n\n\n<p>L\u2019objet du pr\u00e9sent article est d\u2019examiner l\u2019institution esclavagiste \u00e0 travers l\u2019exp\u00e9rience des femmes qui l\u2019ont v\u00e9cue dans la Nouvelle-Orl\u00e9ans du XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle. Le p\u00e9rim\u00e8tre urbain offre un cadre d\u2019analyse particuli\u00e8rement int\u00e9ressant pour l\u2019\u00e9tude des esclaves f\u00e9minins puisque leurs effectifs en ville \u00e9taient de beaucoup sup\u00e9rieurs en nombre \u00e0 ceux des hommes. Cette r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9mographique \u00e9tait le r\u00e9sultat de la nature de l\u2019esclavage urbain qui favorisait essentiellement l\u2019emploi de domestiques et de nourrices, des fonctions pour la plupart combl\u00e9es par les femmes noires. L\u2019esclavage en ville \u00e9tait surtout f\u00e9minin, causant ainsi un \u00e9cart d\u00e9mographique consid\u00e9rable entre hommes et femmes. Dans les pages qui vont suivre, il s\u2019agira d\u2019en examiner l\u2019impact sur la famille et sur le r\u00f4le des femmes noires. Plus sp\u00e9cifiquement, il s\u2019agira de montrer qu\u2019en milieu urbain, la nature de l\u2019esclavage a restreint la capacit\u00e9 des femmes noires \u00e0 former des familles biparentales traditionnelles, les emp\u00eachant de se conformer au mod\u00e8le familial prescrit par la soci\u00e9t\u00e9 victorienne, mais qu\u2019elle leur a permis, en contrepartie, de jouir d\u2019une plus grande libert\u00e9 et de garder un certain contr\u00f4le sur leur vie.<\/p>\n<p>La nature particuli\u00e8re de l\u2019esclavage urbain se refl\u00e9tait sur le nombre \u00e9lev\u00e9 de foyers de femmes c\u00e9libataires, avec ou sans enfants. \u00c0 partir de l\u2019id\u00e9e que le mod\u00e8le familial pr\u00e9dominant de l\u2019\u00e9poque correspondait \u00e0 celui compos\u00e9 d\u2019un p\u00e8re, d\u2019une m\u00e8re et de leur prog\u00e9niture, nous verrons que ce type de famille \u00e9tait difficile \u00e0 reproduire par les esclaves en ville \u00e9tant donn\u00e9 les circonstances externes d\u00e9favorables comme le d\u00e9s\u00e9quilibre des sexes. Dans un tel contexte, les femmes noires ont constamment prouv\u00e9 leur habilet\u00e9 \u00e0 s\u2019ajuster \u00e0 une conjoncture qui, d\u2019embl\u00e9e, les emp\u00eachait de reproduire le mod\u00e8le familial biparental v\u00e9hicul\u00e9 par la majorit\u00e9 blanche. En plus d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 surtout f\u00e9minin, l\u2019esclavage urbain se caract\u00e9risait par une certaine flexibilit\u00e9, par la possibilit\u00e9 pour les esclaves de jouir d\u2019une plus grande autonomie, voire d\u2019une quasi-libert\u00e9. L\u2019acc\u00e8s \u00e0 certains privil\u00e8ges, comme ceux de trouver leurs propres emplois et logis, donnait aux femmes noires qui avaient la chance de les obtenir au moins l\u2019impression de vivre dans un \u00e9tat de libert\u00e9 compl\u00e8tement d\u00e9ni\u00e9 \u00e0 leurs homologues rurales. Vari\u00e9t\u00e9s et opportunit\u00e9s caract\u00e9risaient ainsi le milieu urbain et ces deux aspects ont contribu\u00e9 \u00e0 amoindrir certains des effets les plus pr\u00e9judiciables de l\u2019esclavage sur le quotidien des femmes noires. Certes, le syst\u00e8me esclavagiste en ville \u00e9tait plus flexible qu\u2019\u00e0 la campagne et il conf\u00e9rait aux esclaves f\u00e9minins une plus grande libert\u00e9. Mais peu importe o\u00f9 elles vivaient, les femmes esclaves \u00e9taient toutes aux prises avec un double \u00abfardeau\u00bb, celui d\u2019\u00eatre \u00e0 la fois femmes et esclaves: esclaves, elles \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9es comme de simples biens de propri\u00e9t\u00e9 qui pouvaient \u00eatre achet\u00e9s et vendus; femmes, elles \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9es comme des \u00eatres subordonn\u00e9s aux hommes. En d\u2019autres termes, \u00e0 la ville comme \u00e0 la campagne, les femmes esclaves \u00e9taient soumises au m\u00eame genre d\u2019exploitation, sauf que dans un milieu urbain comme la Nouvelle-Orl\u00e9ans, elles avaient une plus grande marge de man\u0153uvre et une plus grande capacit\u00e9 d\u2019agir sur leur vie (Gould, 1996: 179-180).<\/p>\n<p>Il est int\u00e9ressant d\u2019aborder le th\u00e8me de la famille et des femmes esclaves \u00e0 partir d\u2019un cadre g\u00e9ographique limit\u00e9, comme celui qui est propos\u00e9 ici, puisqu\u2019une telle approche nous permet de montrer que l\u2019esclavage n\u2019\u00e9tait pas un syst\u00e8me homog\u00e8ne pr\u00e9sent seulement dans les plantations. Il existait en dehors des grandes exploitations agricoles du Sud et changeait de forme selon le contexte. Malheureusement, l\u2019impact du cadre spatial sur le syst\u00e8me esclavagiste a longtemps \u00e9t\u00e9 ignor\u00e9 par les historiens qui en ont v\u00e9hicul\u00e9 une image souvent trop monolithique, surtout dans les travaux de synth\u00e8se. En associant l\u2019esclavage aux seules plantations, ils n\u2019ont pas tenu compte du quotidien des esclaves urbains, pourtant fort diff\u00e9rent de celui des esclaves ruraux. Le fait que les historiens aient\u00a0longtemps n\u00e9glig\u00e9 l\u2019esclavage en milieu urbain n\u2019est toutefois pas un hasard puisque le Sud\u00a0<em>antebellum\u00a0<\/em>\u00e9tait majoritairement rural. Si nous prenons l\u2019exemple de la Louisiane, il est possible de constater que de 1830 \u00e0 1860, la population rurale de l\u2019\u00c9tat a toujours \u00e9t\u00e9 sup\u00e9rieure en nombre \u00e0 la population urbaine: au cours de cette p\u00e9riode, elle a repr\u00e9sent\u00e9 en moyenne 74 % de la population louisianaise<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e030000000000000000_38199\"><sup id=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-1\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"000000000000049f0000000000000000_6583\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-1\">1<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\">En 1830, la population urbaine de la Louisiane \u00e9tait de 21,4 % ; en 1840, 29,9%; en 1850, 26,0% et en 1860, 26,1%. Pour les m\u00eames ann\u00e9es, la population rurale \u00e9tait de 78,6%; 70,1 %; 74,0% et 73,9%. Donald Dodd, <em>Historical Statistics of the States of the United States: Two Centuries of Census, 1790-1990<\/em>, Connecticut, Greenwood Press, 1993, p. 37.<\/span><\/sup>. Mais en Louisiane, comme dans d\u2019autres \u00c9tats sudistes, se sont rapidement d\u00e9velopp\u00e9s de grands centres urbains, qui ont fini par englober une portion importante d\u2019esclaves. L\u2019esclavage n\u2019\u00e9tait donc pas uniquement un ph\u00e9nom\u00e8ne rural et \u00e0 partir du cas de la Nouvelle-Orl\u00e9ans, nous proposons d\u2019en examiner ici la dimension urbaine. Chez les historiens qui, eux, se sont pench\u00e9s sur l\u2019esclavage en milieu urbain, il y a un consensus en ce qui concerne l\u2019id\u00e9e que la ville offrait aux esclaves certaines opportunit\u00e9s inexistantes dans les campagnes. En abordant le milieu urbain, ces historiens ont, \u00e0 juste titre, corrig\u00e9 l\u2019image monolithique de l\u2019esclavage. Mais en d\u00e9pit du fait que l\u2019esclavage urbain ait \u00e9t\u00e9 surtout f\u00e9minin, peu d\u2019\u00e9tudes portent sur les femmes esclaves en ville. Dans cet article, nous avons voulu rem\u00e9dier un tant soit peu \u00e0 cette lacune historiographique en appr\u00e9hendant l\u2019exp\u00e9rience des femmes noires \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans, le port et le march\u00e9 d\u2019esclaves les plus importants du Sud\u00a0<em>antebellum\u00a0<\/em>(Johnson, 1999: 1-2).<\/p>\n<p>Soulignons enfin que cette \u00e9tude sur la famille et les femmes noires s\u2019appuie sur une m\u00e9thodologie qui comprend un volet quantitatif et un volet qualitatif. Nous avons fait appel \u00e0 la fois aux donn\u00e9es chiffr\u00e9es recueillies dans les recensements num\u00e9riques du XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle (1830-1860) et aux donn\u00e9es qualitatives puis\u00e9es dans un \u00e9chantillon de sources assez vari\u00e9. Le volet quantitatif est important puisqu\u2019il fournit des renseignements d\u00e9mographiques qui viennent enrichir le domaine de la recherche sur la famille. Mais l\u2019information contenue dans les recensements demeure tr\u00e8s sommaire, d\u2019o\u00f9 l\u2019int\u00e9r\u00eat et la pertinence d\u2019int\u00e9grer \u00e0 notre d\u00e9marche un volet qualitatif. Ce volet, quant \u00e0 lui, s\u2019appuie essentiellement sur des sources \u00e9crites par des Blancs, dont des m\u00e9moires de Sudistes et des chroniques de voyageurs, ainsi que sur divers documents relatifs \u00e0 l\u2019esclavage recueillis dans une collection qui s\u2019intitule\u00a0<em>Slavery Manuscript Series, 1784-1865\u00a0<\/em>et dans un fonds d\u2019archives l\u00e9gu\u00e9 par le richissime John McDonogh, alias le philanthrope de la Nouvelle-Orl\u00e9ans (actes de vente, laissez-passer, listes d\u2019esclaves, articles de journaux, correspondance, etc.). Mais il inclut aussi des sources transmises par les Noirs eux- m\u00eames, dont les entretiens avec des anciens esclaves men\u00e9s dans ann\u00e9es 1930 par la\u00a0<em>Works Progress Administration\u00a0<\/em>et des r\u00e9cits d\u2019esclaves fugitifs. Cet article repose donc sur une m\u00e9thodologie qui allie d\u00e9mographie et litt\u00e9rature et, comme beaucoup d\u2019\u00e9tudes qui portent sur l\u2019esclavage, elle est surtout appr\u00e9hend\u00e9e \u00e0 partir du regard des Blancs puisque les sources que les Blancs ont laiss\u00e9es derri\u00e8re eux sont beaucoup plus disponibles et abondantes que les sources laiss\u00e9es par les esclaves, surtout les femmes esclaves qui, priv\u00e9es d\u2019instruction, \u00e9taient aussi priv\u00e9es de tout moyen de communication (Gould, 1996: 298). Ce n\u2019est souvent qu\u2019indirectement que les historiens doivent examiner l\u2019exp\u00e9rience des femmes noires.<\/p>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Structure de la famille esclave en milieu urbain<\/strong><\/h2>\n\n\n<p>Que ce soit \u00e0 la ville ou \u00e0 la campagne, l\u2019esclavage comme syst\u00e8me emp\u00eachait les esclaves de reproduire le mod\u00e8le familial biparental v\u00e9hicul\u00e9 par la majorit\u00e9 blanche. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette difficult\u00e9: nature officieuse des mariages noirs, s\u00e9parations forc\u00e9es des familles par la vente, reconnaissance du caract\u00e8re consanguin de la famille noire et non de son caract\u00e8re conjugal, impossibilit\u00e9 pour les esclaves masculins d\u2019incarner le r\u00f4le familial traditionnel de protecteur et de pourvoyeur, puis, finalement, d\u00e9possession des parents esclaves de leurs enfants qui appartenaient d\u2019abord et avant tout au ma\u00eetre de la m\u00e8re. Ces facteurs montrent tous \u00e0 quel point les besoins des\u00a0ma\u00eetres avaient une incidence sur la famille des esclaves et ils montrent tous que, d\u2019embl\u00e9e, l\u2019esclavage \u00e9tait un syst\u00e8me non propice \u00e0 la reproduction des mod\u00e8les familiaux traditionnels chez les esclaves, qu\u2019ils aient v\u00e9cu \u00e0 la ville ou \u00e0 la campagne.<\/p>\n<p>La soci\u00e9t\u00e9 sudiste \u00e9tait organis\u00e9e pour toujours favoriser les besoins de la classe esclavagiste et la satisfaction de ces besoins se faisait bien souvent au d\u00e9triment de la famille noire. Les mariages entre esclaves n\u2019avaient pas de reconnaissance officielle puisque seule la reconnaissance officieuse de ceux-ci permettait aux ma\u00eetres de vendre facilement et sans contraintes l\u00e9gales un ou plusieurs membres de la famille noire. Comme les propri\u00e9taires d\u2019esclaves associaient la famille esclave aux femmes et \u00e0 leurs enfants, les s\u00e9parations forc\u00e9es des familles \u00e9taient souvent le r\u00e9sultat de la vente du p\u00e8re. La reconnaissance par les ma\u00eetres de la relation m\u00e8re\/enfant \u00e9tait d\u2019ailleurs sanctionn\u00e9e par la loi en Louisiane o\u00f9 il \u00e9tait interdit de s\u00e9parer par la vente une m\u00e8re de ses enfants \u00e2g\u00e9s de moins de 10 ans. Les unions conjugales n\u2019avaient pas de valeur l\u00e9gale, puisque les esclaves ne pouvaient faire de contrats, mais le lien entre la m\u00e8re et ses enfants \u00e9tait l\u00e9galement reconnu. La reconnaissance par les Blancs de la famille monoparentale ayant pour chef une femme chez les esclaves avait pour but de permettre au ma\u00eetre de disposer facilement de certains esclaves, mais elle avait aussi pour but d\u2019assurer la p\u00e9rennit\u00e9 du syst\u00e8me esclavagiste, p\u00e9rennit\u00e9 qui passait par la filiation maternelle. La famille monoparentale plut\u00f4t que biparentale \u00e9tait reconnue par une autre loi louisianaise. Selon cette loi, les enfants issus d\u2019une m\u00e8re esclave au moment de leur naissance \u00e9taient automatiquement esclaves eux aussi, peu importe le statut du p\u00e8re et peu importe si la m\u00e8re avait acquis sa libert\u00e9 apr\u00e8s qu\u2019elle eut mis au monde ses enfants. En Louisiane, comme partout ailleurs dans le Sud esclavagiste, le statut d\u2019esclave se transmettait par la m\u00e8re et non par le p\u00e8re<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e030000000000000000_38199\"><sup id=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-2\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"000000000000049f0000000000000000_6583\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-2\">2<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\">Selon les articles 174 et 175 du Code civil louisianais, un esclave ne pouvait faire de contrat et tout ce qu\u2019il poss\u00e9dait appartenait \u00e0 son ma\u00eetre. Selon l\u2019article 183, les enfants n\u00e9s d\u2019une m\u00e8re qui \u00e9tait esclave au moment de leur naissance h\u00e9ritaient de la condition de leur m\u00e8re. Ils \u00e9taient, par cons\u00e9quent, esclaves et appartenaient au ma\u00eetre de leur m\u00e8re. Un acte l\u00e9gislatif de 1829 interdisait la vente d\u2019un enfant de moins de dix ans sans sa m\u00e8re ou la vente d\u2019une m\u00e8re sans ses enfants \u00e2g\u00e9s de moins de dix ans, \u00e0 moins d\u2019une preuve que celle-ci \u00e9tait d\u00e9c\u00e9d\u00e9e. Ceux qui enfreignaient cette loi \u00e9taient passibles d\u2019une amende de 1 000 \u00e0 2 000$ et de 6 mois \u00e0 1 an de prison et les esclaves impliqu\u00e9s dans une telle affaire \u00e9taient confisqu\u00e9s. Charles Maduell Jr, <em>Marriages and Family Relationships of New Orleans, 1830-1840<\/em>, p. AM-5 (appendice); Joe Gray Taylor, <em>Negro Slavery in Louisiana<\/em>, p. 40.<\/span><\/sup>. Lorsque nous prenons en consid\u00e9ration la fr\u00e9quence des actes d\u2019abus sexuels commis par les hommes blancs sur la personne des femmes noires et le nombre \u00e9lev\u00e9 d\u2019enfants mul\u00e2tres issus de ces relations, nous comprenons pourquoi la filiation maternelle \u00e9tait reconnue pour les esclaves: elle assurait, en effet, la perp\u00e9tuation du syst\u00e8me esclavagiste. Appuy\u00e9s par un syst\u00e8me de lois qui leur \u00e9tait favorable, les ma\u00eetres exer\u00e7aient un contr\u00f4le quasi absolu sur la vie familiale de leurs esclaves. M\u00eame si dans leurs propres foyers, ils fondaient des familles de type biparental ou nucl\u00e9aire, leurs int\u00e9r\u00eats faisaient en sorte que, bien souvent, ils emp\u00eachaient la cr\u00e9ation (ou le maintien) d\u2019unit\u00e9s familiales similaires chez leurs esclaves. Nous verrons donc, dans cette premi\u00e8re partie, que le syst\u00e8me esclavagiste \u00e9tait peu conciliable avec les id\u00e9aux familiaux de la soci\u00e9t\u00e9 victorienne et que si cette assertion s\u2019av\u00e8re exacte pour les esclaves de tous les milieux, soit la ville et la campagne, elle s\u2019applique encore davantage au milieu urbain.<\/p>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>D\u00e9s\u00e9quilibre des sexes<\/strong><\/h2>\n\n\n<p>Partout, \u00e0 la ville comme \u00e0 la campagne, des facteurs extrins\u00e8ques, dont la vente d\u2019un membre de la famille ou la l\u00e9gitimation de la relation m\u00e8re\/enfant, nuisaient \u00e0 la reproduction de familles nucl\u00e9aires chez les esclaves. Par contre, un autre facteur proprement reli\u00e9 \u00e0 la vie urbaine sudiste du XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle s\u2019ajoute \u00e0 ceux qui ont d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 mentionn\u00e9s, d\u00e9favorisant encore davantage la formation de ce type de famille en ville: le d\u00e9s\u00e9quilibre des sexes. Le d\u00e9s\u00e9quilibre des sexes chez les esclaves urbains refl\u00e9tait les besoins des ma\u00eetres en main-d\u2019\u0153uvre servile f\u00e9minine et se traduisait, par cons\u00e9quent, par un nombre\u00a0beaucoup plus \u00e9lev\u00e9 de femmes que d\u2019hommes en esclavage. Cette r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9mographique emp\u00eachait les esclaves de fonder des unions familiales biparentales traditionnelles simplement parce que les femmes avaient de la difficult\u00e9 \u00e0 trouver un partenaire de sexe oppos\u00e9. Le Tableau I met bien en \u00e9vidence le d\u00e9s\u00e9quilibre des sexes qui existait chez les esclaves \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans entre 1830 et 1860.<\/p>\n<\/p>\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\"><strong>Tableau I<\/strong><sup id=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-3\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"3\" data-mfn-post-scope=\"000000000000049f0000000000000000_6583\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-3\">3<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"3\">Ce tableau a \u00e9t\u00e9 con\u00e7u \u00e0 partir du recensement num\u00e9rique disponible en ligne \u00e0 l\u2019adresse suivante: <a href=\"http:\/\/mapserver.lib.virginia.edu\/php\/start.php?year=V1860\">http:\/\/mapserver.lib.virginia.edu\/php\/start.php?year=V1860<\/a>. Il est \u00e0 noter que le recensement num\u00e9rique sur lequel repose notre analyse d\u00e9mographique ne donne pas les chiffres pour la ville de la Nouvelle-Orl\u00e9ans comme telle, mais plut\u00f4t pour la paroisse d\u2019Orl\u00e9ans. Cette paroisse urbaine englobait pour l\u2019essentiel la ville de la Nouvelle-Orl\u00e9ans, mais aussi la ville d\u2019Algiers (qui sera incorpor\u00e9e \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans apr\u00e8s la guerre civile) et quelques sections plus rurales. Pour avoir acc\u00e8s aux donn\u00e9es concernant uniquement la Nouvelle-Orl\u00e9ans, il faut faire ses propres compilations statistiques \u00e0 partir du recensement nominatif. En termes de territoire et de population, la paroisse d\u2019Orl\u00e9ans correspond de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 la ville de la Nouvelle-Orl\u00e9ans.<\/span><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\"><strong>Population esclave de la Nouvelle-Orl\u00e9ans class\u00e9e par sexe, 1830-1860<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"251\" src=\"https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2026\/03\/Capture-decran-2026-03-20-142840-1024x251.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-6591\" srcset=\"https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2026\/03\/Capture-decran-2026-03-20-142840-1024x251.png 1024w, https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2026\/03\/Capture-decran-2026-03-20-142840-300x73.png 300w, https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2026\/03\/Capture-decran-2026-03-20-142840-768x188.png 768w, https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2026\/03\/Capture-decran-2026-03-20-142840.png 1291w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Par l\u2019autrice, 2011<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n<\/p>\n<p>En consultant ce premier tableau, il est possible de constater qu\u2019\u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans, le nombre d\u2019esclaves f\u00e9minins \u00e9tait nettement sup\u00e9rieur \u00e0 celui des hommes et que le rapport de masculinit\u00e9 \u00e9tait constant, oscillant d\u2019une ann\u00e9e \u00e0 l\u2019autre autour de 70. Plus sp\u00e9cifiquement, entre 1830 et 1860, il y avait en moyenne \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans 71 hommes pour 100 femmes. Non seulement le nombre de femmes \u00e9tait-il sup\u00e9rieur \u00e0 celui des hommes, mais le rapport de masculinit\u00e9 qui d\u00e9savantageait la formation d\u2019unions biparentales traditionnelles chez les esclaves ne fluctuait pas beaucoup d\u2019une ann\u00e9e \u00e0 l\u2019autre.<\/p>\n<p>Calculons maintenant le rapport de masculinit\u00e9 en tenant compte de l\u2019\u00e2ge des esclaves: la disproportion entre le nombre d\u2019hommes et de femmes est encore plus \u00e9vidente. Comme l\u2019indique le Tableau II, lorsque nous prenons la population esclave \u00e2g\u00e9e de plus de dix ans, soit \u00e0 partir du moment o\u00f9 les enfants pouvaient \u00eatre l\u00e9galement s\u00e9par\u00e9s de leur m\u00e8re par la vente, nous constatons qu\u2019entre 1830 et 1860, le rapport de masculinit\u00e9 \u00e9tait en moyenne de 66,67. Le rapport de masculinit\u00e9 calcul\u00e9 ainsi a cinq points de moins que lorsqu\u2019il est calcul\u00e9 \u00e0 partir de la population totale d\u2019esclaves qui incluait les enfants en bas \u00e2ge. En supprimant les enfants de moins de dix ans, les femmes continuaient de dominer le paysage d\u00e9mographique chez les esclaves, mais leur domination \u00e9tait beaucoup plus prononc\u00e9e. Si, en excluant les enfants de moins de dix ans, elles continuaient \u00e0 dominer le paysage d\u00e9mographique chez les esclaves, le rapport de masculinit\u00e9 \u00e9tait, quant \u00e0 lui, un peu moins constant que lorsqu\u2019il incluait la population servile dans son ensemble: oscillant g\u00e9n\u00e9ralement autour de 68, il descend jusqu\u2019\u00e0 63 en 1850 (Gould, 1997: 92-93).<\/p>\n<\/p>\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\"><strong>Tableau II<\/strong>&nbsp;<sup id=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-4\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"4\" data-mfn-post-scope=\"000000000000049f0000000000000000_6583\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-4\">4<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"4\">Ce tableau a \u00e9t\u00e9 con\u00e7u \u00e0 partir du recensement num\u00e9rique disponible en ligne \u00e0 l\u2019adresse suivante: <a href=\"http:\/\/mapserver.lib.virginia.edu\/php\/start.php?year=V1860\">http:\/\/mapserver.lib.virginia.edu\/php\/start.php?year=V1860<\/a>.<\/span><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\"><strong>Population esclave de la Nouvelle-Orl\u00e9ans \u00e2g\u00e9e de plus de 10 ans class\u00e9e par sexe, 1830-1860<\/strong><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"244\" src=\"https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2026\/03\/Capture-decran-2026-03-20-143551-1024x244.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-6595\" srcset=\"https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2026\/03\/Capture-decran-2026-03-20-143551-1024x244.png 1024w, https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2026\/03\/Capture-decran-2026-03-20-143551-300x71.png 300w, https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2026\/03\/Capture-decran-2026-03-20-143551-768x183.png 768w, https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2026\/03\/Capture-decran-2026-03-20-143551.png 1301w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Par l&rsquo;autrice, 2011<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n<\/p>\n<p>En excluant les enfants \u00e2g\u00e9s de moins de dix ans qui ne pouvaient \u00eatre s\u00e9par\u00e9s de leur m\u00e8re, le d\u00e9s\u00e9quilibre des sexes chez les esclaves urbains appara\u00eet beaucoup plus clair. Cette exclusion nous permet de constater \u00e0 quel point les besoins des ma\u00eetres avaient une incidence sur le paysage d\u00e9mographique des esclaves et, par extension, sur leur capacit\u00e9 \u00e0 former des familles biparentales. Les chiffres de la Nouvelle-Orl\u00e9ans montrent donc que la population esclave \u00e9tait domin\u00e9e par les femmes, surtout chez les esclaves de plus de dix ans, et que les rapports de masculinit\u00e9 \u00e9taient en g\u00e9n\u00e9ral assez constants au cours de cette p\u00e9riode. \u00c0 partir de ce qu\u2019ils r\u00e9v\u00e8lent, nous pouvons \u00e9tablir une corr\u00e9lation entre le d\u00e9s\u00e9quilibre des sexes et le comportement matrimonial des esclaves, le premier ayant forc\u00e9ment influenc\u00e9 le second.<\/p>\n<p>En plus du d\u00e9s\u00e9quilibre des sexes, les chiffres auxquels nous avons fait r\u00e9f\u00e9rence jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent montrent que, apr\u00e8s avoir connu une augmentation importante entre 1830 et 1840, la population esclave se met \u00e0 d\u00e9gringoler pr\u00e9cipitamment apr\u00e8s 1840. La population esclave orl\u00e9anaise atteint, en chiffres absolus, son point culminant en 1840. Mais la proportion d\u2019esclaves par rapport \u00e0 la population totale de la ville commence \u00e0 d\u00e9gringoler et la d\u00e9gringolade se poursuit jusqu\u2019\u00e0 la veille de la guerre de S\u00e9cession. Comme le montre le Tableau III, d\u2019environ 33% en 1830, la population esclave de la ville passa \u00e0 23% en 1840, \u00e0 15% en 1850 et \u00e0 seulement 8% en 1860. Ces chiffres sont encore plus \u00e9loquents lorsque nous combinons la population servile et la population de couleur libre de la Nouvelle- Orl\u00e9ans. La fusion de ces deux groupes nous permet de constater que jusqu\u2019en 1840, les Noirs \u00e9taient majoritaires \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans. En effet, de 1810 (deux ans avant que la Louisiane ne devienne un \u00c9tat am\u00e9ricain) \u00e0 1840, la Nouvelle-Orl\u00e9ans \u00e9tait une ville o\u00f9 les Blancs formaient un groupe minoritaire. En 1810, gens de couleur et esclaves r\u00e9unis repr\u00e9sentaient 63% de la population orl\u00e9anaise totale, en 1820, 54% et en 1830, 57% (Fussell, 2007: 847). Entre 1810 et 1830, la population esclave et la population de couleur libre constituaient ensemble plus de la moiti\u00e9 des citadins orl\u00e9anais. Mais voil\u00e0 qu\u2019en 1840, leur proportion baisse \u00e0 42%, malgr\u00e9 une augmentation en chiffres absolus. L\u2019ann\u00e9e 1840 repr\u00e9sente celle o\u00f9 leur nombre \u00e9tait le plus \u00e9lev\u00e9, mais o\u00f9 leur proportion par rapport \u00e0 la population totale de la ville \u00e9tait inf\u00e9rieure \u00e0 50%. Pour la premi\u00e8re fois depuis que la Louisiane \u00e9tait devenue un \u00c9tat am\u00e9ricain, le recensement f\u00e9d\u00e9ral indique que le nombre de Blancs d\u00e9passait celui des gens de couleur et esclaves r\u00e9unis.<\/p>\n<\/p>\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\"><strong>Tableau III<\/strong><sup id=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-5\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"5\" data-mfn-post-scope=\"000000000000049f0000000000000000_6583\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-5\">5<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"5\">Ce tableau a \u00e9t\u00e9 con\u00e7u \u00e0 partir du recensement num\u00e9rique disponible en ligne \u00e0 l\u2019adresse suivante: <a href=\"http:\/\/mapserver.lib.virginia.edu\/php\/start.php?year=V1860\">http:\/\/mapserver.lib.virginia.edu\/php\/start.php?year=V1860<\/a>.&nbsp;<\/span><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\"><strong>Population totale de la Nouvelle-Orl\u00e9ans class\u00e9e selon la couleur et le statut, 1830-1860<\/strong><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"213\" src=\"https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2026\/03\/Capture-decran-2026-03-20-143859-1024x213.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-6596\" srcset=\"https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2026\/03\/Capture-decran-2026-03-20-143859-1024x213.png 1024w, https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2026\/03\/Capture-decran-2026-03-20-143859-300x62.png 300w, https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2026\/03\/Capture-decran-2026-03-20-143859-768x160.png 768w, https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2026\/03\/Capture-decran-2026-03-20-143859.png 1522w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Par l\u2019autrice, 2011<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n<\/p>\n<p>Sur un total de 102 193 individus en 1840, il y avait 59 519 Blancs, 19 226 personnes de couleur libres et 23448 esclaves. \u00c0 partir de l\u00e0 et jusqu\u2019\u00e0 la guerre de S\u00e9cession, il y a une augmentation d\u00e9mographique r\u00e9guli\u00e8re en faveur des Blancs. En 1850, la Nouvelle-Orl\u00e9ans comptait au total 119 460 habitants partag\u00e9s entre 91 431 Blancs, 9 961 personnes de couleur libres et 18 068 esclaves et en 1860, la ville\u00a0\u00e9tait compos\u00e9e de 149 063 Blancs et de seulement 25 423 Noirs, dont 14 484 esclaves. L\u2019ann\u00e9e 1840 marque donc le d\u00e9but d\u2019une baisse continue et consid\u00e9rable d\u2019esclaves et de gens de couleur libres \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans (Kendall, 1940: 869).<\/p>\n<p>Ces changements d\u00e9mographiques qui ont marqu\u00e9 la Nouvelle-Orl\u00e9ans au milieu du XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle s\u2019expliquent essentiellement par l\u2019immigration europ\u00e9enne. Ils co\u00efncident effectivement avec l\u2019afflux d\u2019immigrants irlandais qui sont arriv\u00e9s massivement aux \u00c9tats-Unis pour \u00e9chapper \u00e0 la famine qui ravageait leur pays entre 1840 et 1850. La proportion totale de Noirs a commenc\u00e9 \u00e0 baisser \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans \u00e0 partir de 1840 en raison de ce mouvement migratoire qui est venu accro\u00eetre les rangs de la population blanche de la ville. Mais le nombre total de Noirs a lui aussi commenc\u00e9 \u00e0 baisser apr\u00e8s 1840. Chez les gens de couleur libres, cette baisse s\u2019explique par le fait que beaucoup d\u2019entre eux ont quitt\u00e9 la Nouvelle-Orl\u00e9ans pour \u00e9chapper aux lois r\u00e9pressives et au racisme grandissant des dix derni\u00e8res ann\u00e9es de la p\u00e9riode\u00a0<em>antebellum\u00a0<\/em>(Thompson, 2001: 145, 225-226 ; Desdunes, 1911: 147- 151). Chez les esclaves, elle s\u2019explique par le fait qu\u2019ils ont \u00e9t\u00e9 graduellement remplac\u00e9s par des travailleurs irlandais qui repr\u00e9sentaient une main-d\u2019\u0153uvre bon march\u00e9. Les nouveaux arrivants \u00e9taient pour la plupart des paysans non qualifi\u00e9s, pr\u00eats \u00e0 combler n\u2019importe quel poste de travail disponible, m\u00eame les postes associ\u00e9s \u00e0 l\u2019esclavage. Un voyageur anglais du nom de Charles Lyell qui \u00e9tait de passage \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans en 1849 remarqua le remplacement des esclaves \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans.<\/p>\n<p>\u00abIl y a dix ans, dit-il, les serviteurs des grands h\u00f4tels \u00e9taient Noirs. Maintenant, ils appartiennent \u00e0 la race europ\u00e9enne\u00bb (Kendall, 1940: 869). Ce groupe d\u2019immigrants europ\u00e9ens s\u2019est graduellement mis \u00e0 remplacer les esclaves en ville et comme il y avait de moins en moins de travail pour eux, ils \u00e9taient envoy\u00e9s l\u00e0 o\u00f9 le travail pour un esclave ne manquait jamais, soit dans les plantations (Kendall, 1940: 870). Le recours aux esclaves variait donc dans le temps: important jusqu\u2019aux ann\u00e9es 1840, il \u00e9tait nettement en baisse \u00e0 la suite de l\u2019afflux d\u2019immigrants irlandais. De telle sorte que, \u00e0 en juger par les chiffres, \u00e0 la veille de la guerre, l\u2019esclavage en milieu urbain \u00e9tait une institution que nous pouvons qualifier de moribonde, la population esclave \u00e9tant pass\u00e9e de 30%, en 1830, \u00e0 moins de 10% en 1860 (Wade, 1964: 3, 243).<\/p>\n<p>L\u2019arriv\u00e9e massive d\u2019Europ\u00e9ens \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans explique l\u2019accroissement de la population blanche \u00e0 partir des ann\u00e9es 1840 ; de m\u00eame, le remplacement des esclaves par cette population \u00e9trang\u00e8re\u00a0explique leur faible proportion et leur d\u00e9clin num\u00e9rique consid\u00e9rable. Mais pourquoi les travailleurs serviles ont-ils \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9s par des travailleurs irlandais? Le remplacement des premiers par les seconds peut \u00eatre attribuable au fait qu\u2019\u00e0 partir de 1850, le prix des esclaves augmenta substantiellement et que les citadins d\u00e9sireux d\u2019employer des travailleurs avaient maintenant la possibilit\u00e9 d\u2019embaucher, \u00e0 un co\u00fbt plus raisonnable, des immigrants enclins \u00e0 combler des postes associ\u00e9s \u00e0 l\u2019esclavage qu\u2019une population locale blanche n\u2019\u00e9tait pas pr\u00eate \u00e0 occuper<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"5\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e030000000000000000_38199\"><sup id=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-6\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"6\" data-mfn-post-scope=\"000000000000049f0000000000000000_6583\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-6\">6<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"6\">La valeur des esclaves fluctuait selon la conjoncture \u00e9conomique et selon certaines caract\u00e9ristiques individuelles. L\u2019\u00e2ge, l\u2019\u00e9tat de sant\u00e9, la taille et le niveau de qualification \u00e9taient tous des facteurs d\u00e9terminants pour le prix d\u2019un esclave. Le sexe \u00e9tait \u00e9galement un facteur important, la valeur des hommes ayant toujours \u00e9t\u00e9 sup\u00e9rieure \u00e0 celle des femmes. Entre 1810 et 1818, le prix des esclaves \u00e9tait \u00e9lev\u00e9. Il pouvait osciller entre 1 000$ et 1 800$ pour un jeune homme en bonne sant\u00e9. Mais voil\u00e0 que dans les ann\u00e9es 1820, le prix avait baiss\u00e9 \u00e0 650$. Au cours de la d\u00e9cennie suivante, un esclave masculin pouvait facilement \u00eatre vendu en Louisiane entre 750$ et 1 000$ et les femmes, pour 100 $ de moins. Leur valeur a augment\u00e9 jusqu\u2019en 1837, ann\u00e9e o\u00f9 un esclave masculin pouvait \u00eatre vendu en moyenne pour 1 300$, tandis que 1 000$ \u00e9tait le prix demand\u00e9 pour une femme. Apr\u00e8s la panique de 1837, les prix se sont mis \u00e0 d\u00e9gringoler et, en 1839, un travailleur des champs pouvait \u00eatre achet\u00e9 pour environ 800$. Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1840, un homme \u00absans d\u00e9faut\u00bb pouvait \u00eatre vendu \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans pour 1 100$. Mais cette hausse n\u2019\u00e9tait que temporaire et jusqu\u2019en 1850, il y eut un d\u00e9clin g\u00e9n\u00e9ral: les femmes pouvaient \u00eatre vendues \u00e0 des prix aussi bas que 500$ et les hommes, 830$. Or, de 1850 jusqu\u2019\u00e0 la guerre civile, le prix des esclaves augmenta sans faiblir et, en 1856, un travailleur des champs valait 1 250$, une femme de vingt ans se vendait pour 1 092$ et un jeune forgeron, 2 000$. En 1858, un planteur a achet\u00e9 un homme pour 2 300$. Joe Gray Taylor, <em>Negro Slavery in Louisiana<\/em>, p. 38-53.<\/span><\/sup>. Ce remplacement graduel de main-d\u2019\u0153uvre peut \u00eatre attribuable aussi au pr\u00e9jug\u00e9 racial. Si, \u00e0 partir des ann\u00e9es 1850, il \u00e9tait possible de retrouver des Irlandais en grand nombre dans les maisons, les h\u00f4tels et les restaurants de la ville, c\u2019\u00e9tait, selon Daniel Sutherland, parce que la plupart des Blancs, que ce soit des citoyens de la Nouvelle-Orl\u00e9ans, des hommes d\u2019affaires nordistes ou des voyageurs europ\u00e9ens, pr\u00e9f\u00e9raient se faire servir par des Blancs (1981: 50). Il s\u2019av\u00e9rait donc de plus en plus avantageux pour les habitants de la ville d\u2019engager une main-d\u2019\u0153uvre alternative d\u00e9sormais disponible et pr\u00eate \u00e0 remplacer les esclaves. L\u2019afflux d\u2019une population dispos\u00e9e \u00e0 occuper des fonctions rejet\u00e9es par la population locale blanche, combin\u00e9 aux prix de plus en plus \u00e9lev\u00e9s des esclaves et aux pr\u00e9jug\u00e9s raciaux, ont fait en sorte qu\u2019il \u00e9tait devenu avantageux pour tout individu souhaitant employer une main-d\u2019\u0153uvre non qualifi\u00e9e, vers la fin de la p\u00e9riode\u00a0<em>antebellum<\/em>, de faire appel aux immigrants.<\/p>\n<p>De 1830 \u00e0 1860, le paysage d\u00e9mographique de la Nouvelle-Orl\u00e9ans s\u2019est consid\u00e9rablement transform\u00e9, mais une chose est rest\u00e9e constante chez les esclaves: le d\u00e9s\u00e9quilibre des sexes. Au cours de cette p\u00e9riode, le nombre d\u2019esclaves a beaucoup baiss\u00e9, mais les femmes ont toujours repr\u00e9sent\u00e9 pr\u00e8s de 60% de la population servile. Ainsi, leur nombre \u00e9tait-il plus \u00e9lev\u00e9 que celui des hommes, mais lorsque nous le combinons \u00e0 celui des femmes de couleur libres, nous constatons aussi que leur proportion par rapport \u00e0 la population totale de la ville \u00e9tait importante. Si nous prenons les ann\u00e9es 1830 et 1840, ann\u00e9es o\u00f9 le nombre de Noirs \u00e9tait consid\u00e9rable \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans, femmes esclaves et femmes de couleur libres combin\u00e9es repr\u00e9sentaient 34% de la population orl\u00e9anaise, en 1830, et 24% en 1840, soit le tiers et le quart des habitants de la ville. Ces taux sont importants \u00e0 mentionner puisqu\u2019ils montrent bien le foisonnement des femmes noires en ville, foisonnement particuli\u00e8rement \u00e9vident, comme nous le verrons dans la prochaine partie, au march\u00e9 de la Nouvelle-Orl\u00e9ans. En plus de leur importance num\u00e9rique, nous discuterons effectivement de leur importance \u00e9conomique puisque le nombre \u00e9lev\u00e9 de citadines noires \u00e9tait perceptible notamment au march\u00e9 de la ville, \u00e0 en croire \u00e0 tout le moins les r\u00e9cits de contemporains qui se trouvaient \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans durant la p\u00e9riode\u00a0<em>antebellum<\/em>.<\/p>\n<p>Comme chez les esclaves, chez les gens de couleur libres aussi le nombre de femmes \u00e9tait sup\u00e9rieur \u00e0 celui des hommes. En moyenne, pour la p\u00e9riode qui nous int\u00e9resse, elles repr\u00e9sentaient 58% de la population de couleur libre. L\u2019exc\u00e9dent de femmes chez les gens de couleur \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans refl\u00e9tait le nombre plus \u00e9lev\u00e9 de manumissions d\u2019esclaves f\u00e9minins. Comme les effectifs de femmes\u00a0esclaves \u00e9taient sup\u00e9rieurs en ville \u00e0 ceux des hommes, ce ph\u00e9nom\u00e8ne statistique chez les gens de couleur libres n\u2019a donc rien de bien \u00e9tonnant (Lachance, 1985: 215). L\u2019exc\u00e9dent f\u00e9minin chez les esclaves \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans \u00e9tait attribuable, quant \u00e0 lui, au fait que les ma\u00eetres urbains recherchaient surtout les services de domestiques et de nourrices, des fonctions qui \u00e9taient pour la plupart combl\u00e9es par les femmes noires. La majorit\u00e9 des esclaves en ville \u00e9taient des domestiques et la majorit\u00e9 des domestiques \u00e9taient des femmes employ\u00e9es essentiellement par la classe esclavagiste pour faire la cuisine, le m\u00e9nage, la lessive, la couture et pour s\u2019occuper des enfants. Les femmes domestiques \u00e9taient employ\u00e9es pour ex\u00e9cuter une vaste gamme de travaux m\u00e9nagers dans les foyers de leur ma\u00eetre, mais il \u00e9tait \u00e9galement possible d\u2019en retrouver \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de la sph\u00e8re priv\u00e9e, soit dans les h\u00f4tels, les restaurants et les pensions; les femmes qui avaient des capacit\u00e9s autres que strictement m\u00e9nag\u00e8res \u00e9taient envoy\u00e9es au march\u00e9 de la ville. Certes, la grande majorit\u00e9 des domestiques \u00e9taient des femmes, mais les hommes pouvaient eux aussi occuper ce genre de fonction. Les hommes domestiques \u00e9taient employ\u00e9s comme serviteurs, majordomes, cuisiniers, jardiniers, cochers et pour faire des courses (Gould, 1997: 91-92).<\/p>\n<p>La classe esclavagiste avait surtout besoin de travailleurs domestiques, mais ses besoins en travail domestique \u00e9taient limit\u00e9s. Contrairement \u00e0 la campagne, les ma\u00eetres urbains avaient besoin d\u2019un nombre assez restreint d\u2019esclaves. Une nourrice ou une domestique, plut\u00f4t qu\u2019un lot familial complet, comblait bien souvent leurs exigences en main-d\u2019\u0153uvre servile. \u00c0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans, nombreux \u00e9taient les foyers o\u00f9 ily avait tout au plus deux ou trois esclaves. L\u2019esclavage y \u00e9tait donc une institution assez r\u00e9pandue, mais le nombre d\u2019esclaves \u00e9tait tr\u00e8s restreint par ma\u00eetre esclavagiste. Si nous prenons les chiffres du recensement de 1860 pour la Nouvelle-Orl\u00e9ans, le seul \u00e0 offrir la r\u00e9partition des esclaves par foyer esclavagiste, il est possible de constater que les ma\u00eetres vivant en milieu urbain poss\u00e9daient en moyenne moins de trois esclaves chacun. Sur une population totale de 174 491 habitants, 4 169 propri\u00e9taires d\u2019esclaves se partageaient une population servile de 14 484 personnes. En 1860, le recensement num\u00e9rique indique qu\u2019\u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans, 2 256 individus poss\u00e9daient un ou deux esclaves chacun. Pour cette m\u00eame ann\u00e9e, 609 en poss\u00e9daient trois; 369 en poss\u00e9daient quatre; 253 en poss\u00e9daient cinq; 203 en poss\u00e9daient six; 128 en poss\u00e9daient sept et 86 en poss\u00e9daient huit. Quarante citadins orl\u00e9anais avaient en leur possession entre quinze et dix-neuf esclaves chacun; trois en avaient entre quarante et quarante-neuf chacun et, enfin, \u00e0 peine deux poss\u00e9daient entre 100 et 199 esclaves chacun. Il n\u2019y avait personne \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans qui poss\u00e9dait 200 esclaves<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"6\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e030000000000000000_38199\"><sup id=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-7\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"7\" data-mfn-post-scope=\"000000000000049f0000000000000000_6583\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-7\">7<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"7\">Ces donn\u00e9es proviennent du recensement num\u00e9rique de 1860 disponible en ligne \u00e0 l\u2019adresse suivante: <a href=\"http:\/\/mapserver.lib.virginia.edu\/php\/start.php?year=V1860\">http:\/\/mapserver.lib.virginia.edu\/php\/start.php?year=V1860<\/a>. John Kendall, \u00abNew Orleans\u2019 \u2018Peculiar Institution\u2019\u00bb, <em>Louisiana Historical Quarterly<\/em>, p. 871.<\/span><\/sup>. En fait, le nombre de propri\u00e9taires qui poss\u00e9daient plus de cinq esclaves dans cette ville \u00e9tait plut\u00f4t rare. Les individus qui poss\u00e9daient un nombre substantiel d\u2019esclaves dans cette zone urbaine \u00e9taient probablement ceux qui achetaient plus d\u2019esclaves qu\u2019il ne leur en fallait afin de louer une partie de leur main-d\u2019\u0153uvre et de maximiser leurs investissements en propri\u00e9t\u00e9 humaine. Il \u00e9tait \u00e9galement possible de trouver d\u2019importants contingents d\u2019esclaves dans les auberges, les fabriques et dans les grandes entreprises comme la\u00a0<em>New Orleans Canal and Banking Compagny<\/em>, la\u00a0<em>Fireproof Cotton Press\u00a0<\/em>et la\u00a0<em>L. A. Garidal &amp; Compagny\u00a0<\/em>(Kendall, 1940: 871; Wade, 1964: 22-23, 33).<\/p>\n<p>Si, de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, les ma\u00eetres avaient besoin d\u2019un petit nombre d\u2019esclaves \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans, c\u2019\u00e9tait parce que le travail domestique \u00e9tait relativement limit\u00e9, \u00e9tant donn\u00e9 la taille restreinte des habitations urbaines. Tout comme le d\u00e9s\u00e9quilibre des sexes, cette limite quant au nombre d\u2019esclaves par foyer esclavagiste en ville eut des cons\u00e9quences importantes sur la famille noire puisqu\u2019elle obligea les femmes \u00e0 se contenter d\u2019une structure familiale minimale. En outre, en ville, les esclaves habitaient bien souvent sous le m\u00eame toit que leurs ma\u00eetres, soit au grenier ou dans une pi\u00e8ce situ\u00e9e \u00e0 l\u2019arri\u00e8re de la maison, plut\u00f4t que dans des quartiers s\u00e9par\u00e9s et \u00e9loign\u00e9s comme c\u2019\u00e9tait le cas dans les plantations. Cela faisait en sorte que les ma\u00eetres pouvaient rarement h\u00e9berger une famille enti\u00e8re d\u2019esclaves, en plus de la leur. Ils pouvaient loger tout au plus une ou deux femmes, avec ou sans enfants, et m\u00eame si ces femmes avaient un partenaire, il leur \u00e9tait probablement impossible, dans bien des cas, de vivre avec lui par manque d\u2019espace. Les domestiques n\u2019habitaient pas tous sous le m\u00eame toit que leur ma\u00eetre: beaucoup d\u2019entre eux habitaient dans des b\u00e2timents \u00e9troits situ\u00e9s juste \u00e0 l\u2019arri\u00e8re de sa r\u00e9sidence. Mais qu\u2019ils aient v\u00e9cu dans la r\u00e9sidence du ma\u00eetre comme telle ou dans des b\u00e2timents situ\u00e9s dans sa cour arri\u00e8re, les habitations urbaines \u00e9taient en g\u00e9n\u00e9ral de taille modeste et elles obligeaient les femmes esclaves \u00e0 se limiter \u00e0 une structure familiale restreinte. Comme l\u2019explique Virginia Gould, la nature de l\u2019esclavage urbain, la fa\u00e7on dont la plupart des esclaves \u00e9taient log\u00e9s, le nombre restreint d\u2019esclaves par famille esclavagiste et le d\u00e9s\u00e9quilibre des sexes \u00e9taient tous des facteurs qui intervenaient dans l\u2019organisation familiale des esclaves (Gould, 1997: 94-96). Ces facteurs expliquent tous pourquoi, en ville, il s\u2019av\u00e9rait particuli\u00e8rement difficile pour les esclaves de reproduire le mod\u00e8le familial pr\u00e9dominant au profit de foyers plus marginaux, comme celui compos\u00e9 d\u2019une femme c\u00e9libataire avec ou sans enfants.<\/p>\n<p>Le rapport enfants\/femmes est un indicateur important qui vient corroborer l\u2019hypoth\u00e8se de d\u00e9part selon laquelle l\u2019esclavage, surtout en milieu urbain, emp\u00eachait les esclaves de reproduire une structure familiale de type nucl\u00e9aire, une structure familiale propice \u00e0 une post\u00e9rit\u00e9 nombreuse. Cette difficult\u00e9 chez les esclaves \u00e9tait perceptible par la sous-repr\u00e9sentation des enfants esclaves \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans. Si nous reprenons les chiffres du recensement f\u00e9d\u00e9ral pour la p\u00e9riode qui nous int\u00e9resse, il est possible de constater que le rapport enfants\/femmes chez les esclaves \u00e9tait bas. En consultant le Tableau IV, nous pouvons effectivement constater que pour chaque femme adulte \u00e2g\u00e9e entre 20 et 54 ans, il y avait en moyenne moins d\u2019un enfant \u00e2g\u00e9 de moins de dix ans. De 0,88 en 1830, le rapport enfants\/femmes baissa \u00e0 0,55 en 1860. Ce faible rapport ne peut s\u2019expliquer par le fait que les femmes esclaves \u00e9taient s\u00e9par\u00e9es de leurs enfants puisque nous avons retenu les enfants \u00e2g\u00e9s de moins de dix ans, c\u2019est-\u00e0-dire des enfants qui ne pouvaient l\u00e9galement \u00eatre s\u00e9par\u00e9s de leur m\u00e8re. Le d\u00e9s\u00e9quilibre des sexes est donc un facteur qui doit \u00eatre pris en consid\u00e9ration puisqu\u2019il emp\u00eachait les femmes de rencontrer des partenaires avec qui fonder une famille biparentale et avec qui avoir un ou plusieurs enfants. Alors que les femmes esclaves avaient en moyenne moins d\u2019un enfant chacune, les femmes de couleur libres et blanches en avaient g\u00e9n\u00e9ralement plus d\u2019un (Gould, 1996: 194-195).<\/p>\n<\/p>\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\"><strong>Tableau IV<\/strong><sup id=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-8\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"8\" data-mfn-post-scope=\"000000000000049f0000000000000000_6583\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-8\">8<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"8\">Ce tableau a \u00e9t\u00e9 con\u00e7u \u00e0 partir du recensement num\u00e9rique disponible en ligne \u00e0 l\u2019adresse suivante:&nbsp;<a href=\"http:\/\/mapserver.lib.virginia.edu\/php\/start.php?year=V1860\">http:\/\/mapserver.lib.virginia.edu\/php\/start.php?year=V1860.&nbsp;<\/a>Notons que pour les ann\u00e9es 1830 et 1840, concernant les esclaves et les gens de couleur libres, nous n\u2019avons pu obtenir que les \u00e2ges des femmes entre 24 et 54 ans. Pour le reste, il s\u2019agit des femmes \u00e2g\u00e9es entre 20 et 49 ans.<\/span><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\"><strong>Rapport enfants\/femmes class\u00e9 par couleur pour les enfants \u00e2g\u00e9s de moins de 10 ans et les femmes \u00e2g\u00e9es entre 20 et 54 ans, 1830-1860<\/strong><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"509\" src=\"https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2026\/03\/Capture-decran-2026-03-20-144451-1024x509.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-6599\" srcset=\"https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2026\/03\/Capture-decran-2026-03-20-144451-1024x509.png 1024w, https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2026\/03\/Capture-decran-2026-03-20-144451-300x149.png 300w, https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2026\/03\/Capture-decran-2026-03-20-144451-768x382.png 768w, https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2026\/03\/Capture-decran-2026-03-20-144451.png 1032w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Par l\u2019autrice, 2011<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n<\/p>\n<p>La difficult\u00e9 des femmes esclaves \u00e0 former des familles traditionnelles peut \u00eatre confirm\u00e9e par la raret\u00e9 des enfants esclaves \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans, raret\u00e9 qui prouve bien que l\u2019esclavage en milieu urbain \u00e9tait peu propice \u00e0 la reproduction de familles biparentales chez les esclaves. En ville, les femmes esclaves avaient moins de chances d\u2019\u00eatre enceintes puisque leur surnombre les emp\u00eachait de trouver un partenaire de sexe oppos\u00e9 et, m\u00eame si elles r\u00e9ussissaient \u00e0 en trouver un, elles devaient rarement avoir la possibilit\u00e9 de s\u2019\u00e9tablir avec lui et de faire beaucoup d\u2019enfants \u00e9tant donn\u00e9 la dimension restreinte des habitations urbaines. Les esclaves urbains \u00e9taient donc contraints, par la force des choses, \u00e0 n\u2019avoir que tr\u00e8s peu de descendants. Il est fort douteux en tout cas que les esclaves qui r\u00e9sidaient sur le petit lot territorial de leur propri\u00e9taire aient \u00e9t\u00e9 encourag\u00e9es \u00e0 cohabiter avec leur partenaire et \u00e0 se reproduire massivement. \u00c0 la campagne, par contre, les femmes avaient plus souvent la possibilit\u00e9 de s\u2019\u00e9tablir avec un homme, ce qui leur permettait d\u2019\u00eatre plus prolifiques. Il \u00e9tait plus avantageux pour les ma\u00eetres ruraux d\u2019encourager les unions biparentales, favorisant une post\u00e9rit\u00e9 nombreuse, puisque dans les plantations, ils avaient besoin de beaucoup de travailleurs pour cultiver le coton ou la canne \u00e0 sucre. Les grossesses \u00e9taient non seulement d\u00e9sir\u00e9es par les ma\u00eetres ruraux, mais elles \u00e9taient aussi encourag\u00e9es. En somme, le petit nombre d\u2019enfants esclaves \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans peut \u00eatre un indicateur qui montre bien que la nature de l\u2019esclavage urbain restreignait la capacit\u00e9 des esclaves \u00e0 former des familles biparentales traditionnelles.<\/p>\n<p>Mais au-del\u00e0 du simple manque de partenaires sexuels et des autres facteurs extrins\u00e8ques reli\u00e9s aux besoins des ma\u00eetres, peut-\u00eatre faut-il chercher les causes d\u2019une faible prog\u00e9niture chez les esclaves du c\u00f4t\u00e9 de facteurs intrins\u00e8ques tels que la fatigue. Du matin au soir, les femmes esclaves devaient vaquer \u00e0 toute une gamme de travaux m\u00e9nagers et ce travail incessant aurait pu entra\u00eener la st\u00e9rilit\u00e9 ou encore\u00a0interrompre une grossesse. En plus du surmenage, il faut sans doute \u00e9galement chercher les causes d\u2019une faible prog\u00e9niture chez les esclaves du c\u00f4t\u00e9 d\u2019un autre facteur intrins\u00e8que : la r\u00e9ticence des esclaves \u00e0 l\u00e9guer un statut social inf\u00e9rieur \u00e0 leurs descendants. L\u2019historiographie a montr\u00e9 que les femmes esclaves pouvaient \u00e9viter d\u2019avoir des enfants en contr\u00f4lant les naissances et en pratiquant l\u2019avortement. Dans certains cas, elles seraient m\u00eame all\u00e9es jusqu\u2019\u00e0 tuer leurs enfants afin de leur \u00e9viter les mis\u00e8res d\u2019une vie en esclavage (White, 1985 : 62-90). La faiblesse num\u00e9rique des enfants noirs \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans pouvait donc \u00eatre une forme de r\u00e9sistance typiquement f\u00e9minine \u00e0 l\u2019esclavage. Qu\u2019il s\u2019agisse de facteurs extrins\u00e8ques ou intrins\u00e8ques, le pourcentage d\u2019enfants esclaves \u00e9tait particuli\u00e8rement bas \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans et ce faible pourcentage montre bien que la nature de l\u2019institution esclavagiste en ville \u00e9tait peu favorable \u00e0 la reproduction du mod\u00e8le familial biparental chez les esclaves. Il montre aussi que les femmes esclaves pouvaient exercer un certain contr\u00f4le sur leur vie familiale.<\/p>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Mobilit\u00e9 des esclaves<\/strong><\/h2>\n\n\n<p>La mobilit\u00e9 des esclaves en ville est un autre facteur qui les aurait emp\u00each\u00e9s de former des familles de type nucl\u00e9aire. Pour que cette structure familiale soit reproduite, une certaine s\u00e9dentarit\u00e9 est, en effet, n\u00e9cessaire. Or, un mode de vie s\u00e9dentaire n\u2019\u00e9tait pas toujours possible pour les esclaves et ne d\u00e9pendait pas d\u2019eux: il d\u00e9pendait des besoins de leurs ma\u00eetres. Le cadre spatial est important, encore une fois, puisqu\u2019\u00e0 la campagne les esclaves avaient la possibilit\u00e9 de mener une existence plus s\u00e9dentaire, tandis qu\u2019en ville, leur quotidien \u00e9tait souvent marqu\u00e9 par la mobilit\u00e9 due \u00e0 des transactions plus fr\u00e9quentes et \u00e0 un fort taux de revente. Peu importe o\u00f9 les esclaves vivaient, il est fort probable qu\u2019ils \u00e9taient vendus au moins une fois dans leur vie, mais en milieu urbain, cette probabilit\u00e9 \u00e9tait encore plus \u00e9lev\u00e9e (Wade, 1964: 197). Comme l\u2019explique l\u2019historienne Judith Schafer, les chances qu\u2019un esclave urbain se fasse vendre plusieurs fois dans sa vie \u00e9taient grandes et elles \u00e9taient dict\u00e9es par les besoins changeants des ma\u00eetres pour les travaux domestiques. Une nourrice vivant \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans, par exemple, risquait d\u2019\u00eatre vendue aussit\u00f4t les enfants blancs devenus ind\u00e9pendants. \u00c0 la campagne, par contre, la nourrice n\u2019\u00e9tait pas automatiquement confront\u00e9e \u00e0 une telle \u00e9ventualit\u00e9. Au lieu d\u2019une vente assur\u00e9e une fois que les enfants dont elle avait la responsabilit\u00e9 \u00e9taient devenus grands, elle avait de fortes chances d\u2019\u00eatre envoy\u00e9e au champ puisque dans les plantations, un travailleur suppl\u00e9mentaire pouvait toujours s\u2019av\u00e9rer utile (Schafer, 1981: 34).<\/p>\n<p>Le cas de l\u2019esclave Rosette, une mul\u00e2tre \u00e2g\u00e9e de 45 ans, montre bien qu\u2019en ville la vie des esclaves \u00e9tait marqu\u00e9e par la mobilit\u00e9. En effet, cette derni\u00e8re a chang\u00e9 plusieurs fois de propri\u00e9taires dans sa vie. En 1857, son ma\u00eetre Pierre Landreaux de la Nouvelle-Orl\u00e9ans d\u00e9cida de la vendre \u00e0 un certain Jacques Lavigne, de la paroisse l\u2019Assomption, pour la somme de 800$. Sur l\u2019acte de vente, rien n\u2019indique que Rosette ait appartenu \u00e0 un autre ma\u00eetre avant Landreaux. Or, vers la fin du document, nous pouvons lire qu\u2019elle fut la propri\u00e9t\u00e9 de ce dernier pendant seulement une dizaine d\u2019ann\u00e9es, ce qui laisse sous- entendre qu\u2019un ou plusieurs autres individus l\u2019ont poss\u00e9d\u00e9e au moins jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle ait 35 ans<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"8\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e030000000000000000_38199\"><sup id=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-9\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"9\" data-mfn-post-scope=\"000000000000049f0000000000000000_6583\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-9\">9<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"9\"><em>Slavery Manuscript Series, 1784-1865<\/em>, Louisiane.<\/span><\/sup>. En ce qui concerne l\u2019esclave Betsy, \u00e2g\u00e9e de 31 ans lors de sa vente \u00e0 Joseph Gullier par Coralie Populus en 1850, elle changea au moins deux fois de ma\u00eetres depuis sa naissance et ce changement de ma\u00eetre risquait de se r\u00e9p\u00e9ter puisque son nouvel acqu\u00e9reur \u00e9tait de la Nouvelle-Orl\u00e9ans. Nous avons un troisi\u00e8me exemple de femme noire qui a \u00e9t\u00e9 vendue plusieurs fois dans sa vie. Ce fut le cas d\u2019Eddy, une esclave \u00e2g\u00e9e de 45 ans, qui mena une existence que l\u2019on peut qualifier de mobile, comme en t\u00e9moignent les quelques transactions dont elle fut l\u2019objet au cours de sa vie. En 1844, son ma\u00eetre Cyrus Green de la Nouvelle-Orl\u00e9ans l\u2019a vendue pour 200$ \u00e0 George Acreman, \u00e9galement r\u00e9sident de cette\u00a0ville; avant d\u2019appartenir \u00e0 Green, elle avait \u00e9t\u00e9 la propri\u00e9t\u00e9 d\u2019un autre citoyen orl\u00e9anais, Ezekiel Hayes<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"9\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e030000000000000000_38199\"><sup id=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-10\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"10\" data-mfn-post-scope=\"000000000000049f0000000000000000_6583\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-10\">10<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"10\"><em>Ibid.<\/em><\/span><\/sup>. Feliciana, une femme \u00e2g\u00e9e de 27 ans, fut elle aussi l\u2019objet de plusieurs transactions dans sa vie. Ce qui la distingue des trois autres est que Feliciana fut vendue en lot familial avec sa fille Rosine, \u00e2g\u00e9e de six ans. Cette famille monoparentale fut transf\u00e9r\u00e9e en 1855 par Juan Igana, de la Nouvelle-Orl\u00e9ans, \u00e0 Antoine Gireaud, r\u00e9sident de la m\u00eame ville, pour la somme de 1 100$. Or, avant d\u2019appartenir \u00e0 Igana, Feliciana avait appartenu \u00e0 une certaine Dame Heloise<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"10\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e030000000000000000_38199\"><sup id=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-11\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"11\" data-mfn-post-scope=\"000000000000049f0000000000000000_6583\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-11\">11<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"11\"><em>Ibid.<\/em><\/span><\/sup>.<\/p>\n<p>Beaucoup de transactions se sont effectu\u00e9es entre r\u00e9sidents de la m\u00eame ville, ce qui montre bien qu\u2019il y avait un nombre \u00e9lev\u00e9 de ventes d\u2019esclaves \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans, lesquelles refl\u00e9taient la nature changeante des besoins de la classe esclavagiste pour le travail servile. Ces nombreux transferts de propri\u00e9t\u00e9 indiquent principalement qu\u2019en milieu urbain, la vie des femmes esclaves \u00e9tait marqu\u00e9e par l\u2019instabilit\u00e9 et qu\u2019il y avait un important roulement de personnel. Or, pour former des familles de type nucl\u00e9aire, une certaine s\u00e9dentarit\u00e9 est n\u00e9cessaire, au m\u00eame titre que la disponibilit\u00e9 et la pr\u00e9sence du sexe oppos\u00e9. En ville, non seulement \u00e9tait-il difficile pour les esclaves de former des familles biparentales dans un contexte d\u2019instabilit\u00e9 d\u00fb \u00e0 un important taux de revente, mais les femmes qui avaient la chance de rencontrer un partenaire avec qui fonder une famille risquaient fortement, dans un tel contexte, de voir celle-ci disloqu\u00e9e par la vente. Pour les esclaves, la vente \u00e9tait une exp\u00e9rience particuli\u00e8rement difficile puisqu\u2019elle repr\u00e9sentait l\u2019ultime symbole de d\u00e9gradation. Lorsqu\u2019il faisait l\u2019objet d\u2019une transaction, l\u2019esclave prenait vraiment conscience de son \u00e9tat de servitude et de sa r\u00e9duction \u00e0 la condition de simple bien de propri\u00e9t\u00e9 (Wade, 1964: 197). Mais cette exp\u00e9rience \u00e9tait difficile puisqu\u2019elle repr\u00e9sentait aussi l\u2019ultime symbole de rupture familiale, surtout pour les esclaves urbains. En ville, les chances qu\u2019une famille nucl\u00e9aire soit bris\u00e9e par la vente \u00e9taient plus grandes qu\u2019\u00e0 la campagne \u00e9tant donn\u00e9 les besoins restreints et changeants des ma\u00eetres pour le travail servile. Les lots familiaux complets (p\u00e8re, m\u00e8re, enfants) se vendaient tr\u00e8s mal dans un environnement urbain et leur permanence \u00e9tait moins probable qu\u2019\u00e0 la campagne. Si les familles nucl\u00e9aires en ville risquaient souvent d\u2019\u00eatre bris\u00e9es par la vente, le m\u00eame genre de famille avait plus de chance de rester intacte en milieu rural puisque dans les plantations, une famille compl\u00e8te pouvait toujours \u00eatre utile (Schafer, 1981: 37). Bref, la mobilit\u00e9 et l\u2019instabilit\u00e9 dues \u00e0 un fort taux de revente minaient la capacit\u00e9 des esclaves \u00e0 former des familles biparentales en ville, au m\u00eame titre qu\u2019elles minaient leur capacit\u00e9 \u00e0 les maintenir unies.<\/p>\n<p>Le mod\u00e8le familial compos\u00e9 d\u2019un p\u00e8re, d\u2019une m\u00e8re et de leur prog\u00e9niture vivant ensemble sous un m\u00eame toit ne pouvait \u00eatre pr\u00e9dominant chez les esclaves, surtout pas chez les esclaves urbains. Il est plut\u00f4t probable qu\u2019en ville, les femmes noires \u00e9taient c\u00e9libataires, avec ou sans enfants, et que le type de famille pr\u00e9dominant au sein de la population servile \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans \u00e9tait celui d\u2019une m\u00e8re monoparentale. Le d\u00e9s\u00e9quilibre des sexes faisait en sorte qu\u2019il \u00e9tait difficile pour les femmes esclaves de trouver un partenaire avec qui fonder une famille et lorsqu\u2019elles r\u00e9ussissaient \u00e0 le faire, celui-ci avait rarement la possibilit\u00e9 de vivre avec sa conjointe et ses enfants puisque plusieurs facteurs reli\u00e9s \u00e0 la nature de l\u2019esclavage urbain l\u2019en emp\u00eachaient: taille modeste des habitations, nombre restreint d\u2019esclaves par propri\u00e9taire et fortes chances d\u2019\u00eatre s\u00e9par\u00e9 par la vente. Ainsi, les femmes esclaves devenaient, par la force des choses, chef de famille. Pour les m\u00eames raisons que celles qui for\u00e7aient leur conjoint \u00e0 se s\u00e9parer des siens, la famille dont les femmes esclaves avaient la responsabilit\u00e9 \u00e9tait compos\u00e9e d\u2019un nombre tr\u00e8s restreint d\u2019enfants, lesquels \u00e9taient probablement pour la plupart \u00e2g\u00e9s de moins de dix ans, puisqu\u2019apr\u00e8s dix ans la loi autorisait les ma\u00eetres \u00e0 les vendre s\u00e9par\u00e9ment de leur m\u00e8re (Gould, 1997: 99-100; Schafer, 1981: 37). Soulignons que la famille monoparentale chez les esclaves pouvait aussi \u00eatre le r\u00e9sultat d\u2019une relation intime entre un ma\u00eetre et sa servante noire. Les femmes qui \u00e9taient victimes des d\u00e9sirs sexuels de leur ma\u00eetre pouvaient donc devenir elles aussi, par la force des choses, chefs de famille sans figure ni reconnaissance paternelle.<\/p>\n<p>L\u2019esclavage \u00e9tait \u00e0 bien des \u00e9gards une institution inconciliable avec les m\u0153urs familiales pr\u00e9dominantes au XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle et l\u2019objet principal de cette premi\u00e8re partie \u00e9tait de montrer que des facteurs extrins\u00e8ques ont emp\u00each\u00e9 les esclaves de former des unions biparentales traditionnelles, surtout en milieu urbain. Notre but n\u2019\u00e9tait pas de mesurer la stabilit\u00e9 des familles esclaves selon la structure familiale adopt\u00e9e, ni de faire ressortir l\u2019id\u00e9e que seul le mod\u00e8le nucl\u00e9aire \u00e9tait convenable et bon. Le fait que les esclaves n\u2019aient pas r\u00e9ussi \u00e0 reproduire syst\u00e9matiquement le type de famille v\u00e9hicul\u00e9 par la majorit\u00e9 blanche ne signifie pas forc\u00e9ment que leur vie familiale \u00e9tait instable ou d\u00e9viante. Mais nous d\u00e9fendons l\u2019id\u00e9e que la famille nucl\u00e9aire \u00e9tait quand m\u00eame un type de famille qui leur servait de mod\u00e8le et comme elle leur servait de mod\u00e8le, ils cherchaient \u00e0 l\u2019\u00e9tablir, dans la mesure du possible, au sein de leur communaut\u00e9.<\/p>\n<p>En d\u00e9pit d\u2019une vie familiale non traditionnelle due au profil de l\u2019esclave f\u00e9minin qui, en milieu urbain, \u00e9tait surtout c\u00e9libataire, avec ou sans enfant, l\u2019id\u00e9al familial traditionnel persistait chez les esclaves. Autrement dit, malgr\u00e9 une institution qui les emp\u00eachait de reproduire les mod\u00e8les familiaux pr\u00e9dominants, ils ont assimil\u00e9 le m\u00eame syst\u00e8me de valeurs que les Blancs. Il y avait une diff\u00e9rence entre le type de famille que les esclaves ont adopt\u00e9 par la force des choses et leur id\u00e9al de vie familiale. Par exemple, un esclave dont Frederick Law Olmsted rapporte les paroles dans son r\u00e9cit de voyage en Louisiane dans les ann\u00e9es 1850,\u00a0<em>The Cotton Kingdom<\/em>, donne une id\u00e9e du mode de vie qu\u2019il aurait choisi s\u2019il avait \u00e9t\u00e9 libre:<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-advgb-columns advgb-columns-wrapper\" id=\"advgb-cols-bd2c7367-6498-4965-aa06-be77c1144718\"><div class=\"advgb-columns-container\"><div class=\"advgb-columns advgb-columns-row advgb-is-mobile advgb-columns-1 layout-100 mbl-layout-stacked vgutter-10\">\n<div class=\"wp-block-advgb-column advgb-column\" id=\"advgb-col-e4f53449-e39b-418c-bf9b-4f93988ad4bd\"><div class=\"advgb-column-inner\" style=\"border-style:none;border-width:1px\">\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">If I was free, massa ; if I was free\u2019, I would \u2014well, sar, de fus thing I would do, if I was free, I would go to work for a year, and get some money for myself, den\u2014 den\u2014den, massa, dis is what I do\u2014 I buy me, fus place, a little house, and a little lot land, and den, no; den&nbsp;\u2014den\u2014&nbsp;I would go to old Virginny, and see my old muddert. Yes, sar, I would like to do dat fus thing; den, when I come back, de fus thing I\u2019d do, I\u2019d get me a wife; den I\u2019d take her to my house, and I would live with her dar ; and I would raise things in my garden, and take em to New Orleans, and sell em dar, in de market. Dat\u2019s de way I would live, if I was free (Olmsted, 1971: 125).<\/p>\n<cite><em>Si j\u2019\u00e9tais libre, ma\u00eetre; si j\u2019\u00e9tais libre, je, et bien monsieur, la premi\u00e8re chose que je ferais, si j\u2019\u00e9tais libre, j\u2019irais travailler pendant un an et je gagnerais de l\u2019argent pour moi-m\u00eame, puis, puis, puis, ma\u00eetre, c\u2019est ce que je ferais: j\u2019ach\u00e8terais, en premier, une petite maison et un petit lot de terre et puis\u2026 non; puis, puis, j\u2019irais dans la bonne vieille Virginie voir ma vieille m\u00e8re. Oui, monsieur, j\u2019aimerais faire \u00e7a en premier, puis quand je reviendrais, la premi\u00e8re chose que je ferais serait de me trouver une femme, puis je l\u2019emm\u00e8nerais dans ma maison et je vivrais l\u00e0 avec elle; et je ferais pousser des choses dans mon jardin, et je les apporterais \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans, et je les vendrais l\u00e0, au march\u00e9. C\u2019est comme \u00e7a que je vivrais, si j\u2019\u00e9tais libre.<\/em><\/cite><\/blockquote>\n<\/div><\/div>\n<\/div><\/div><\/div>\n\n\n<p>S\u2019il avait \u00e9t\u00e9 libre et non esclave, cet homme de Louisiane aurait opt\u00e9 pour une union conjugale traditionnelle. Son cas peut se g\u00e9n\u00e9raliser \u00e0 d\u2019autres membres de la population noire puisque d\u2019apr\u00e8s les entretiens que la\u00a0<em>Works Progress Administration\u00a0<\/em>a men\u00e9s dans les ann\u00e9es 1930 avec les anciens esclaves, la plupart d\u2019entre eux, apr\u00e8s la guerre civile et l\u2019\u00e9mancipation, ont adopt\u00e9 un mode de vie familial conforme \u00e0 celui de la majorit\u00e9 blanche. Isaac Adams, Alice Alexander et Jane Montgomery sont des exemples d\u2019anciens esclaves qui, une fois devenus libres, ont structur\u00e9 leur vie en fonction des valeurs familiales pr\u00e9dominantes<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"11\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e030000000000000000_38199\"><sup id=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-12\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"12\" data-mfn-post-scope=\"000000000000049f0000000000000000_6583\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-12\">12<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"12\">George Rawick (dir.), <em>The American Slave: A Composite Autobiography<\/em>, vol. 7, Oklahoma and Mississippi Narratives, p. 5, 7, 38, 229. Pr\u00e9cisons que ces affranchis demeuraient en Louisiane lorsqu\u2019ils \u00e9taient esclaves.<\/span><\/sup>. Bref, refusant de porter un jugement sur la stabilit\u00e9 de la famille esclave, nous avons voulu montrer dans les pages pr\u00e9c\u00e9dentes qu\u2019au sein d\u2019un syst\u00e8me oppressif, celle- ci \u00e9tait caract\u00e9ris\u00e9e par sa flexibilit\u00e9 et que, par le fait m\u00eame, les femmes noires ont prouv\u00e9 leur habilit\u00e9 \u00e0 s\u2019ajuster \u00e0 une conjoncture qui les emp\u00eachait de former des familles traditionnelles.<\/p>\n<p>S\u2019inscrivant dans le \u00abparadigme gutmanien\u00bb et pr\u00e9occup\u00e9s qu\u2019ils \u00e9taient \u00e0 vouloir renverser les conceptions p\u00e9joratives de la famille noire propag\u00e9es par le fameux Rapport Moynihan dans les ann\u00e9es 1960, les historiens r\u00e9visionnistes des ann\u00e9es 1970, dont Herbert Gutman, ont pr\u00e9sent\u00e9 la famille\u00a0esclave \u00abcomme une bonne petite famille am\u00e9ricaine avec papa, maman et les enfants\u00bb (Ndiaye, 2005: 26; Ann Malone, 1987, 1992; Gutman, 1976). Leurs intentions \u00e9taient bonnes puisqu\u2019ils voulaient briser l\u2019image de la famille instable avec un p\u00e8re inconnu et souvent absent que d\u00e9crivait le sociologue et futur s\u00e9nateur de New York, Daniel Moynihan, en 1965, et souligner, au contraire, que la famille en esclavage n\u2019\u00e9tait pas fondamentalement diff\u00e9rente des autres. Ce faisant, ils ont d\u00e9peint une image \u00abun peu romantique\u00bb de la famille noire (Ndiaye, 2005: 24-28). De toute \u00e9vidence, les historiens r\u00e9visionnistes n\u2019ont pas tenu compte de l\u2019esclavage en milieu urbain et ont sous-estim\u00e9 les effets d\u00e9vastateurs de l\u2019esclavage sur l\u2019institution de la famille, surtout en ville<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"12\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e030000000000000000_38199\"><sup id=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-13\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"13\" data-mfn-post-scope=\"000000000000049f0000000000000000_6583\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-13\">13<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"13\">En particulier, Ann P. Malone a travaill\u00e9 sur la famille esclave dans la Louisiane rurale. Voir l\u2019article de Malone, \u00abSearching for Family and Household Structure\u00bb et sa monographie <em>Sweet Chariot<\/em>.<\/span><\/sup>.<\/p>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Emploi et logement autonomes<\/strong><\/h2>\n\n\n<p>La vie mouvement\u00e9e des centres urbains offrait aux esclaves f\u00e9minins de plus grandes opportunit\u00e9s et leur condition sociale en ville ressemblait moins \u00e0 celle d\u2019esclave qu\u2019\u00e0 celle de personnes quasi libres. \u00c0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans, comme dans d\u2019autres villes sudistes, les femmes noires avaient la possibilit\u00e9 d\u2019exercer certaines pratiques, peu habituelles pour des esclaves, qui leur permettaient d\u2019oublier bien souvent leur \u00e9tat d\u2019esclavage. L\u2019acc\u00e8s \u00e0 certains privil\u00e8ges, comme ceux de trouver leurs propres emplois et logis, donnait \u00e0 ceux et celles qui avaient la chance de les obtenir au moins l\u2019impression d\u2019\u00eatre libres. Par la pratique du travail autonome, les esclaves avaient la possibilit\u00e9 de chercher leurs propres emplois et apr\u00e8s avoir donn\u00e9 une partie de leur r\u00e9mun\u00e9ration \u00e0 leur ma\u00eetre, ils pouvaient garder le reste pour leur consommation personnelle. Selon l\u2019historien Richard Wade, l\u2019auto-emploi cr\u00e9a une \u00abnouvelle dimension d\u2019ind\u00e9pendance\u00bb pour l\u2019esclave puisqu\u2019il lui permettait de prendre seul des arrangements avec son employeur pour ce qui est du salaire et des t\u00e2ches \u00e0 ex\u00e9cuter ; apr\u00e8s avoir\u00a0donn\u00e9 une portion de ses gains \u00e0 son ma\u00eetre, il avait aussi la possibilit\u00e9 de conserver tout montant exc\u00e9dentaire. Souvent, les ma\u00eetres ignoraient m\u00eame pour qui leurs esclaves travaillaient. Les esclaves qui pratiquaient cette forme d\u2019emploi avaient aussi la possibilit\u00e9, s\u2019ils r\u00e9ussissaient \u00e0 ramasser suffisamment d\u2019argent, d\u2019acheter leur libert\u00e9. La relation ma\u00eetre\/esclave prenait davantage l\u2019allure d\u2019une relation propri\u00e9taire\/locataire et m\u00eame ce mince lien \u00e9tait menac\u00e9 puisque les esclaves qui pouvaient trouver leur propre travail avaient g\u00e9n\u00e9ralement la possibilit\u00e9 de trouver leurs propres logis et d\u2019habiter loin, s\u2019ils le d\u00e9siraient, de la r\u00e9sidence de leurs ma\u00eetres (Wade, 1964: 48-49). En plus d\u2019avoir la possibilit\u00e9 de choisir leur logement, les travailleurs autonomes avaient la responsabilit\u00e9 de se v\u00eatir et de se nourrir. L\u2019esclave fugitif Frederick Douglass, qui a eu le privil\u00e8ge de travailler \u00e0 son compte pendant un certain temps dans la ville de Baltimore, explique dans son autobiographie que cet arrangement \u00e9tait \u00abun pas vers la libert\u00e9\u00bb puisqu\u2019il autorisait l\u2019esclave \u00e0 prendre des d\u00e9cisions d\u2019homme libre (Douglass, 2004: 99-100).<\/p>\n<p>Les possibilit\u00e9s d\u2019emploi offertes aux esclaves d\u00e9pendaient \u00e0 la fois de leurs qualifications et de la demande pour celles-ci (l\u2019offre et la demande). Les qualifications professionnelles des esclaves se caract\u00e9risaient par d\u2019importantes sp\u00e9cificit\u00e9s sexuelles. Alors que la plupart des postes qualifi\u00e9s, comme ceux de m\u00e9canicien, forgeron et menuisier, \u00e9taient combl\u00e9s par des esclaves masculins, les femmes, quant \u00e0 elles, occupaient surtout des fonctions domestiques, comme celles de cuisini\u00e8re, blanchisseuse et couturi\u00e8re (Wood, 1990: 319). La prostitution devait certainement compter parmi les diff\u00e9rentes formes de travail autonome f\u00e9minin, d\u2019autant plus que la Nouvelle-Orl\u00e9ans \u00e9tait un march\u00e9 important de\u00a0<em>Fancy Girls<\/em><sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"13\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e030000000000000000_38199\"><sup id=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-14\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"14\" data-mfn-post-scope=\"000000000000049f0000000000000000_6583\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-14\">14<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"14\">Femmes esclaves de sang-m\u00eal\u00e9, les <em>Fancy Girls<\/em> \u00e9taient r\u00e9put\u00e9es pour leur grande beaut\u00e9 et elles \u00e9taient vendues comme concubines \u00e0 des prix tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9s.<\/span><\/sup>, mais nos sources \u00e9tant muettes sur ce sujet, il est impossible d\u2019en affirmer l\u2019exactitude<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"14\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e030000000000000000_38199\"><sup id=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-15\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"15\" data-mfn-post-scope=\"000000000000049f0000000000000000_6583\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-15\">15<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"15\">Dans son article sur la ville portuaire de Galveston au Texas, Robert S. Shelton s\u2019attarde quelque peu au sujet de la prostitution et des <em>Fancy Girls<\/em>. Robert S. Shelton, \u00abSlavery in a Texas Seaport\u00bb.<\/span><\/sup>. Pour les m\u00eames raisons, il est difficile de d\u00e9terminer quelle \u00e9tait la r\u00e9mun\u00e9ration offerte aux travailleurs autonomes. Une chose est s\u00fbre cependant, leurs gages devaient \u00eatre bien en-de\u00e7\u00e0 de ceux que les Blancs recevaient pour le m\u00eame travail puisqu\u2019apr\u00e8s tout, telle \u00e9tait la raison principale de leur embauche (Wood, 1990: 319).<\/p>\n<p>Les pratiques du travail et du logement autonomes \u00e9taient tr\u00e8s r\u00e9pandues dans les villes du Sud et elles ont eu pour effet d\u2019assouplir l\u2019institution esclavagiste. Or, la souplesse de l\u2019esclavage urbain mettait en danger l\u2019assise m\u00eame de la soci\u00e9t\u00e9 sudiste, soit la relation ma\u00eetre\/esclave et l\u2019id\u00e9e que les Noirs \u00e9taient incapables de subvenir seuls \u00e0 leurs propres besoins sans le soutien des Blancs. En donnant aux esclaves une certaine latitude, l\u2019esclavage urbain remettait en question l\u2019id\u00e9ologie paternaliste et la relation de pouvoir qui en d\u00e9coulait. Pour ces raisons, des lois \u00e9taient mises en place afin de d\u00e9courager les pratiques du travail et du logement autonomes. Mais les parties impliqu\u00e9es en faisaient souvent abstraction puisque ce syst\u00e8me \u00e9tait profitable et qu\u2019il avantageait tous ceux qui y prenaient part : les ma\u00eetres, qui pouvaient recueillir une portion importante des revenus de leurs esclaves tout en se d\u00e9chargeant de leurs responsabilit\u00e9s envers eux; les employeurs, qui, trop pauvres pour s\u2019acheter des esclaves, pouvaient b\u00e9n\u00e9ficier de leurs services sans se ruiner et, finalement, les esclaves eux-m\u00eames, qui pouvaient garder un certain contr\u00f4le sur leur vie. Soulignons que l\u2019emploi fr\u00e9quent de termes comme ceux de quasi-libert\u00e9 ou d\u2019autonomie pour d\u00e9signer la condition sociale d\u2019une population en esclavage peut sembler paradoxal puisqu\u2019un esclave ne pouvait \u00eatre en m\u00eame temps libre ou semi-libre. Il est cependant ind\u00e9niable qu\u2019en ville, certains esclaves ont r\u00e9ussi \u00e0 atteindre un niveau remarquable d\u2019ind\u00e9pendance malgr\u00e9 leur statut servile et, faute d\u2019une terminologie appropri\u00e9e pour exprimer une r\u00e9alit\u00e9 qui en soi \u00e9tait contradictoire, des expressions comme celles d\u2019esclaves\u00a0<em>quasi\u00a0<\/em>ou\u00a0<em>semi-libres\u00a0<\/em>sont courantes dans cette partie de notre article. Le vocabulaire employ\u00e9 n\u2019est nullement juridique; il repr\u00e9sente simplement une r\u00e9alit\u00e9 quotidienne.<\/p>\n<p>Benjamin Henry Latrobe, l\u2019un des architectes les plus en vue des \u00c9tats-Unis et l\u2019un des meilleurs observateurs de son temps, fit allusion dans son journal intime, en mars 1819, au syst\u00e8me de travail autonome chez les esclaves de la Nouvelle-Orl\u00e9ans. \u00c0 ce propos, il a \u00e9crit que \u00able Juge M<u>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/u>de cette ville, un homme avare et tr\u00e8s riche, enti\u00e8rement soutenu par ses esclaves, a donn\u00e9 \u00e0 quelques-uns d\u2019entre eux l\u2019autorisation de gagner autant d\u2019argent que possible pour eux-m\u00eames, \u00e0 condition de garder une bonne table pour lui\u00bb (Latrobe, 1905: 204). Latrobe ne sp\u00e9cifie pas le sexe des travailleurs autonomes en question, mais \u00e9tant donn\u00e9 que le juge habitait \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans, il est fort probable que plusieurs femmes aient compt\u00e9 parmi ses esclaves privil\u00e9gi\u00e9s. Cette fa\u00e7on d\u2019employer les citadins en esclavage \u00e9tait \u00e9galement adopt\u00e9e par John McDonogh, connu comme \u00e9tant le philanthrope de la Nouvelle-Orl\u00e9ans puisqu\u2019\u00e0 sa mort, il a l\u00e9gu\u00e9 d\u2019importantes sommes d\u2019argent au syst\u00e8me d\u2019instruction publique de la ville. McDonogh comptait parmi les personnes les plus illustres et les plus fortun\u00e9es de la Nouvelle-Orl\u00e9ans. Cet homme poss\u00e9dait beaucoup d\u2019esclaves mais, paradoxalement, il ne pr\u00f4nait pas le syst\u00e8me esclavagiste. N\u2019\u00e9tant pas un ardent apologiste de l\u2019esclavage et ne croyant pas davantage que Blancs et Noirs pouvaient vivre ensemble, il eut en 1827 l\u2019id\u00e9e d\u2019\u00e9manciper graduellement ses esclaves en les laissant travailler de mani\u00e8re autonome jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019ils r\u00e9ussissent \u00e0 accumuler suffisamment d\u2019argent pour acheter leur libert\u00e9, libert\u00e9 dont ils pourraient profiter non pas en sol am\u00e9ricain, mais bien au Lib\u00e9ria. Apr\u00e8s quinze ans de travail autonome, 80 de ses esclaves furent envoy\u00e9s en Afrique \u00e0 bord d\u2019un navire de la Soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine de Colonisation<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"15\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e030000000000000000_38199\"><sup id=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-16\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"16\" data-mfn-post-scope=\"000000000000049f0000000000000000_6583\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-16\">16<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"16\">John McDonogh Papers, 1789-1850, 1929, paroisses Jefferson, St-Bernard et Nouvelle-Orl\u00e9ans, Louisiane; John S.Kendall, \u00abNew Orleans\u2019 \u2018Peculiar Institution\u2019\u00bb, p. 872.<\/span><\/sup>. McDonogh \u00e9tait membre de la S.A.C. qui avait justement pour mission d\u2019envoyer les affranchis dans cette colonie am\u00e9ricaine d\u2019Afrique occidentale, devenue un \u00c9tat ind\u00e9pendant en 1847. Seul ce projet d\u2019\u00e9mancipation progressive r\u00e9concilia les convictions contradictoires de cet homme face au syst\u00e8me esclavagiste.<\/p>\n<p>Henrietta de la Nouvelle-Orl\u00e9ans faisait partie de ces esclaves qui vivaient dans un \u00e9tat de quasi-libert\u00e9. En 1847, alors qu\u2019elle avait atteint l\u2019\u00e2ge l\u00e9gal d\u2019\u00e9mancipation (30 ans), son ma\u00eetre Philip Moore voulut l\u2019affranchir de sa tutelle en adressant une requ\u00eate d\u2019\u00e9mancipation aux autorit\u00e9s municipales, puisqu\u2019il consid\u00e9rait qu\u2019elle avait toujours \u00e9t\u00e9 une bonne et fid\u00e8le servante \u00abdigne de vivre dans la libert\u00e9<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"16\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e030000000000000000_38199\"><sup id=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-17\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"17\" data-mfn-post-scope=\"000000000000049f0000000000000000_6583\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-17\">17<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"17\">Selon l\u2019article 185 du code civil louisianais, personne ne pouvait \u00e9manciper un esclave \u00e2g\u00e9 de moins de 30 ans et cette \u00e9mancipation n\u2019\u00e9tait possible que si l\u2019esclave s\u2019\u00e9tait bien comport\u00e9 depuis une p\u00e9riode d\u2019au moins quatre ans. Selon l\u2019article 186, ces deux conditions d\u2019\u00e9mancipation pouvaient \u00eatre ignor\u00e9es advenant le cas o\u00f9 un esclave avait sauv\u00e9 la vie de son ma\u00eetre ou de sa famille. Dans de telles circonstances, il pouvait \u00eatre \u00e9mancip\u00e9 \u00e0 n\u2019importe quel \u00e2ge. Charles Maduell Jr, <em>Marriages and Family Relationships of New Orleans, 1830-1840<\/em>, p. AM-5 (appendice); Judith Schafer, \u00abOpen Concubinage and Notorious Concubinage\u00bb, p. 1186.<\/span><\/sup>\u00a0\u00bb. Non seulement Henrietta \u00e9tait-elle digne de vivre dans la libert\u00e9, mais elle en \u00e9tait aussi capable, puisque \u00abdepuis les six derni\u00e8res ann\u00e9es elle fut autoris\u00e9e \u00e0 gagner sa vie hors du contr\u00f4le\u00bb de son ma\u00eetre<sup class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"17\" data-mfn-post-scope=\"0000000000002e030000000000000000_38199\"><sup id=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-18\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"18\" data-mfn-post-scope=\"000000000000049f0000000000000000_6583\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-18\">18<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"18\"><em>Slavery Manuscript Series, 1784-1865<\/em>, Louisiane.<\/span><\/sup>. D\u2019apr\u00e8s ce que l\u2019un de ses employeurs a \u00e9crit \u00e0 son sujet, elle travaillait comme blanchisseuse et, en plus de sa conduite exemplaire, faisait preuve d\u2019une tr\u00e8s grande d\u00e9brouillardise. Henrietta avait donc la capacit\u00e9 de pourvoir seule \u00e0 ses propres besoins et parce qu\u2019elle vivait depuis quelques temps dans un \u00e9tat de libert\u00e9 et d\u2019ind\u00e9pendance relatives, ses sup\u00e9rieurs croyaient au succ\u00e8s de son \u00e9ventuelle lib\u00e9ration. Il est impossible de savoir si cette femme a finalement obtenu sa libert\u00e9 puisque la requ\u00eate ne le pr\u00e9cise pas. Mais une chose est s\u00fbre : elle remplissait les conditions n\u00e9cessaires \u00e0 cette \u00e9mancipation et le fait d\u2019avoir eu l\u2019opportunit\u00e9 de travailler de mani\u00e8re autonome a nettement jou\u00e9 en sa faveur.<\/p>\n<p>Le cas le mieux connu de travail autonome f\u00e9minin est sans aucun doute celui de Molly Horniblow, la grand-m\u00e8re maternelle de Harriet Jacobs, qui a obtenu de sa ma\u00eetresse l\u2019autorisation de faire et de vendre des biscuits \u00e0 son compte en Caroline du Nord. La nuit seulement, apr\u00e8s avoir pass\u00e9 une dure journ\u00e9e \u00e0 effectuer des t\u00e2ches m\u00e9nag\u00e8res pour la femme blanche \u00e0 qui elle appartenait, Molly avait la\u00a0permission de travailler pour son entreprise et, avec les profits de ses ventes, elle avait la responsabilit\u00e9 de v\u00eatir sa famille et elle-m\u00eame. L\u2019arrangement que Molly avait pris avec sa ma\u00eetresse devait lui permettre d\u2019amasser l\u2019argent n\u00e9cessaire afin d\u2019acheter sa libert\u00e9 et celle de ses enfants et elle aurait pu \u00e9ventuellement r\u00e9aliser cet objectif puisque son commerce \u00e9tait profitable. Mais, \u00e0 la suite d\u2019un concours de circonstances particulier, elle n\u2019a pas eu \u00e0 acheter sa libert\u00e9. Molly a fini par l\u2019obtenir non pas directement gr\u00e2ce aux fruits de son entreprise, mais plut\u00f4t gr\u00e2ce au respect et \u00e0 la bonne r\u00e9putation que cette entreprise lui a en partie permis d\u2019acqu\u00e9rir. La grand-m\u00e8re de Jacobs n\u2019a pas achet\u00e9 sa libert\u00e9 : elle l\u2019a obtenue gr\u00e2ce \u00e0 sa deuxi\u00e8me ma\u00eetresse qui a jug\u00e9 que cette esclave aussi d\u00e9vou\u00e9e que vaillante m\u00e9ritait d\u2019\u00eatre lib\u00e9r\u00e9e (Jacobs, 1992: 3-4, 9-10). Comme ce fut le cas pour Henrietta, son travail autonome combin\u00e9 \u00e0 sa bonne conduite ont eu des effets positifs. Ils ont permis \u00e0 Molly, en lui faisant gagner le respect d\u2019autrui, d\u2019acqu\u00e9rir \u00e0 l\u2019\u00e2ge de cinquante ans le statut de femme libre. L\u2019exemple de Molly Horniblow n\u2019est peut-\u00eatre pas n\u00e9o-orl\u00e9anais, mais il est important \u00e0 mentionner puisqu\u2019il repr\u00e9sente pour les historiens le cas le mieux connu de travail autonome f\u00e9minin.<\/p>\n<p>M\u00eame si nos exemples de travail autonome ne font pas explicitement r\u00e9f\u00e9rence au logement autonome, il n\u2019en demeure pas moins que ces deux pratiques \u00e9taient intimement li\u00e9es puisque, comme le remarque Richard Wade, les esclaves qui faisaient de l\u2019argent en travaillant pour eux-m\u00eames \u00e9taient en mesure de payer leur propre loyer, en plus de se v\u00eatir et de se nourrir (Wade, 1964: 66). D\u2019ailleurs, l\u2019une des raisons qui pourraient le mieux expliquer pourquoi la pratique du travail autonome \u00e9tait surtout r\u00e9pandue en ville est la dimension restreinte des actifs fonciers qui, combin\u00e9e \u00e0 la densit\u00e9 de la population en territoire urbain, ont eu pour effet de favoriser une proximit\u00e9 entre les races que bien des ma\u00eetres blancs cherchaient sans doute \u00e0 \u00e9viter. En ville, la densit\u00e9 de la population restreignait la taille des habitations urbaines. Or, il \u00e9tait difficile pour un ma\u00eetre de loger \u00e0 la fois sa famille et ses esclaves sans se sentir \u00e0 l\u2019\u00e9troit et sans se sentir avili ou abaiss\u00e9 par cette proximit\u00e9 avec la race \u00abd\u00e9grad\u00e9e\u00bb. Contrairement au milieu rural o\u00f9 les esclaves habitaient dans des quartiers s\u00e9par\u00e9s et \u00e9loign\u00e9s de la r\u00e9sidence familiale de leur propri\u00e9taire, en ville, ils vivaient soit sous le m\u00eame toit, soit dans de petits b\u00e2timents adjacents \u00e0 sa r\u00e9sidence. La vaste \u00e9tendue du territoire \u00e0 la campagne rendait possible la distance entre les races, tandis que la densit\u00e9 de la population urbaine favorisait leur rapprochement (Wade, 1964: 55). Certains ma\u00eetres d\u00e9sireux de briser la promiscuit\u00e9 raciale que cr\u00e9ait la situation d\u2019entassement en ville autorisaient donc leurs esclaves \u00e0 trouver leurs propres emplois, ce qui leur permettait d\u2019avoir l\u2019argent n\u00e9cessaire afin de se procurer leur propre logement. Ce syst\u00e8me \u00e9tait int\u00e9ressant pour les ma\u00eetres, car il leur permettait d\u2019\u00e9viter une situation de proximit\u00e9 avec leurs esclaves en m\u00eame temps que la ponction budg\u00e9taire qu\u2019occasionnait la responsabilit\u00e9 de les loger, v\u00eatir et nourrir. Si certains membres de la classe esclavagiste, comme John McDonogh, donnaient \u00e0 leurs esclaves la possibilit\u00e9 de vivre de mani\u00e8re plus autonome pour des raisons philanthropiques, la majorit\u00e9 le faisait non pas par compassion pour leurs esclaves, mais bien parce que cet arrangement \u00e9tait avantageux pour eux.<\/p>\n<p>Petits, sales et mal entretenus, les logements que les esclaves avaient la possibilit\u00e9 de se procurer n\u2019\u00e9taient jamais en tr\u00e8s bonne condition. Malgr\u00e9 la difficult\u00e9 qu\u2019ils avaient \u00e0 louer des logements ad\u00e9quats, lorsque l\u2019occasion se pr\u00e9sentait, la plupart pr\u00e9f\u00e9rait vivre s\u00e9par\u00e9ment de leur ma\u00eetre pour la libert\u00e9 qu\u2019un tel arrangement leur permettait d\u2019atteindre. Souvent, l\u2019initiative venait des esclaves eux- m\u00eames, qui y trouvaient leur compte autant que les individus \u00e0 qui ils appartenaient. Vivre avec leur ma\u00eetre rappelait constamment aux esclaves leur \u00e9tat de servitude ; vivre s\u00e9par\u00e9ment leur donnait une plus grande marge d\u2019ind\u00e9pendance. La qualit\u00e9 du logement \u00e9tait moins importante que le sentiment de libert\u00e9 que leur procurait cette pratique (Wade, 1964: 70, 74-75). Mais au-del\u00e0 du simple d\u00e9sir d\u2019autonomie et de libert\u00e9, le choix de mener une existence ind\u00e9pendante et physiquement \u00e9loign\u00e9e des ma\u00eetres \u00e9tait peut-\u00eatre motiv\u00e9 chez certaines femmes noires par un d\u00e9sir d\u2019\u00e9viter l\u2019exploitation sexuelle, d\u2019autant plus que la dimension r\u00e9duite des habitations urbaines et la proximit\u00e9 qu\u2019elle favorisait\u00a0pouvaient facilement entra\u00eener des relations non d\u00e9sir\u00e9es. \u00c9videmment, l\u2019intimit\u00e9 entre hommes blancs et femmes esclaves n\u2019\u00e9tait pas toujours le r\u00e9sultat d\u2019un acte abusif et des relations d\u2019amour sinc\u00e8re ont exist\u00e9 entre les deux groupes. Mais dans les cas d\u2019exploitation sexuelle, les femmes cherchaient sans doute par le travail et le logement autonomes un moyen d\u2019\u00e9chapper \u00e0 ce genre de situation et pas n\u00e9cessairement \u00e0 \u00eatre plus ind\u00e9pendantes. L\u2019ind\u00e9pendance associ\u00e9e \u00e0 ces activit\u00e9s n\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9 aliment\u00e9e chez certaines femmes par un d\u00e9sir de s\u2019approprier leur propre corps plut\u00f4t que par un besoin fondamental d\u2019autonomie. Mais peu importe leur motivation, il n\u2019en demeure pas moins que l\u2019\u00e9loignement physique \u00e9tait en soi une forme d\u2019ind\u00e9pendance et que celle-ci permettait aux femmes esclaves d\u2019exercer un certain contr\u00f4le sur leur vie.<\/p>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Le march\u00e9 de la Nouvelle-Orl\u00e9ans et les marchandes noires<\/strong><\/h2>\n\n\n<p>En milieu urbain, la grande majorit\u00e9 des femmes esclaves travaillaient comme domestiques dans la r\u00e9sidence de leur ma\u00eetre ou encore comme servantes dans les h\u00f4tels et les restaurants de la ville. Mais certaines d\u2019entre elles avaient l\u2019opportunit\u00e9 de s\u2019\u00e9loigner du contr\u00f4le de leur ma\u00eetre en travaillant \u00e0 leur compte comme blanchisseuse, cuisini\u00e8re ou couturi\u00e8re, ou encore en travaillant au march\u00e9 de la Nouvelle-Orl\u00e9ans comme commer\u00e7antes. Dans ses r\u00e9miniscences de la Floride d\u2019avant la guerre, publi\u00e9es en 1883 sous le titre\u00a0<em>Florida Breezes<\/em>, Ellen Call Long s\u2019attarde \u00e0 une description de la Nouvelle- Orl\u00e9ans dans laquelle elle explique que toute esclave ayant des capacit\u00e9s ou des comp\u00e9tences autres que strictement domestiques \u00e9tait autoris\u00e9e \u00e0 travailler au march\u00e9 de la ville ; les ventes qu\u2019elle r\u00e9alisait comme marchande servaient au soutien financier de la famille \u00e0 qui elle appartenait (1962: 26-27). Par la pratique du travail autonome, les femmes noires jouaient un r\u00f4le \u00e9conomique important \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans puisqu\u2019elles travaillaient pour de l\u2019argent qu\u2019elles d\u00e9pensaient afin de se loger, se nourrir et se v\u00eatir et que, par ailleurs, beaucoup de familles blanches d\u00e9pendaient financi\u00e8rement de leurs revenus. En plus d\u2019avoir particip\u00e9 \u00e0 la vie \u00e9conomique de la ville en tant que travailleuses autonomes, ces femmes y ont aussi particip\u00e9 en tant que commer\u00e7antes au march\u00e9 de la Nouvelle- Orl\u00e9ans. L\u00e0, elles \u00e9taient vraiment au centre d\u2019un processus de vente au d\u00e9tail particulier et non seulement les ma\u00eetres profitaient de leur pouvoir marchand, mais la ville tout enti\u00e8re \u00e9galement.<\/p>\n<p>L\u2019importance et l\u2019omnipr\u00e9sence des femmes noires au march\u00e9 orl\u00e9anais sont r\u00e9currentes dans les r\u00e9cits du XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle. En 1819, Benjamin Henry Latrobe fait remarquer dans son journal intime que tous les jours, \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans, et \u00e0 chaque coin de rue, des femmes noires se promenaient \u00abtransportant des paniers sur leurs t\u00eates et criant aux portes des maisons [\u2026] Ces marchandes ambulantes \u00e9taient des esclaves appartenant \u00e0 des d\u00e9taillants qui poss\u00e9daient un commerce ou encore \u00e0 des individus qui, trop pauvres pour tenir une boutique, remplissaient quelques paniers de produits achet\u00e9s \u00e0 l\u2019encan, lesquels paniers \u00e9taient leur magasin\u00bb (1905: 202-203). Ellen Call Long n\u2019a pas manqu\u00e9 non plus de souligner le r\u00f4le marchand des femmes noires \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans. Parlant des esclaves f\u00e9minins au march\u00e9 de la ville, elle dit que les \u00abfemmes noires enroul\u00e9es dans leurs rubans aux couleurs \u00e9clatantes, et en g\u00e9n\u00e9ral bien v\u00eatues [\u2026] \u00e9taient de toute \u00e9vidence de populaires marchandes; et celles-ci \u00e9taient esclaves, riant et bavardant et apparemment aussi libres que le client qui commandait une omelette ou un fruit\u00bb (Long, 1962: 26; Gould, 1996: 189). La description que donnent ces deux observateurs des marchandes noires \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans montre que les femmes esclaves \u00e9taient importantes \u00e9conomiquement et que leur condition sociale ressemblait beaucoup \u00e0 celle des femmes libres.<\/p>\n<p>Eliza Ripley, qui grandit au cours des ann\u00e9es 1840 \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans, s\u2019attarde \u00e9galement dans son r\u00e9cit \u00e0 une description du march\u00e9 de la ville et de ses commer\u00e7antes noires: \u00abLa plupart d\u2019entre nous se souviennent des marchandes de couleur qui marchaient dans la rue avec des plateaux adroitement plac\u00e9s sur leurs t\u00eates, mains aux hanches, cherchant \u00e0 promouvoir leurs produits\u00bb. Elle raconte avec une certaine nostalgie l\u2019\u00e9poque o\u00f9 les marchandes au teint chocolat vendaient leurs produits dans les\u00a0rues de la ville pour seulement quelques \u00abpicayunes\u00bb. Mais \u00ables dames de cette \u00e9poque ne sont plus\u00bb, dit-elle m\u00e9lancoliquement, \u00abni les marchandes qu\u2019elles envoyaient\u00bb (Ripley, 1975: 25-26). Ripley ne sp\u00e9cifie pas la condition sociale des marchandes noires qu\u2019elle a rencontr\u00e9es dans sa jeunesse \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans et \u00e0 qui elle a achet\u00e9 des produits. Peut-\u00eatre qu\u2019elle ne le pr\u00e9cise pas parce qu\u2019il \u00e9tait difficile de distinguer les citadines esclaves des citadines de couleur libres, les femmes esclaves ayant eu la possibilit\u00e9 \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans de mener une existence quasi libre. Au march\u00e9, les femmes esclaves semblaient effectivement avoir beaucoup de latitude et, jusqu\u2019\u00e0 un certain point, elles \u00e9taient laiss\u00e9es \u00e0 elles-m\u00eames, ce qui ajouta, en plus du travail et du logement autonomes, une autre dimension \u00e0 leur ind\u00e9pendance relative en milieu urbain. Il est difficile de d\u00e9terminer si, au march\u00e9, les femmes esclaves avaient justement assez de latitude pour recevoir elles-m\u00eames l\u2019argent des produits qu\u2019elles vendaient ou encore si elles participaient aux transactions en tant que travailleuses autonomes. Mais une chose est s\u00fbre: ces commer\u00e7antes menaient une existence qui s\u2019apparentait \u00e9norm\u00e9ment \u00e0 celle de leurs homologues libres et, par cons\u00e9quent, les observateurs pouvaient confondre ou sembler confondre au march\u00e9 de la Nouvelle-Orl\u00e9ans les citadines de couleur libre et esclaves. Bref, l\u2019omnipr\u00e9sence des femmes noires au march\u00e9 de la ville refl\u00e9tait leur nombre \u00e9lev\u00e9 ainsi que leur pouvoir marchand et \u00e9conomique. Telle est la conclusion que nous pouvons \u00e0 tout le moins tirer de leur visibilit\u00e9 et de l\u2019impression qu\u2019elles ont laiss\u00e9e sur les observateurs de leur temps.<\/p>\n<p>En ville, les femmes esclaves jouaient donc un r\u00f4le \u00e9conomique important, soit comme marchandes, soit comme travailleuses autonomes. Non seulement prenaient-elles part \u00e0 des transactions en vendant des produits au march\u00e9, mais elles avaient aussi la possibilit\u00e9 d\u2019accumuler de l\u2019argent en \u00e9change d\u2019un service. En milieu rural, par contre, le domaine \u00e9conomique semblait plut\u00f4t \u00eatre l\u2019affaire des hommes. Comme l\u2019explique l\u2019historien Roderick McDonald, \u00e0 la campagne, les esclaves participaient eux aussi au syst\u00e8me \u00e9conomique puisqu\u2019ils avaient l\u2019opportunit\u00e9 de travailler \u00e0 leur compte et d\u2019accumuler de l\u2019argent qu\u2019ils pouvaient d\u00e9penser \u00e0 leur guise. Les esclaves ruraux pouvaient effectivement gagner de l\u2019argent en vendant les produits qu\u2019ils cultivaient sur des lopins de terre qui leur \u00e9taient allou\u00e9s par leur ma\u00eetre ou en travaillant le dimanche. Avec l\u2019argent qu\u2019ils r\u00e9coltaient, ils \u00e9taient en mesure de se procurer des biens auxquels ils n\u2019avaient pas acc\u00e8s autrement, comme par exemple du tabac, de l\u2019alcool, du caf\u00e9, des fruits, de la farine, des ustensiles et du savon. Comme ce fut le cas en milieu urbain, il y avait de l\u2019argent en circulation chez les esclaves ruraux gr\u00e2ce aux ventes de leurs produits agricoles et au travail du dimanche. Mais ce sont surtout les hommes qui semblaient impliqu\u00e9s dans ce syst\u00e8me, les femmes ayant profit\u00e9 du cr\u00e9dit et de l\u2019argent accumul\u00e9 par leurs conjoints. \u00c0 la ville, la participation \u00e9conomique des esclaves f\u00e9minins \u00e9tait directe, tandis qu\u2019\u00e0 la campagne, elle \u00e9tait plut\u00f4t indirecte et passait par les hommes (McDonald, 1991: 195, 202-203; Pargas, 2006: 373-378), ce qui nous montre qu\u2019en milieu urbain, les femmes esclaves avaient des opportunit\u00e9s que leurs homologues rurales n\u2019avaient pas et que ces opportunit\u00e9s se sont traduites par un r\u00f4le \u00e9conomique plus important.<\/p>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Le ph\u00e9nom\u00e8ne des fugitifs en ville<\/strong><\/h2>\n\n\n<p>\u00c0 la lumi\u00e8re de ce que nous avons mentionn\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent dans cette deuxi\u00e8me partie, la vie urbaine pour les femmes esclaves \u00e9tait, \u00e0 bien des \u00e9gards, pr\u00e9f\u00e9rable \u00e0 la vie rurale puisqu\u2019elles avaient la possibilit\u00e9 de garder un plus grand contr\u00f4le sur leur vie. \u00c0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans, ce contr\u00f4le \u00e9tait tel que certains observateurs avaient m\u00eame de la difficult\u00e9 \u00e0 croire en leur suj\u00e9tion. Ellen Call Long va jusqu\u2019\u00e0 affirmer que les marchandes esclaves comptaient parmi les \u00eatres les plus libres et les plus gais de la soci\u00e9t\u00e9 et que leur asservissement n\u2019avait en r\u00e9alit\u00e9 que tr\u00e8s peu de signification. Jamais n\u2019avait-elle vu de \u00abcr\u00e9atures\u00bb aussi libres et aussi joyeuses que les femmes esclaves de la Nouvelle-Orl\u00e9ans (Long, 1962: 27). Charles Joseph Latrobe, de passage \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans au cours des ann\u00e9es 1830, fait une remarque int\u00e9ressante dans son r\u00e9cit sur le rire des Noirs, \u00ab<em>the negro\u2019s laugh<\/em>\u00bb, un rire qu\u2019il d\u00e9finit comme \u00e9tant \u00able plus indescriptible des sons joyeux\u00bb (1835: 333).<\/p>\n<p>Il serait bien de r\u00e9fl\u00e9chir ici sur la signification du bonheur des esclaves \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans tel que per\u00e7u par les observateurs blancs et de comparer leurs remarques \u00e0 celles de Frederick Douglass. Cette comparaison est int\u00e9ressante puisqu\u2019elle permet de voir la diff\u00e9rence entre une source \u00abblanche\u00bb et une source \u00abnoire\u00bb. En effet, les cas de bonheur en milieu urbain que nous avons mentionn\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 relev\u00e9s dans des r\u00e9cits \u00e9crits par des Blancs pour qui le simple fait de voir des esclaves rire ou sourire signifiait automatiquement qu\u2019ils \u00e9taient heureux. Certes, l\u2019esclavage en ville donnait plus de latitude et d\u2019opportunit\u00e9s aux travailleurs noirs et c\u2019est ce que Douglass, qui a connu l\u2019esclavage rural et urbain, fait ressortir dans son autobiographie. Mais cet ancien esclave a aussi \u00e9crit qu\u2019il fallait se m\u00e9fier du rire des esclaves. Ce n\u2019est pas parce que les esclaves \u00e9mettent par moments des sons joyeux, qu\u2019ils rient ou m\u00eame qu\u2019ils dansent et qu\u2019ils chantent, qu\u2019il faille conclure \u00e0 leur bonheur absolu. Derri\u00e8re ces sourires, derri\u00e8re ces rires, derri\u00e8re ces chants pouvait se dissimuler une tr\u00e8s grande souffrance. Voici le t\u00e9moignage d\u2019un homme qui a v\u00e9cu l\u2019esclavage tant dans sa forme la plus rigide que la plus souple et qui, forc\u00e9ment, tenait un discours diff\u00e9rent face au rire des esclaves, discours que ne pouvait tenir un observateur externe blanc<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-advgb-columns advgb-columns-wrapper\" id=\"advgb-cols-64621801-71f8-4949-8271-347ef296363b\"><div class=\"advgb-columns-container\"><div class=\"advgb-columns advgb-columns-row advgb-is-mobile advgb-columns-1 layout-100 mbl-layout-stacked vgutter-10\">\n<div class=\"wp-block-advgb-column advgb-column\" id=\"advgb-col-d906253a-3e8b-4d71-aeb3-ec4939b2bd15\"><div class=\"advgb-column-inner\" style=\"border-style:none;border-width:1px\">\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Depuis que je suis arriv\u00e9 au Nord, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 litt\u00e9ralement sid\u00e9r\u00e9 d\u2019entendre des gens affirmer que le chant des esclaves est la preuve qu\u2019ils sont heureux et contents de leur sort. On ne peut se tromper plus lourdement. Plus les esclaves sont malheureux et plus ils chantent. Leurs chansons disent la tristesse de leur c\u0153ur ; elles les apaisent de la m\u00eame mani\u00e8re que des larmes apaisent un c\u0153ur bless\u00e9. C\u2019est du moins ce que m\u2019a appris ma propre exp\u00e9rience. J\u2019ai souvent chant\u00e9 pour engourdir ma tristesse, mais rarement pour exprimer ma joie. Lorsque j\u2019\u00e9tais enferr\u00e9 dans l\u2019esclavage, il ne m\u2019est que tr\u00e8s rarement arriv\u00e9 de chanter ou de pleurer de joie. On ne peut pas plus consid\u00e9rer le chant de l\u2019esclave comme une manifestation de sa joie et de son contentement que celui de l\u2019homme banni et vivant seul sur une \u00eele d\u00e9serte; le chant de l\u2019un comme celui de l\u2019autre est n\u00e9 de la m\u00eame douleur (Douglass, 2004: 15).<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<\/div><\/div>\n<\/div><\/div><\/div>\n\n\n<p>Si, \u00e0 bien des \u00e9gards, les esclaves urbains avaient plus de chance que leurs homologues ruraux, il ne faut donc pas exag\u00e9rer leur joie. Beaucoup \u00e9taient comme Frederick Douglass, qui pr\u00e9f\u00e9rait de loin la ville \u00e0 la plantation, mais qui finalement choisit de prendre la fuite vers le Nord alors qu\u2019il vivait \u00e0 Baltimore. Le nombre \u00e9lev\u00e9 de fuites en milieu urbain remet v\u00e9ritablement en question l\u2019image de l\u2019esclave heureux d\u00e9peinte dans les r\u00e9cits de voyageurs blancs. Apr\u00e8s tout, si les esclaves en ville avaient \u00e9t\u00e9 enti\u00e8rement combl\u00e9s et satisfaits de leur sort, pourquoi auraient-ils m\u00eame pens\u00e9 \u00e0 fuir? En observant le tableau V, dont les donn\u00e9es ont \u00e9t\u00e9 compil\u00e9es par Judith Schafer \u00e0 partir des 475 annonces de fugitifs qui ont paru en 1850 dans les neuf journaux de la Nouvelle-Orl\u00e9ans qu\u2019elle a d\u00e9pouill\u00e9s, nous pouvons constater que le nombre de fugitifs \u00e9tait beaucoup plus \u00e9lev\u00e9 chez les esclaves urbains que chez les esclaves ruraux. Sans sp\u00e9cifier la provenance exacte des esclaves, elle a au moins pu identifier, \u00e0 partir des annonces de journaux orl\u00e9anais, s\u2019ils venaient de la ville ou de la campagne et son analyse r\u00e9v\u00e8le que pour l\u2019ann\u00e9e 1850, la provenance des fugitifs \u00e9tait plus souvent urbaine que rurale. Cette r\u00e9alit\u00e9, \u00e0 premi\u00e8re vue \u00e9tonnante, peut s\u2019expliquer par la nature de l\u2019esclavage en ville. \u00c0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans, nous avons vu que les besoins changeants des ma\u00eetres pour le travail servile se traduisaient par un important roulement de personnel, par des transferts de propri\u00e9t\u00e9s constants que les esclaves appr\u00e9hendaient et qu\u2019ils cherchaient \u00e0 \u00e9viter en s\u2019\u00e9vadant. D\u2019ailleurs, les cat\u00e9gories d\u2019\u00e2ge o\u00f9 ils \u00e9taient le plus souvent vendus correspondaient \u00e0 celles o\u00f9 le nombre de fugitifs \u00e9tait le plus \u00e9lev\u00e9 (Schafer, 1981: 43-44). Aussi, dans un environnement urbain, il \u00e9tait difficile pour les ma\u00eetres de surveiller leurs esclaves de pr\u00e8s, contrairement aux milieux ruraux o\u00f9 le contr\u00f4le \u00e9tait plus serr\u00e9. Ce fut pr\u00e9cis\u00e9ment ce rel\u00e2chement, ce manque d\u2019encadrement qui a eu pour effet d\u2019accro\u00eetre les rangs des fugitifs en ville. Moins les esclaves \u00e9taient surveill\u00e9s, plus il \u00e9tait facile pour eux de fuir et de se perdre dans la confusion et l\u2019anonymat d\u2019un centre urbain. La jouissance d\u2019une quasi-libert\u00e9 en ville, plut\u00f4t que de les contenter, a au contraire attis\u00e9 leur d\u00e9sir d\u2019\u00eatre totalement libres: plus les esclaves go\u00fbtaient \u00e0 la libert\u00e9, plus ils prenaient conscience de l\u2019injustice de leur situation et plus ils avaient envie d\u2019\u00eatre libres \u00e0 part enti\u00e8re.<\/p>\n<p>Solomon Northup, un Noir n\u00e9 libre dans l\u2019\u00c9tat de New York qui fut kidnapp\u00e9 et vendu comme esclave en Louisiane, o\u00f9 il resta douze ans avant de rencontrer un homme blanc qui l\u2019aida \u00e0 recouvrer sa libert\u00e9,\u00a0esp\u00e9rait \u00eatre achet\u00e9 par un ma\u00eetre de la Nouvelle-Orl\u00e9ans parce qu\u2019il croyait justement que ses chances de succ\u00e8s seraient beaucoup plus grandes s\u2019il fuyait \u00e0 partir de cette ville (Northup, 1970: 80). Le nombre \u00e9lev\u00e9 de fuites chez les esclaves urbains montre non seulement qu\u2019il \u00e9tait plus facile de fuir quand on vivait en ville, mais aussi \u00e0 quel point, en ville, leur capacit\u00e9 d\u2019agir, leur\u00a0<em>agency<\/em>, \u00e9tait pouss\u00e9e. Beaucoup d\u2019esclaves urbains finissaient donc, comme Douglass, par briser leurs cha\u00eenes en s\u2019\u00e9vadant. La pr\u00e9sence m\u00eame de fugitifs en ville prouve que les esclaves n\u2019\u00e9taient pas tout \u00e0 fait heureux et que seule la libert\u00e9 totale \u00e9tait souhaitable pour eux, le semblant de libert\u00e9 offert par l\u2019esclavage urbain n\u2019\u00e9tant pas suffisant. Les cas d\u2019\u00e9vasions chez les esclaves urbains repr\u00e9sentent ainsi une forme de contestation d\u2019un syst\u00e8me qui, th\u00e9oriquement, faisait toujours d\u2019eux de simples biens de propri\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\"><strong>Tableau V<\/strong><sup id=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-19\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"19\" data-mfn-post-scope=\"000000000000049f0000000000000000_6583\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-19\">19<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"19\">Les donn\u00e9es de ce tableau sont tir\u00e9es de Judith Schafer, \u00abNew Orleans Slavery in 1850\u00bb, p. 43<\/span><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\"><strong>Esclaves fugitifs, ville et campagne, 1850<\/strong><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"187\" src=\"https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2026\/03\/Capture-decran-2026-03-20-151406-1024x187.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-6607\" srcset=\"https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2026\/03\/Capture-decran-2026-03-20-151406-1024x187.png 1024w, https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2026\/03\/Capture-decran-2026-03-20-151406-300x55.png 300w, https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2026\/03\/Capture-decran-2026-03-20-151406-768x141.png 768w, https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/wp-content\/uploads\/sites\/4\/2026\/03\/Capture-decran-2026-03-20-151406.png 1437w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Par l\u2019autrice, 2011<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n<p>Si nous observons, encore une fois, le Tableau V, nous pouvons constater que chez les femmes, le nombre de fuites \u00e9tait sup\u00e9rieur en ville. Ce nombre plus \u00e9lev\u00e9 de fuites refl\u00e8te \u00e9videmment leurs effectifs plus \u00e9lev\u00e9s, mais il refl\u00e8te aussi leur plus grande latitude et leur surveillance moins accrue. Contrairement \u00e0 leurs homologues rurales, dont l\u2019existence n\u2019\u00e9tait confin\u00e9e qu\u2019aux plantations ou aux petites fermes, les citadines en esclavage avaient la possibilit\u00e9 de se d\u00e9placer \u00e0 travers la ville et de se familiariser avec les lieux. Ces d\u00e9placements leur ont permis de se munir d\u2019outils g\u00e9ographiques importants et n\u00e9cessaires pour prendre la fuite. Le nombre plus \u00e9lev\u00e9 de fugitives en milieu urbain n\u2019\u00e9tait donc pas juste le r\u00e9sultat de leurs effectifs sup\u00e9rieurs, mais aussi celui d\u2019une multitude de facteurs complexes et caract\u00e9ristiques de l\u2019esclavage urbain. Les cas d\u2019\u00e9vasions f\u00e9minines remettent en question certaines th\u00e8ses dominantes sur les esclaves fugitifs et nous obligent \u00e0 en revoir l\u2019analyse \u00e0 la lumi\u00e8re de l\u2019historiographie. Celle-ci a d\u00e9montr\u00e9 de mani\u00e8re r\u00e9currente que le ph\u00e9nom\u00e8ne des fuites \u00e9tait une forme de r\u00e9sistance surtout masculine. La raison la plus souvent \u00e9voqu\u00e9e est reli\u00e9e \u00e0 la plus grande r\u00e9ticence des femmes \u00e0 laisser leur famille, la fuite \u00e9tant une entreprise beaucoup trop difficile, voire impossible, \u00e0 entreprendre avec des enfants. Si tel \u00e9tait le cas, la difficult\u00e9 \u00e0 fonder une famille et la raret\u00e9 des enfants noirs \u00e0 la ville seraient d\u2019autres facteurs pouvant expliquer pourquoi les citadines en esclavage s\u2019\u00e9vadaient plus souvent que les femmes qui vivaient \u00e0 la campagne.<\/p>\n<p>Les donn\u00e9es de Schafer permettent non seulement d\u2019\u00e9tablir que les femmes fuyaient plus souvent lorsqu\u2019elles vivaient \u00e0 la ville, mais aussi qu\u2019il y avait toujours une majorit\u00e9 d\u2019hommes fugitifs et ce, m\u00eame s\u2019ils \u00e9taient moins nombreux. Sur le total des 475 annonces de 1850, les hommes repr\u00e9sentent 68,2% des fugitifs, tandis que les femmes sont minoritaires, comptant 31,8% des fugitifs. La plus faible\u00a0proportion de femmes en fuite comparativement \u00e0 la majorit\u00e9 f\u00e9minine de la population servile de Nouvelle-Orl\u00e9ans peut s\u2019expliquer par la responsabilit\u00e9 parentale. Il est vrai que les citadines en esclavage avaient tr\u00e8s peu d\u2019enfants, mais dans la mesure o\u00f9 elles en avaient, sans doute \u00e9taient-elles h\u00e9sitantes \u00e0 les laisser derri\u00e8re ou encore \u00e0 tenter l\u2019exp\u00e9rience de la fuite avec eux puisqu\u2019avec des enfants, les chances de succ\u00e8s \u00e9taient tr\u00e8s minces (Schafer, 1981: 47). Aussi, peut-\u00eatre h\u00e9sitaient-elles davantage \u00e0 fuir que les hommes parce qu\u2019une fois libres, leurs possibilit\u00e9s de se trouver du travail\u00a0\u00e9taient plus faibles que celles des hommes. \u00c0 une \u00e9poque o\u00f9 les possibilit\u00e9s professionnelles \u00e9taient limit\u00e9es pour les femmes et pour les Noirs, les femmes esclaves recherchaient peut-\u00eatre une forme de s\u00e9curit\u00e9 en restant aupr\u00e8s de leurs ma\u00eetres. Malgr\u00e9 le nombre moins \u00e9lev\u00e9 d\u2019esclaves masculins, le profil de l\u2019esclave fugitif type de la Nouvelle-Orl\u00e9ans correspond de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 celui que nous a d\u00e9crit l\u2019historiographie, \u00e0 savoir qu\u2019il \u00e9tait plut\u00f4t de sexe masculin, jeune et c\u00e9libataire, \u00e0 l\u2019image de Frederick Douglass. Les hommes moins nombreux en ville \u00e9taient n\u00e9anmoins surrepr\u00e9sent\u00e9s parmi les fugitifs. Nous sommes donc en pr\u00e9sence de comportements atypiques chez les femmes fugitives de la Nouvelle- Orl\u00e9ans.<\/p>\n<p>La nature de l\u2019esclavage urbain a eu pour effet de f\u00e9miniser le ph\u00e9nom\u00e8ne des fugitifs, mais l\u2019appropriation d\u2019une quasi-libert\u00e9 \u00e9tait en soi un acte de r\u00e9sistance. En participant aux pratiques du travail et du logement autonomes et en montrant que les esclaves pouvaient vivre ind\u00e9pendamment de leurs ma\u00eetres, les femmes esclaves ont encourag\u00e9 des pratiques qui mettaient en danger la p\u00e9rennit\u00e9 d\u2019une institution dont la justification reposait sur l\u2019incapacit\u00e9 du peuple noir \u00e0 subvenir seul \u00e0 ses propres besoins. Les opportunit\u00e9s qu\u2019avaient les esclaves en ville d\u2019agir ind\u00e9pendamment de leurs ma\u00eetres mena\u00e7aient l\u2019id\u00e9ologie paternaliste qui justifiait l\u2019esclavage et la domination d\u2019un groupe d\u2019individus jug\u00e9s inf\u00e9rieurs par un autre groupe d\u2019individus jug\u00e9s sup\u00e9rieurs. La raret\u00e9 des enfants noirs en ville peut aussi \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e comme un acte de r\u00e9sistance f\u00e9minine, un refus de l\u00e9guer un statut inf\u00e9rieur \u00e0 leur descendance et d\u2019encourager la perp\u00e9tuation d\u2019une institution qui les exploitait, un refus de perp\u00e9tuer, au fond, leur propre exploitation. L\u2019initiative des femmes noires, qu\u2019il s\u2019agisse de l\u2019appropriation d\u2019une quasi-libert\u00e9 ou de la f\u00e9minisation de l\u2019acte d\u2019\u00e9vasion, montre qu\u2019elles ont jou\u00e9 un r\u00f4le actif dans la r\u00e9sistance \u00e0 un syst\u00e8me d\u00e9gradant, qu\u2019elles ont contribu\u00e9 \u00e0 \u00e9branler les fondements du syst\u00e8me esclavagiste et \u00e0 remettre en question l\u2019institution sur laquelle s\u2019est \u00e9rig\u00e9e la soci\u00e9t\u00e9 sudiste. La flexibilit\u00e9 des ma\u00eetres en milieu urbain, combin\u00e9e au fait que les esclaves se sont appropri\u00e9 cette flexibilit\u00e9, ont fini par saper les bases m\u00eames de l\u2019esclavage dans l\u2019une des plus importantes villes du Sud: la Nouvelle-Orl\u00e9ans.<\/p>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Conclusion<\/strong><\/h2>\n\n\n<p>En somme, \u00e0 partir du cas de la Nouvelle-Orl\u00e9ans et de l\u2019exp\u00e9rience des femmes noires, plusieurs caract\u00e9ristiques g\u00e9n\u00e9rales peuvent \u00eatre d\u00e9gag\u00e9es au sujet de l\u2019esclavage urbain entre 1830 et 1860, dont premi\u00e8rement sa f\u00e9minisation et sa souplesse. Deuxi\u00e8mement, l\u2019esclavage urbain \u00e9tait marqu\u00e9 par une grande mobilit\u00e9 due \u00e0 un fort taux de revente et aux nombreux d\u00e9placements reli\u00e9s au travail des esclaves. Troisi\u00e8mement, le recours aux esclaves en ville variait dans le temps: il \u00e9tait en baisse notamment \u00e0 la suite de l\u2019afflux d\u2019immigrants irlandais. Quatri\u00e8mement, au lieu de la dichotomie trop simple entre le travail libre et le travail servile, il faut noter l\u2019importance \u00e9conomique du travail autonome des esclaves et sa signification pour l\u2019identit\u00e9 des travailleurs \u00ablou\u00e9s\u00bb. Finalement, le profil de l\u2019esclave fugitif \u00e9tait conforme \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 urbaine, mais le ph\u00e9nom\u00e8ne des fugitifs tendait \u00e0 se f\u00e9miniser en ville, les femmes avec ou sans enfants ayant pris la fuite plus souvent en milieu urbain qu\u2019en milieu rural.<\/p>\n<p>Plus sp\u00e9cifiquement, nous avons vu que la nature de l\u2019esclavage urbain a eu des effets d\u00e9vastateurs sur la famille des esclaves. Le d\u00e9s\u00e9quilibre des sexes, les forts taux de revente et le nombre limit\u00e9 d\u2019esclaves par foyer esclavagiste sont tous des facteurs qui ont restreint la capacit\u00e9 des femmes noires \u00e0 former des familles biparentales traditionnelles. Lorsqu\u2019elles r\u00e9ussissaient \u00e0 trouver un partenaire avec qui fonder une famille, il \u00e9tait difficile de la maintenir intacte bien longtemps. Nous n\u2019avons pas voulu porter de jugement sur la stabilit\u00e9 ou l\u2019instabilit\u00e9 de la famille esclave comme l\u2019ont souvent fait les historiens par le pass\u00e9. Nous avons simplement voulu montrer comment des facteurs extrins\u00e8ques sont intervenus dans l\u2019organisation de la famille esclave. Certes, en ville, l\u2019esclavage a eu des effets n\u00e9fastes\u00a0sur l\u2019institution de la famille, mais en m\u00eame temps, c\u2019est l\u00e0 que les esclaves jouissaient d\u2019une plus grande libert\u00e9 et que leur capacit\u00e9 d\u2019agir \u00e9tait pouss\u00e9e \u00e0 l\u2019extr\u00eame. Les esclaves urbains avaient effectivement l\u2019opportunit\u00e9 de vivre dans un \u00e9tat de quasi-libert\u00e9 et les femmes, autant que les hommes, ont saisi cette chance de garder le plus de contr\u00f4le possible sur leur vie.<\/p>\n<p>Qu\u2019il s\u2019agisse de l\u2019appropriation d\u2019une quasi-libert\u00e9 ou de la f\u00e9minisation du ph\u00e9nom\u00e8ne des fugitifs, en ville, les femmes noires ont jou\u00e9 un r\u00f4le important dans la r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019esclavage. La quasi-libert\u00e9 que les esclaves \u00e0 la fois masculins et f\u00e9minins se sont appropri\u00e9e et leurs comportements plus r\u00e9fractaires dus \u00e0 une surveillance moins accrue ont certainement contribu\u00e9 \u00e0 la d\u00e9sint\u00e9gration du syst\u00e8me esclavagiste en milieu urbain. Incapables de discipliner convenablement leurs esclaves, les ma\u00eetres les ont graduellement remplac\u00e9s par des travailleurs qui, \u00e0 partir des ann\u00e9es 1840, \u00e9taient disponibles: les Irlandais. D\u00e8s que les ma\u00eetres urbains ont pu embaucher une main-d\u2019\u0153uvre alternative bon march\u00e9, ils ont commenc\u00e9 \u00e0 substituer leurs esclaves. Il faut dire qu\u2019en plus d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 plus r\u00e9fractaires, ceux-ci co\u00fbtaient \u00e9galement de plus en plus cher. La d\u00e9sint\u00e9gration de l\u2019esclavage urbain est \u00e9vidente lorsque nous examinons les chiffres de la Nouvelle-Orl\u00e9ans: d\u2019environ 30% en 1830, la proportion d\u2019esclaves baissa \u00e0 moins de 10% en 1860 (Lack, 1981: 18; Wade, 1964: 243-248). L\u2019<em>agency\u00a0<\/em>ou la capacit\u00e9 d\u2019agir des esclaves en ville a donc \u00e9t\u00e9 nocive pour la sant\u00e9 de l\u2019institution esclavagiste. Plut\u00f4t que de contenter les esclaves, la flexibilit\u00e9 de l\u2019esclavage urbain les a rendus plus r\u00e9fractaires. \u00c0 en juger par les chiffres, l\u2019esclavage en ville \u00e9tait moribond en 1860 et les esclaves eux-m\u00eames, les femmes autant que les hommes, ont contribu\u00e9 \u00e0 ce d\u00e9clin. Bref, malgr\u00e9 leur oppression, les femmes esclaves de la Nouvelle- Orl\u00e9ans ont prouv\u00e9 leur capacit\u00e9 \u00e0 s\u2019ajuster \u00e0 un syst\u00e8me qui les emp\u00eachait de se conformer au mod\u00e8le familial traditionnel et dans ce syst\u00e8me oppressif, elles ont saisi toutes les opportunit\u00e9s que leur offrait la ville pour r\u00e9sister \u00e0 l\u2019esclavage et garder le plus de contr\u00f4le possible sur leur vie.<\/p><style class=\"advgb-styles-renderer\">#advgb-col-e4f53449-e39b-418c-bf9b-4f93988ad4bd>.advgb-column-inner{}@media screen and (max-width: 1023px) {#advgb-col-e4f53449-e39b-418c-bf9b-4f93988ad4bd>.advgb-column-inner{}}@media screen and (max-width: 767px) {#advgb-col-e4f53449-e39b-418c-bf9b-4f93988ad4bd>.advgb-column-inner{}}#advgb-cols-bd2c7367-6498-4965-aa06-be77c1144718{}@media screen and (max-width: 1023px) {#advgb-cols-bd2c7367-6498-4965-aa06-be77c1144718{}}@media screen and (max-width: 767px) {#advgb-cols-bd2c7367-6498-4965-aa06-be77c1144718{}}#advgb-col-e4f53449-e39b-418c-bf9b-4f93988ad4bd>.advgb-column-inner{}@media screen and (max-width: 1023px) {#advgb-col-e4f53449-e39b-418c-bf9b-4f93988ad4bd>.advgb-column-inner{}}@media screen and (max-width: 767px) {#advgb-col-e4f53449-e39b-418c-bf9b-4f93988ad4bd>.advgb-column-inner{}}#advgb-col-d906253a-3e8b-4d71-aeb3-ec4939b2bd15>.advgb-column-inner{}@media screen and (max-width: 1023px) {#advgb-col-d906253a-3e8b-4d71-aeb3-ec4939b2bd15>.advgb-column-inner{}}@media screen and (max-width: 767px) {#advgb-col-d906253a-3e8b-4d71-aeb3-ec4939b2bd15>.advgb-column-inner{}}#advgb-cols-64621801-71f8-4949-8271-347ef296363b{}@media screen and (max-width: 1023px) {#advgb-cols-64621801-71f8-4949-8271-347ef296363b{}}@media screen and (max-width: 767px) {#advgb-cols-64621801-71f8-4949-8271-347ef296363b{}}#advgb-col-d906253a-3e8b-4d71-aeb3-ec4939b2bd15>.advgb-column-inner{}@media screen and (max-width: 1023px) {#advgb-col-d906253a-3e8b-4d71-aeb3-ec4939b2bd15>.advgb-column-inner{}}@media screen and (max-width: 767px) {#advgb-col-d906253a-3e8b-4d71-aeb3-ec4939b2bd15>.advgb-column-inner{}}<\/style><h2 class=\"modern-footnotes-list-heading \">Notes de bas de page<\/h2><ul class=\"modern-footnotes-list \"><li id=\"footnote-000000000000049f0000000000000000_6583-1\"><span>1<\/span><div>En 1830, la population urbaine de la Louisiane \u00e9tait de 21,4 % ; en 1840, 29,9%; en 1850, 26,0% et en 1860, 26,1%. Pour les m\u00eames ann\u00e9es, la population rurale \u00e9tait de 78,6%; 70,1 %; 74,0% et 73,9%. Donald Dodd, <em>Historical Statistics of the States of the United States: Two Centuries of Census, 1790-1990<\/em>, Connecticut, Greenwood Press, 1993, p. 37. <a href=\"#mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-1\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 1 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-000000000000049f0000000000000000_6583-2\"><span>2<\/span><div>Selon les articles 174 et 175 du Code civil louisianais, un esclave ne pouvait faire de contrat et tout ce qu\u2019il poss\u00e9dait appartenait \u00e0 son ma\u00eetre. Selon l\u2019article 183, les enfants n\u00e9s d\u2019une m\u00e8re qui \u00e9tait esclave au moment de leur naissance h\u00e9ritaient de la condition de leur m\u00e8re. Ils \u00e9taient, par cons\u00e9quent, esclaves et appartenaient au ma\u00eetre de leur m\u00e8re. Un acte l\u00e9gislatif de 1829 interdisait la vente d\u2019un enfant de moins de dix ans sans sa m\u00e8re ou la vente d\u2019une m\u00e8re sans ses enfants \u00e2g\u00e9s de moins de dix ans, \u00e0 moins d\u2019une preuve que celle-ci \u00e9tait d\u00e9c\u00e9d\u00e9e. Ceux qui enfreignaient cette loi \u00e9taient passibles d\u2019une amende de 1 000 \u00e0 2 000$ et de 6 mois \u00e0 1 an de prison et les esclaves impliqu\u00e9s dans une telle affaire \u00e9taient confisqu\u00e9s. Charles Maduell Jr, <em>Marriages and Family Relationships of New Orleans, 1830-1840<\/em>, p. AM-5 (appendice); Joe Gray Taylor, <em>Negro Slavery in Louisiana<\/em>, p. 40. <a href=\"#mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-2\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 2 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-000000000000049f0000000000000000_6583-3\"><span>3<\/span><div>Ce tableau a \u00e9t\u00e9 con\u00e7u \u00e0 partir du recensement num\u00e9rique disponible en ligne \u00e0 l\u2019adresse suivante: <a href=\"http:\/\/mapserver.lib.virginia.edu\/php\/start.php?year=V1860\">http:\/\/mapserver.lib.virginia.edu\/php\/start.php?year=V1860<\/a>. Il est \u00e0 noter que le recensement num\u00e9rique sur lequel repose notre analyse d\u00e9mographique ne donne pas les chiffres pour la ville de la Nouvelle-Orl\u00e9ans comme telle, mais plut\u00f4t pour la paroisse d\u2019Orl\u00e9ans. Cette paroisse urbaine englobait pour l\u2019essentiel la ville de la Nouvelle-Orl\u00e9ans, mais aussi la ville d\u2019Algiers (qui sera incorpor\u00e9e \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans apr\u00e8s la guerre civile) et quelques sections plus rurales. Pour avoir acc\u00e8s aux donn\u00e9es concernant uniquement la Nouvelle-Orl\u00e9ans, il faut faire ses propres compilations statistiques \u00e0 partir du recensement nominatif. En termes de territoire et de population, la paroisse d\u2019Orl\u00e9ans correspond de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 la ville de la Nouvelle-Orl\u00e9ans. <a href=\"#mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-3\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 3 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-000000000000049f0000000000000000_6583-4\"><span>4<\/span><div>Ce tableau a \u00e9t\u00e9 con\u00e7u \u00e0 partir du recensement num\u00e9rique disponible en ligne \u00e0 l\u2019adresse suivante: <a href=\"http:\/\/mapserver.lib.virginia.edu\/php\/start.php?year=V1860\">http:\/\/mapserver.lib.virginia.edu\/php\/start.php?year=V1860<\/a>. <a href=\"#mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-4\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 4 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-000000000000049f0000000000000000_6583-5\"><span>5<\/span><div>Ce tableau a \u00e9t\u00e9 con\u00e7u \u00e0 partir du recensement num\u00e9rique disponible en ligne \u00e0 l\u2019adresse suivante: <a href=\"http:\/\/mapserver.lib.virginia.edu\/php\/start.php?year=V1860\">http:\/\/mapserver.lib.virginia.edu\/php\/start.php?year=V1860<\/a>.&nbsp; <a href=\"#mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-5\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 5 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-000000000000049f0000000000000000_6583-6\"><span>6<\/span><div>La valeur des esclaves fluctuait selon la conjoncture \u00e9conomique et selon certaines caract\u00e9ristiques individuelles. L\u2019\u00e2ge, l\u2019\u00e9tat de sant\u00e9, la taille et le niveau de qualification \u00e9taient tous des facteurs d\u00e9terminants pour le prix d\u2019un esclave. Le sexe \u00e9tait \u00e9galement un facteur important, la valeur des hommes ayant toujours \u00e9t\u00e9 sup\u00e9rieure \u00e0 celle des femmes. Entre 1810 et 1818, le prix des esclaves \u00e9tait \u00e9lev\u00e9. Il pouvait osciller entre 1 000$ et 1 800$ pour un jeune homme en bonne sant\u00e9. Mais voil\u00e0 que dans les ann\u00e9es 1820, le prix avait baiss\u00e9 \u00e0 650$. Au cours de la d\u00e9cennie suivante, un esclave masculin pouvait facilement \u00eatre vendu en Louisiane entre 750$ et 1 000$ et les femmes, pour 100 $ de moins. Leur valeur a augment\u00e9 jusqu\u2019en 1837, ann\u00e9e o\u00f9 un esclave masculin pouvait \u00eatre vendu en moyenne pour 1 300$, tandis que 1 000$ \u00e9tait le prix demand\u00e9 pour une femme. Apr\u00e8s la panique de 1837, les prix se sont mis \u00e0 d\u00e9gringoler et, en 1839, un travailleur des champs pouvait \u00eatre achet\u00e9 pour environ 800$. Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1840, un homme \u00absans d\u00e9faut\u00bb pouvait \u00eatre vendu \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans pour 1 100$. Mais cette hausse n\u2019\u00e9tait que temporaire et jusqu\u2019en 1850, il y eut un d\u00e9clin g\u00e9n\u00e9ral: les femmes pouvaient \u00eatre vendues \u00e0 des prix aussi bas que 500$ et les hommes, 830$. Or, de 1850 jusqu\u2019\u00e0 la guerre civile, le prix des esclaves augmenta sans faiblir et, en 1856, un travailleur des champs valait 1 250$, une femme de vingt ans se vendait pour 1 092$ et un jeune forgeron, 2 000$. En 1858, un planteur a achet\u00e9 un homme pour 2 300$. Joe Gray Taylor, <em>Negro Slavery in Louisiana<\/em>, p. 38-53. <a href=\"#mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-6\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 6 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-000000000000049f0000000000000000_6583-7\"><span>7<\/span><div>Ces donn\u00e9es proviennent du recensement num\u00e9rique de 1860 disponible en ligne \u00e0 l\u2019adresse suivante: <a href=\"http:\/\/mapserver.lib.virginia.edu\/php\/start.php?year=V1860\">http:\/\/mapserver.lib.virginia.edu\/php\/start.php?year=V1860<\/a>. John Kendall, \u00abNew Orleans\u2019 \u2018Peculiar Institution\u2019\u00bb, <em>Louisiana Historical Quarterly<\/em>, p. 871. <a href=\"#mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-7\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 7 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-000000000000049f0000000000000000_6583-8\"><span>8<\/span><div>Ce tableau a \u00e9t\u00e9 con\u00e7u \u00e0 partir du recensement num\u00e9rique disponible en ligne \u00e0 l\u2019adresse suivante:&nbsp;<a href=\"http:\/\/mapserver.lib.virginia.edu\/php\/start.php?year=V1860\">http:\/\/mapserver.lib.virginia.edu\/php\/start.php?year=V1860.&nbsp;<\/a>Notons que pour les ann\u00e9es 1830 et 1840, concernant les esclaves et les gens de couleur libres, nous n\u2019avons pu obtenir que les \u00e2ges des femmes entre 24 et 54 ans. Pour le reste, il s\u2019agit des femmes \u00e2g\u00e9es entre 20 et 49 ans. <a href=\"#mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-8\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 8 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-000000000000049f0000000000000000_6583-9\"><span>9<\/span><div><em>Slavery Manuscript Series, 1784-1865<\/em>, Louisiane. <a href=\"#mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-9\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 9 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-000000000000049f0000000000000000_6583-10\"><span>10<\/span><div><em>Ibid.<\/em> <a href=\"#mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-10\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 10 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-000000000000049f0000000000000000_6583-11\"><span>11<\/span><div><em>Ibid.<\/em> <a href=\"#mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-11\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 11 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-000000000000049f0000000000000000_6583-12\"><span>12<\/span><div>George Rawick (dir.), <em>The American Slave: A Composite Autobiography<\/em>, vol. 7, Oklahoma and Mississippi Narratives, p. 5, 7, 38, 229. Pr\u00e9cisons que ces affranchis demeuraient en Louisiane lorsqu\u2019ils \u00e9taient esclaves. <a href=\"#mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-12\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 12 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-000000000000049f0000000000000000_6583-13\"><span>13<\/span><div>En particulier, Ann P. Malone a travaill\u00e9 sur la famille esclave dans la Louisiane rurale. Voir l\u2019article de Malone, \u00abSearching for Family and Household Structure\u00bb et sa monographie <em>Sweet Chariot<\/em>. <a href=\"#mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-13\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 13 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-000000000000049f0000000000000000_6583-14\"><span>14<\/span><div>Femmes esclaves de sang-m\u00eal\u00e9, les <em>Fancy Girls<\/em> \u00e9taient r\u00e9put\u00e9es pour leur grande beaut\u00e9 et elles \u00e9taient vendues comme concubines \u00e0 des prix tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9s. <a href=\"#mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-14\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 14 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-000000000000049f0000000000000000_6583-15\"><span>15<\/span><div>Dans son article sur la ville portuaire de Galveston au Texas, Robert S. Shelton s\u2019attarde quelque peu au sujet de la prostitution et des <em>Fancy Girls<\/em>. Robert S. Shelton, \u00abSlavery in a Texas Seaport\u00bb. <a href=\"#mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-15\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 15 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-000000000000049f0000000000000000_6583-16\"><span>16<\/span><div>John McDonogh Papers, 1789-1850, 1929, paroisses Jefferson, St-Bernard et Nouvelle-Orl\u00e9ans, Louisiane; John S.Kendall, \u00abNew Orleans\u2019 \u2018Peculiar Institution\u2019\u00bb, p. 872. <a href=\"#mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-16\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 16 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-000000000000049f0000000000000000_6583-17\"><span>17<\/span><div>Selon l\u2019article 185 du code civil louisianais, personne ne pouvait \u00e9manciper un esclave \u00e2g\u00e9 de moins de 30 ans et cette \u00e9mancipation n\u2019\u00e9tait possible que si l\u2019esclave s\u2019\u00e9tait bien comport\u00e9 depuis une p\u00e9riode d\u2019au moins quatre ans. Selon l\u2019article 186, ces deux conditions d\u2019\u00e9mancipation pouvaient \u00eatre ignor\u00e9es advenant le cas o\u00f9 un esclave avait sauv\u00e9 la vie de son ma\u00eetre ou de sa famille. Dans de telles circonstances, il pouvait \u00eatre \u00e9mancip\u00e9 \u00e0 n\u2019importe quel \u00e2ge. Charles Maduell Jr, <em>Marriages and Family Relationships of New Orleans, 1830-1840<\/em>, p. AM-5 (appendice); Judith Schafer, \u00abOpen Concubinage and Notorious Concubinage\u00bb, p. 1186. <a href=\"#mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-17\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 17 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-000000000000049f0000000000000000_6583-18\"><span>18<\/span><div><em>Slavery Manuscript Series, 1784-1865<\/em>, Louisiane. <a href=\"#mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-18\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 18 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-000000000000049f0000000000000000_6583-19\"><span>19<\/span><div>Les donn\u00e9es de ce tableau sont tir\u00e9es de Judith Schafer, \u00abNew Orleans Slavery in 1850\u00bb, p. 43 <a href=\"#mfn-content-000000000000049f0000000000000000_6583-19\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 19 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019objet du pr\u00e9sent article est d\u2019examiner l\u2019institution esclavagiste \u00e0 travers l\u2019exp\u00e9rience des femmes qui l\u2019ont v\u00e9cue dans la Nouvelle-Orl\u00e9ans du XIXe si\u00e8cle. Le p\u00e9rim\u00e8tre urbain offre un cadre d\u2019analyse particuli\u00e8rement int\u00e9ressant pour l\u2019\u00e9tude des esclaves f\u00e9minins puisque leurs effectifs en ville \u00e9taient de beaucoup sup\u00e9rieurs en nombre \u00e0 ceux des hommes. Cette r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9mographique \u00e9tait le r\u00e9sultat de la nature de l\u2019esclavage urbain qui favorisait essentiellement l\u2019emploi de domestiques et de nourrices, des fonctions pour la plupart combl\u00e9es par les femmes noires. L\u2019esclavage en ville \u00e9tait surtout f\u00e9minin, causant ainsi un \u00e9cart d\u00e9mographique consid\u00e9rable entre hommes et femmes. Dans les pages qui vont suivre, il s\u2019agira d\u2019en examiner l\u2019impact sur la famille et sur le r\u00f4le des femmes noires. Plus sp\u00e9cifiquement, il s\u2019agira de montrer qu\u2019en milieu urbain, la nature de l\u2019esclavage a restreint la capacit\u00e9 des femmes noires \u00e0 former des familles biparentales traditionnelles, les emp\u00eachant de se conformer au mod\u00e8le familial prescrit par la soci\u00e9t\u00e9 victorienne, mais qu\u2019elle leur a permis, en contrepartie, de jouir d\u2019une plus grande libert\u00e9 et de garder un certain contr\u00f4le sur leur vie.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"menu_order":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"advgb_blocks_editor_width":"","advgb_blocks_columns_visual_guide":"","footnotes":""},"tags":[1238,368,362,214,360,406,363],"numeros":[],"numeros_cahier_iref":[253],"ppma_author":[1360],"class_list":["post-6583","cahiers_iref","type-cahiers_iref","status-publish","hentry","tag-africaines-americaines","tag-antiracisme","tag-etats-unis","tag-etudes-feministes","tag-feminisme-noir","tag-sciences-sociales","tag-xixe-siecle","numeros_cahier_iref-cahier-2"],"acf":{"sections":{"section":""},"bibliographie":"DESDUNES, Rodolphe-Lucien. 1911.\u00a0<em>Nos hommes et notre histoire<\/em>, Montr\u00e9al: Arbour &amp; Dupont, 196 p.\r\n\r\nDODD, Donald. 1993.\u00a0<em>Historical Statistics of the States of the United States: Two Centuries of Census,\u00a0<\/em><em>1790-1990,\u00a0<\/em>Connecticut: Greenwood Press, 478 p.\r\n\r\nDOUGLASS, Frederick. 2004.\u00a0<em>M\u00e9moires d\u2019un esclave am\u00e9ricain<\/em>, trad. par Normand Baillargeon et Chantal Santerre, Montr\u00e9al : Lux \u00c9diteur, 172 p.\r\n\r\nFUSSELL, Elizabeth. 2007. \u00abConstructing New Orleans, Constructing Race: A Population History of New Orleans\u00bb,\u00a0<em>The Journal of American History<\/em>, vol. 94, n<sup>o<\/sup>\u00a03 (d\u00e9cembre), p. 846-855.\r\n\r\nGOULD, Virginia Meacham. 1997. \u00ab\u2018The House that Was Never a Home\u2019: Slave Family and Household Organization in New Orleans, 1820-50\u00bb,\u00a0<em>Slavery and Abolition<\/em>, vol. 18, n<sup>o<\/sup>\u00a02 (ao\u00fbt), p. 90-103.\r\n\r\n<u>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/u>. 1996. \u00abGender and Slave Labor in Antebellum New Orleans\u00bb, in\u00a0<em>Discovering the Women in Slavery: Emancipating Perspectives on the American Past<\/em>, sous la dir. de Patricia Morton, Athens : University of Georgia Press, p. 179-201.\r\n\r\n<u>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/u>. 1996. \u00abUrban Slavery-Urban Freedom: The Manumission of Jacqueline Lemelle\u00bb, in\u00a0<em>More than Chattel: Black Women and Slavery in the Americas<\/em>, sous la dir. de David Barry Gaspar et Darlene Clark Hine, Bloomington: Indiana University Press, p. 298-314.\r\n\r\nGUTMAN, Herbert. 1976.\u00a0<em>The Black Family in Slavery and Freedom, 1750-1925<\/em>, New York: Vintage Books, 664 p.\r\n\r\nJACOBS, Harriet A. 1992.\u00a0<em>Incidents dans la vie d\u2019une jeune esclave<\/em>, Paris: V. 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