{"id":1236,"date":"2021-02-09T08:11:00","date_gmt":"2021-02-09T13:11:00","guid":{"rendered":"https:\/\/revues.dev.uqam.ca\/prefix\/?post_type=cahiers_iref&#038;p=1236"},"modified":"2023-10-18T11:34:19","modified_gmt":"2023-10-18T15:34:19","slug":"50-ans-de-feminismes-a-liref","status":"publish","type":"cahiers_iref","link":"https:\/\/revues.uqam.ca\/prefix\/cahiers-iref\/50-ans-de-feminismes-a-liref\/","title":{"rendered":"50 ans de f\u00e9minismes \u00e0 l\u2019IREF"},"content":{"rendered":"<p>Je voudrais commencer par saluer et remercier les organisatrices de cette journ\u00e9e d\u2019\u00e9tudes, en particulier Francine Descarries, pour leur excellente initiative. Participer \u00e0 la journ\u00e9e d\u2019\u00e9tudes \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 tout un d\u00e9fi, brillamment relev\u00e9 par toutes les personnes pr\u00e9sentes \u00e0 ce moment de r\u00e9flexion et de retrouvailles; mais \u00e9crire un texte pour la publication en est un autre, auquel toutefois je me pr\u00eate avec une certaine appr\u00e9hension m\u00eal\u00e9e \u00e0 un sens du devoir de t\u00e9moigner avec sinc\u00e9rit\u00e9 sur ces ann\u00e9es. En ce sens, cette comm\u00e9moration est un exercice difficile, car s\u2019y jouent tout \u00e0 la fois des enjeux de m\u00e9moire personnelle et d\u2019histoire institutionnelle. En mettant en lumi\u00e8re certains \u00e9v\u00e8nements, qui ont pu avoir l\u2019air de simples accidents de parcours, on projette une image lisse de moments qui se situent r\u00e9trospectivement par ce r\u00e9cit, au croisement de mon histoire personnelle et de l\u2019histoire d\u2019un groupe de personnes qui ont contribu\u00e9 \u00e0 fonder une institution dont on f\u00eate aujourd\u2019hui le 50<sup>e<\/sup> anniversaire! Aussi est-ce avec beaucoup de circonspection et d\u2019humilit\u00e9 que je me suis livr\u00e9e \u00e0 cet exercice en racontant, \u00e0 ma mani\u00e8re et avec ma propre subjectivit\u00e9, le parcours de la jeune femme que j\u2019\u00e9tais, qui avait pour ambition de devenir historienne et qui ne savait pas avant d\u2019y \u00eatre, qu\u2019elle ferait sa carri\u00e8re \u00e0 l\u2019UQAM et \u00e0 l\u2019IREF comme historienne des femmes.<\/p>\n<p>Nouvelle immigrante \u00e0 Montr\u00e9al, j\u2019arrivais de Paris o\u00f9 je finissais mon doctorat en Histoire \u00e0 Paris 8\/Vincennes sous la direction de Madeleine Reb\u00e9rioux, l\u2019historienne sp\u00e9cialiste de Jean Jaur\u00e8s et du mouvement ouvrier, avec dans mes bagages une exp\u00e9rience de militantisme \u00e9tudiant dans une organisation trotskyste. En dehors de ce r\u00e9seau, dont je constatais avec \u00e9tonnement l\u2019importance des ramifications \u00e0 Montr\u00e9al, je ne connaissais pas grand monde \u00e0 mon arriv\u00e9e \u00e0 Montr\u00e9al \u00e0 la fin de l\u2019ann\u00e9e 1976. Outre mes parents, ma s\u0153ur et mes deux fr\u00e8res qui avaient \u00e9migr\u00e9 du Maroc \u00e0 Montr\u00e9al en 1974, je connaissais Mair Verthuy, l\u2019amie rencontr\u00e9e \u00e0 Paris \u00e0 la Biblioth\u00e8que Nationale l\u2019ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente qui m\u2019avait incit\u00e9e \u00e0 venir enseigner au Canada. Gr\u00e2ce \u00e0 cette f\u00e9ministe engag\u00e9e, premi\u00e8re directrice du tout nouvel Institut Simone-de-Beauvoir \u00e0 Concordia, qui a aussi f\u00eat\u00e9 ses 40 ans derni\u00e8rement, j\u2019ai rencontr\u00e9 de nombreuses f\u00e9ministes d\u2019ici et d\u2019ailleurs et particip\u00e9 aux premi\u00e8res assises f\u00e9ministes internationales qui se sont tenues en 1980 dans cette universit\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c0 Montr\u00e9al comme \u00e0 Paris, les croisements entre les milieux f\u00e9ministes et gauchistes \u00e9taient nombreux et cette effervescence, palpable aussi \u00e0 l\u2019UQAM, m\u2019\u00e9tait famili\u00e8re. Alors en pleine expansion, l\u2019UQAM engageait des professeurs en sciences humaines et sociales, pour la plupart des jeunes hommes ayant fait leurs \u00e9tudes en France et quelques jeunes femmes qu\u00e9b\u00e9coises qui revenaient au Qu\u00e9bec avec leur doctorat. Ce n\u2019\u00e9tait pas mon cas puisque j\u2019\u00e9tais immigrante, mais on partageait les m\u00eames r\u00e9f\u00e9rences et je me voyais bien dans cet univers de l\u2019enseignement, de la recherche et du militantisme. Il me semblait naturel d\u2019y chercher \u00e0 avoir un poste, apr\u00e8s une br\u00e8ve incursion comme charg\u00e9e de cours \u00e0 l\u2019UQAR.<\/p>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 ces r\u00e9seaux, j\u2019ai eu la chance d\u2019\u00eatre engag\u00e9e \u00e0 l\u2019automne 1977comme professeure substitut au d\u00e9partement de science politique pour enseigner la m\u00e9thodologie avec Pauline Vaillancourt, ainsi qu\u2019un cours sur le lib\u00e9ralisme classique. Pour compl\u00e9ter ma charge, j\u2019ai propos\u00e9 de cr\u00e9er un cours intitul\u00e9 <em>Femmes et Politique<\/em>. Comment en \u00e9tais-je venue \u00e0 penser pouvoir donner ce cours alors que durant toute ma scolarit\u00e9 \u00e0 l\u2019Institut d\u2019\u00c9tudes Politiques de Paris, on n\u2019avait jamais parl\u00e9 de cette question ? R\u00e9trospectivement, il \u00e9tait bien pr\u00e9somptueux de ma part de donner toute seule un cours qui n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 enseign\u00e9 au d\u00e9partement! Surtout quand l\u2019on sait que les seuls cours portant sur les femmes \u00e0 l\u2019UQAM avaient \u00e9t\u00e9 donn\u00e9s par un collectif de professeures chevronn\u00e9es assist\u00e9es de leurs \u00e9tudiantes! Toujours est-il que le d\u00e9partement accepta mon projet et me voil\u00e0 pr\u00eate \u00e0 enseigner ce cours \u00e0 l\u2019hiver 1978. Le cours faisait alors partie des 4 ou 5 cours sur la \u00ab&nbsp;condition f\u00e9minine&nbsp;\u00bb donn\u00e9s \u00e0 l\u2019UQAM, et c\u2019\u00e9tait le tout jeune Groupe interdisciplinaire d\u2019\u00e9tudes et de recherches f\u00e9ministes (GIERF), anc\u00eatre de l\u2019IREF, qui coordonnait ces activit\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>Acte 1&nbsp;: Le GIERF ou comment je suis devenue une militante f\u00e9ministe <\/strong><\/p>\n<p>Il r\u00e9gnait alors \u00e0 l\u2019UQAM une v\u00e9ritable effervescence, qui me rappelait mes ann\u00e9es mouvement\u00e9es \u00e0 Paris. Ce ne sont pas tant les gr\u00e8ves nombreuses, dures et intenses dont je me souviens, mais l\u2019atmosph\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale de discussion et de d\u00e9bats enflamm\u00e9s. J\u2019ai appr\u00e9ci\u00e9 l\u2019extraordinaire tourbillon d\u2019id\u00e9es et de projets qui r\u00e9gnait alors dans ce petit microcosme universitaire qu\u2019\u00e9tait le pavillon Read des sciences sociales. Le militantisme gauchiste y \u00e9tait de rigueur, et pour moi qui venais de passer les dix ann\u00e9es pr\u00e9c\u00e9dentes dans l\u2019atmosph\u00e8re surchauff\u00e9e des amphis, des AG, des votes de gr\u00e8ve, des sit-in etc\u2026 et des batailles entre groupuscules, j\u2019aspirais \u00e0 travailler diff\u00e9remment m\u00eame si je d\u00e9sirais poursuivre mon engagement tant sur le plan de la connaissance et du savoir que sur le plan de l\u2019engagement militant. Les conf\u00e9renci\u00e8res invit\u00e9es donnaient au cours <em>Femmes et politique<\/em> une aura d\u2019une \u00e9rudition qui permettrait aux femmes de s\u2019approprier des pouvoirs et pas seulement de les revendiquer. Les th\u00e9ories de l\u2019empouvoirement (<em>empowerment<\/em>) des femmes me semblaient importantes \u00e0 d\u00e9fendre&nbsp;: comme beaucoup de victimes de l\u2019oppression, je ne tenais pas seulement \u00e0 en faire l\u2019inventaire, je voulais pouvoir montrer les lieux de pouvoir des femmes, l\u00e0 o\u00f9 se traduisaient leur force et leur d\u00e9termination \u00e0 combattre l\u2019oppression.<\/p>\n<p>Nous \u00e9tions alors quatre femmes professeures au d\u00e9partement de science po, si je me compte, bien que je n\u2019aie \u00e9t\u00e9 que prof. substitut; je participais aux AD avec Bonnie Campbell, Anne L\u00e9gar\u00e9 et Pauline Vaillancourt (Micheline de S\u00e8ve est arriv\u00e9e plus tard). Nous \u00e9tions tr\u00e8s amies et avions m\u00eame pens\u00e9 avec les deux derni\u00e8res acheter un triplex ensemble; un projet qui a tourn\u00e9 court, car chacune voulait habiter au 3 e \u00e9tage\u2026 Nous partagions beaucoup de choses et des visions communes, puisque toutes les quatre tr\u00e8s militantes mat\u00e9rialistes. Mais chacune \u00e0 sa fa\u00e7on, nous avons d\u00e9velopp\u00e9 nos propres visions de l\u2019\u00e9mancipation et pour ma part, j\u2019\u00e9tais une militante f\u00e9ministe d\u2019abord et avant tout. J\u2019\u00e9tais d\u2019ailleurs la seule du d\u00e9partement \u00e0 ce moment-l\u00e0 \u00e0 participer activement aux r\u00e9unions du GIERF.<\/p>\n<p>J\u2019avais l\u2019\u00e2ge de mes \u00e9tudiantes et mon cours \u00e9tait plein \u00e0 capacit\u00e9. Plus d\u2019une centaine d\u2019\u00e9tudiantes s\u2019\u00e9taient inscrites \u00e0 ce cours dont le programme \u00e9tait fort charg\u00e9. J\u2019avais invit\u00e9 plusieurs militantes et th\u00e9oriciennes f\u00e9ministes de passage \u00e0 Montr\u00e9al, qui comme moi \u00e9taient ravies de pouvoir partager leur militantisme f\u00e9ministe et ce qui allait devenir les fondements d\u2019un enseignement f\u00e9ministe. Ainsi \u00e0 l\u2019occasion de la conf\u00e9rence de la militante italienne Maria-Antonietta Macciocchi, vedette du f\u00e9minisme mat\u00e9rialiste d\u2019alors et auteure de l\u2019ouvrage <em>Marxisme et F\u00e9minisme<\/em> qui venait de para\u00eetre, la salle d\u00e9bordait de monde, avec des gens assis dans les couloirs et partout autour.<\/p>\n<p>Ce cours fut un v\u00e9ritable succ\u00e8s pour elle et pour le d\u00e9partement, mais pas pour moi. Car de fait, quand un poste s\u2019est ouvert au d\u00e9partement de Science po en m\u00e9thodologie, le directeur du d\u00e9partement Jean-Marc Piotte, penseur et militant marxiste (tendance Gramsci) bien connu, avait bon espoir que j\u2019obtienne ce poste. Toutefois, l\u2019assembl\u00e9e d\u00e9partementale, dans sa grande sagesse, avait d\u00e9cid\u00e9 de scinder le poste et de l\u2019offrir \u00e0 deux femmes qui pourraient s\u2019acquitter de la t\u00e2che avec un demi-poste chacune\u2026Lucille Beaudry et moi-m\u00eame avons donc \u00e9t\u00e9 invit\u00e9es \u00e0 partager un poste de professeur.<\/p>\n<p>En ce mois de juin 1978, je venais de soutenir ma th\u00e8se de doctorat avec mention excellent en France et \u00e9tais tellement d\u00e9pit\u00e9e par cette annonce, qui me faisait l\u2019effet d\u2019une gifle, que je me mis activement \u00e0 la recherche d\u2019un autre poste. Christian Gras, un des membres de mon jury de th\u00e8se, justement de passage \u00e0 Montr\u00e9al invit\u00e9 par le d\u00e9partement d\u2019histoire, me dit qu\u2019il y avait un poste qui s\u2019ouvrait en histoire de France et que je devais postuler. Ce que je fis imm\u00e9diatement et de fait, on peut dire que j\u2019occupe ce poste depuis cette date m\u00e9morable pour moi de 1978. Une chance incroyable quand je pense que ce fut le seul poste en Histoire de France contemporaine ouvert au d\u00e9partement\u2026 Lucille a ainsi pu r\u00e9cup\u00e9rer ma moiti\u00e9 de poste et a fait toute sa carri\u00e8re au d\u00e9partement de science po.<\/p>\n<p>Cet \u00e9pisode est r\u00e9v\u00e9lateur des opportunit\u00e9s que nous avions de trouver des postes \u00e0 la fin de nos \u00e9tudes \u00e0 ce moment-l\u00e0, mais aussi du machisme qui r\u00e9gnait dans nos d\u00e9partements, o\u00f9 des coll\u00e8gues qui n\u2019\u00e9taient ni beaucoup plus \u00e2g\u00e9s que nous ni plus dipl\u00f4m\u00e9s, avaient des comportements et des attitudes discriminatoires \u00e0 l\u2019\u00e9gard des femmes, qui leur semblaient aller de soi. Ce machisme des camarades de gauche, nombreux au d\u00e9partement de Science po, qui malgr\u00e9 leur discours \u00e9galitaire se m\u00e9fiaient des femmes nouvellement dipl\u00f4m\u00e9es qui d\u00e9siraient y enseigner, alimentait le machisme institutionnel. Je refaisais ici l\u2019am\u00e8re exp\u00e9rience du machisme des militants de gauche que j\u2019avais connu \u00e0 Paris, et qui dans bien des cas a d\u00e9clench\u00e9 la col\u00e8re des femmes et est \u00e0 l\u2019origine de la plupart des groupes f\u00e9ministes cr\u00e9es dans les ann\u00e9es 1970. De fait pour ma part, mon f\u00e9minisme est n\u00e9 de cette exp\u00e9rience cruelle dans les groupes militants de gauche d\u2019abord, puis \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 ensuite. Ce n\u2019est pas rien, car dans cette exp\u00e9rience se forge un sentiment d\u2019inad\u00e9quation entre les r\u00eaves d\u2019\u00e9galit\u00e9 et la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019injustice, qui pour la jeune immigrante que j\u2019\u00e9tais, a \u00e9t\u00e9 v\u00e9cu au plus profond de mon \u00e2me, car il venait de mes pairs\/militants, de ceux avec qui je croyais partager une bataille commune. Soudain je pris conscience que je vivais moi aussi la discrimination que je d\u00e9non\u00e7ais par ailleurs dans mes cours\u2026<\/p>\n<p>Ce sentiment de d\u00e9-doublement et de honte, je voulais le partager avec d\u2019autres coll\u00e8gues, des femmes qui comme moi ont v\u00e9cu dans des d\u00e9partements o\u00f9 nous n\u2019avions pas voix au chapitre parce que souvent seules et isol\u00e9es dans une majorit\u00e9 d\u2019hommes. Il me semblait aussi important de prolonger le succ\u00e8s obtenu par ce cours aupr\u00e8s des \u00e9tudiantes en le partageant avec d\u2019autres coll\u00e8gues. Je rejoignais donc le petit groupe de professeures et charg\u00e9es de cours qui tentaient aussi l\u2019exp\u00e9rience d\u2019offrir des cours centr\u00e9s sur ce qu\u2019on appelait alors la condition des femmes. R\u00e9solument diff\u00e9rent des programmes d\u2019\u00e9tudes f\u00e9ministes (<em>women studies<\/em>) qui s\u2019ouvraient dans de nombreuses universit\u00e9s, le GIERF insistait plut\u00f4t sur le non cloisonnement de ces \u00e9tudes dans des d\u00e9partements s\u00e9par\u00e9s, qui risquaient plus facilement d\u2019\u00eatre marginalis\u00e9s et pr\u00e9f\u00e9rait le syst\u00e8me de coordination de cours et de recherches dans chacune des disciplines et d\u00e9partements. Forc\u00e9ment pluridisciplinaire, puisque nous \u00e9tions dispers\u00e9es dans diff\u00e9remment d\u00e9partements en sciences humaines et sociales, le GIERF devint pour moi un lieu essentiel de solidarit\u00e9 de femmes \u00e0 l\u2019universit\u00e9 et de d\u00e9veloppement de ma pens\u00e9e f\u00e9ministe.<\/p>\n<p>Le GIERF \u00e9tait alors un regroupement improbable de militantes engag\u00e9es de quatre ou cinq d\u00e9partements et dont le f\u00e9minisme \u00e9tait la raison d\u2019\u00eatre et d\u2019enseigner. Une poign\u00e9e d\u2019enseignantes, qui animaient les quatre ou cinq cours offerts \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1970, et qui je crois bien sont presque toutes ici, \u00e0 l\u2019exception de la regrett\u00e9e Nicole Laurin-Frenette, la sociologue et th\u00e9oricienne f\u00e9ministe qui a \u00e9t\u00e9 pour moi une v\u00e9ritable amie et mentor. Il y avait aussi bien s\u00fbr \u00e0 la direction du GIERF, Anita Caron et quelques-unes de ses \u00e9tudiantes (je ne sais pas si Marie-Andr\u00e9e Roy \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 l\u00e0?), ma coll\u00e8gue et amie Nadia Eid et son entourage du d\u00e9partement d\u2019histoire, Jennifer Stoddart et Marie Lavigne, le trio \u00e0 l\u2019initiative des premiers travaux de recherche en histoire des femmes. Il y avait aussi en \u00e9conomie, Ruth Rose Lis\u00e9e qui a contribu\u00e9 \u00e0 d\u00e9velopper des recherches-action avec les services \u00e0 la collectivit\u00e9 et Christine Corbeil, arriv\u00e9e un peu plus tard \u00e0 l\u2019UQAM et a qui a inscrit les perspectives f\u00e9ministes en travail social. Je me souviens aussi de la pr\u00e9sence de Karen Messing, qui avait cr\u00e9\u00e9 avec Donna Mergler un tout un nouveau secteur de recherche au d\u00e9partement de biologie, l\u2019ergonomie f\u00e9ministe\u2026 Le GIERF regroupait ainsi un petit noyau de professeures et de charg\u00e9es de cours, qui avaient \u00e0 c\u0153ur de changer les choses \u00e0 l\u2019UQAM, en commen\u00e7ant par la terminologie, un dossier pris \u00e0 bras le corps par notre coll\u00e8gue linguiste Jacqueline Lamothe, qui fut \u00e0 l\u2019avant-garde de la f\u00e9minisation des noms et professions, pendant les 10 ou 20 ann\u00e9es qui ont suivi et se sont achev\u00e9es par ce que nous connaissons aujourd\u2019hui, un combat victorieux. Chacune avait sa vision de l\u2019enseignement et de la recherche f\u00e9ministe, mais tout le monde adh\u00e9rait \u00e0 une doxa commune, d\u2019un f\u00e9minisme mat\u00e9rialiste de base, dont on dirait aujourd\u2019hui qu\u2019il \u00e9tait blanc et exclusif.<\/p>\n<p><strong>Acte 2&nbsp;: Quel f\u00e9minisme?<\/strong><\/p>\n<p>Cela dit, le GIERF n\u2019a pas, comme les autres groupes d\u2019universitaires f\u00e9ministes, l\u2019exclusivit\u00e9 d\u2019abriter des dissensions nombreuses, m\u00eame s\u2019il faut le dire, l\u2019atmosph\u00e8re qui y r\u00e9gnait, du moins dans mes souvenirs, \u00e9tait relativement chaleureuse. Toutefois, de nouvelles questions surgissaient&nbsp;: quels seraient les liens entre la recherche acad\u00e9mique et le militantisme f\u00e9ministe? Accus\u00e9es de faire du militantisme f\u00e9ministe dans nos cours, nous vivions une pression intense, \u00e0 l\u2019interne comme \u00e0 l\u2019externe, et au sein de nos disciplines acad\u00e9miques. Comment ins\u00e9rer nos pr\u00e9occupations f\u00e9ministes dans des champs d\u2019\u00e9tudes qui en ignoraient jusqu\u2019\u00e0 l\u2019existence m\u00eame? Comment concilier ces orientations de recherches alors que les processus d\u2019\u00e9valuation et d\u2019avancement de nos carri\u00e8res d\u00e9pendaient du bon vouloir de coll\u00e8gues majoritairement insensibles (pour ne pas dire ignorants) \u00e0 ces questions? M\u00eame au sein du GIERF, ces tensions traversaient nos fa\u00e7ons de faire de la recherche et d\u2019enseigner, et eurent pour effet de concentrer une grande partie de nos \u00e9nergies dans des recherches\/actions, pour maintenir les liens organiques qui nous liaient aux travailleur.ses, ou en nous adjoignant les comit\u00e9s-femmes qui commen\u00e7aient \u00e0 surgir un peu partout dans les centrales syndicales et dans les groupes de femmes. Les demandes d\u2019information et de recherche sur tel syndicat, telle organisation ou association de femmes se multipliaient.<\/p>\n<p>Nous avons toutes contribu\u00e9 \u00e0 l\u2019essor du volet \u00ab&nbsp;services \u00e0 la collectivit\u00e9&nbsp;\u00bb, que l\u2019on appelle aujourd\u2019hui des recherches-action, pilot\u00e9es par des organismes externes, surtout li\u00e9s au mouvement syndical et parfois partisan, qui imposaient leur propre rythme et sujets de recherche aux professeures. Cette insistance \u00e0 maintenir des liens \u00e9troits avec les groupes de femmes et des syndicats, \u00e9manait \u00e0 la fois de la conviction que les \u00e9tudes f\u00e9ministes devaient \u00eatre organiquement li\u00e9es au mouvement ouvrier et syndical, et \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 pour le f\u00e9minisme de se d\u00e9velopper dans son giron. Ainsi les premi\u00e8res \u00e9tudes en histoire portaient sur les travailleuses et les f\u00e9ministes\u2026dans une optique d\u2019analyse mat\u00e9rialiste. Cette vision n\u2019\u00e9tait pas questionn\u00e9e ni questionnable, faisant du GIERF un genre de secte qui ne devait parler que d\u2019une seule voix.<\/p>\n<p>Je me souviens d\u2019un \u00e9pisode particuli\u00e8rement malencontreux, que je relate d\u2019ailleurs dans une note de bas de page dans un de mes ouvrages, o\u00f9 il s\u2019agissait de faire l\u2019histoire de l\u2019AF\u00c9AS et la commande de l\u2019organisme, relay\u00e9e par le GIERF et le service aux collectivit\u00e9s de l\u2019UQAM, \u00e9tait de ne commencer cette histoire, non pas au moment o\u00f9 elle commence, c\u2019est \u00e0 dire au moment de la scission avec les Cercles de fermi\u00e8res et les Cercles d\u2019\u00e9conomie domestique, dans les ann\u00e9es 1960, mais apr\u00e8s 1970, alors que l\u2019AF\u00c9AS avait rejoint le mouvement f\u00e9ministe dans sa bataille en faveur de l\u2019avortement. Ce qui n\u2019\u00e9tait pas sa position dans les ann\u00e9es 1960, alors qu\u2019elle \u00e9tait encore sous le joug de l\u2019\u00c9glise, comme d\u2019autres organisations de femmes fond\u00e9es par cette derni\u00e8re. Il fallait donc que cette histoire de l\u2019AF\u00c9AS co\u00efncide avec celle que l\u2019on voulait donner du mouvement f\u00e9ministe, car il leur semblait inconcevable qu\u2019une organisation f\u00e9ministe puisse na\u00eetre dans le giron de l\u2019\u00c9glise catholique. En effet, avant cette date-l\u00e0, l\u2019AFEAS n\u2019\u00e9tait qu\u2019un autre groupe de femmes fond\u00e9 par et affili\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00c9glise, ce qui paraissait mal pour une organisation qui se disait partie prenante du f\u00e9minisme la\u00efque qu\u00e9b\u00e9cois. Je n\u2019ai jamais compris pourquoi, d\u2019ailleurs, car pour ma part, je trouvais au contraire que ce virage \u00e9tait particuli\u00e8rement int\u00e9ressant \u00e0 montrer comme r\u00e9v\u00e9lateur d\u2019une p\u00e9riode de transformations majeures. Je refusais donc d\u2019obtemp\u00e9rer \u00e0 cette demande, qui pour moi violait les sacro-saints principes de l\u2019ind\u00e9pendance de la recherche et de l\u2019autonomie du chercheur; sans parler de l\u2019erreur historique que l\u2019on commet en faisant l\u2019impasse sur les conditions de cr\u00e9ation de cette organisation. Qu\u2019\u00e0 cela ne tienne, le Service des collectivit\u00e9s a r\u00e9ussi \u00e0 convaincre ma coll\u00e8gue de sociologie qui devait travailler avec moi et mes \u00e9tudiantes sur le projet, de r\u00e9aliser cette \u00e9tude sans moi, en commen\u00e7ant en 1970, \u00e0 mon grand regret.<\/p>\n<p>Cette s\u00e9quence montre bien les difficult\u00e9s que nous avons rencontr\u00e9es dans ces premi\u00e8res \u00e9tapes d\u2019une recherche acad\u00e9mique f\u00e9ministe, engag\u00e9e et militante. Ces d\u00e9fis sont toujours l\u00e0, mais nous savons mieux aujourd\u2019hui comment y faire face, gr\u00e2ce aux outils que sont les th\u00e9ories f\u00e9ministes contemporaines du point de vue situ\u00e9, et d\u2019\u00e9thique de la recherche o\u00f9 la subjectivit\u00e9 des chercheuses est prise en compte et assum\u00e9e d\u2019embl\u00e9e. Cela a aussi permis de d\u00e9velopper une vision novatrice de la recherche en sciences sociales et humaines, comme un domaine de partage de l\u2019autorit\u00e9 entre les populations \u00e9tudi\u00e9es, qui sont porteuses de savoirs qui doivent \u00eatre entendues et respect\u00e9es, et ceux et celles qui les \u00e9tudient, dans le respect de l\u2019autonomie des chercheures. C\u2019est dans cette perspective innovante que j\u2019envisageais d\u00e9sormais de mener mes recherches en histoire des femmes comme un aspect de mon engagement f\u00e9ministe, en utilisant l\u2019histoire orale, par exemple pour restituer aux femmes une voix et une agentivit\u00e9 que les historiens ne leur avaient pas donn\u00e9e jusque-l\u00e0 ( une m\u00e9thode que j\u2019ai utilis\u00e9e dans mes premi\u00e8res recherches durant les ann\u00e9es 1980, qui ont abouti \u00e0 la publication de mes ouvrages sur les <em>Trajectoires de Juifs et Juives Marocain.es<\/em> en 1987 et sur les <em>Cercles de fermi\u00e8res<\/em> en 1990). Ces questions avaient certes \u00e9t\u00e9 d\u00e9j\u00e0 trait\u00e9es dans le tournant qu\u2019avait pris l\u2019histoire sociale dans les ann\u00e9es 1960, qui donnait une large place au peuple dans le r\u00e9cit historique; ce peuple, ouvrier et paysan, \u00e9tait n\u00e9anmoins majoritairement masculin et on ne pouvait pas juste rajouter des femmes. Il fallait se poser d\u2019autres questions, aller chercher d\u2019autres sources.<\/p>\n<p><strong>Acte 3&nbsp;: Quelles recherches f\u00e9ministes? Et dans quel but?<\/strong><\/p>\n<p>\u00c0 la subjectivit\u00e9 des chercheures qu\u2019il fallait ouvertement explorer et prendre en compte, il faut ajouter les questions id\u00e9ologiques et politiques qui nous interpellaient. Nous vivions des \u00e9v\u00e8nements majeurs qui secouaient le Qu\u00e9bec alors. Dans les ann\u00e9es 1980, tout le monde autour de moi \u00e9tait pour le Oui au r\u00e9f\u00e9rendum. Nous \u00e9tions quelques-unes \u00e0 l\u2019origine du Regroupement des femmes du Qu\u00e9bec (\u00e9ph\u00e9m\u00e8re RFQ) avec Andr\u00e9e Yanacopoulo et Colette Beauchamp \u00e0 appeler \u00e0 voter <em>femmes<\/em>, et \u00e0 mettre une croix sur une question r\u00e9f\u00e9rendaire qui selon nous ignorait le sort des femmes. On d\u00e9fendait le \u00ab&nbsp;Ni oui, ni non&nbsp;\u00bb pour montrer la mascarade d\u2019un r\u00e9f\u00e9rendum qui ne changerait pas la vie des femmes, puisque cette question avait \u00e9t\u00e9 rel\u00e9gu\u00e9e par le PQ pour mettre en avant le projet de nation qu\u00e9b\u00e9coise. On comprend qu\u2019\u00e0 l\u2019UQAM, on entendait peu de voix discordantes dans le concert d\u2019appuis des uqamien.nes au r\u00e9f\u00e9rendum. Ce point de vue f\u00e9ministe\/anarchiste, qui soulignait la rel\u00e9gation des revendications f\u00e9ministes en faveur de l\u2019\u00e9galit\u00e9 des femmes dans la question r\u00e9f\u00e9rendaire, \u00e9tait d\u00e9fendu par tr\u00e8s peu de femmes. \u00c0 l\u2019UQAM, Nicole Laurin-Frenette \u00e9tait une des seules f\u00e9ministes mat\u00e9rialistes \u00e0 ma connaissance \u00e0 s\u2019\u00eatre distanci\u00e9e du PQ et du projet de souverainet\u00e9, car elle \u00e9tait sensible \u00e0 ce moment-l\u00e0 \u00e0 la rh\u00e9torique anarcho-f\u00e9ministe qui pr\u00e9conisait l\u2019annulation de son vote. La grande majorit\u00e9 des membres du GIERF d\u00e9fendaient un f\u00e9minisme mat\u00e9rialiste et\/ou souverainiste et \u00e9taient donc pour le Oui au r\u00e9f\u00e9rendum. Nombre d\u2019entre elles, en accord avec Lise Payette, associaient \u00e9mancipation nationale et \u00e9mancipation des femmes. Ce schisme, entre les personnes qui \u00e9taient dans le camp du Oui \u00e0 la question en faveur de la souverainet\u00e9 (PQ, la plupart des centrales syndicales dont le SPUQ), celui du Non (PLQ principalement), et celles qui s\u2019abstenaient ou annon\u00e7aient qu\u2019elles annuleraient leur vote (comme le RFQ dont j\u2019\u00e9tais membre) rev\u00eatait l\u2019allure d\u2019une v\u00e9ritable guerre de tranch\u00e9es. Entre les camps du Oui et du Non, la guerre, heureusement seulement verbale et id\u00e9ologique, \u00e9tait d\u00e9clar\u00e9e. Ne pas prendre position revenait \u00e0 trahir les deux camps et se mettre dans une marginalit\u00e9 peu enviable. C\u2019est dans ce contexte de tr\u00e8s grande polarisation de la soci\u00e9t\u00e9 qu\u00e9b\u00e9coise qu\u2019il faut comprendre l\u2019\u00e9pisode des Yvettes qui, on le sait maintenant, a \u00e9t\u00e9 d\u00e9terminant dans l\u2019issue du r\u00e9f\u00e9rendum, qui donnait un l\u00e9ger avantage au camp du Non en termes de votes.<\/p>\n<p>Cet \u00e9pisode, qui survient en plein essor du mouvement f\u00e9ministe, a donn\u00e9 lieu \u00e0 d\u2019innombrables analyses que je n\u2019ai pas toutes lues, loin s\u2019en faut. Je resterai ici au plus pr\u00e8s de mes souvenirs, laissant \u00e0 d\u2019autres le soin de diss\u00e9quer ces \u00e9v\u00e8nements tr\u00e8s importants pour la suite des mouvements f\u00e9ministes et souverainistes au Qu\u00e9bec, pour m\u2019en tenir \u00e0 ses principales cons\u00e9quences en ce qui me concerne. D\u00e9j\u00e0 peu encline \u00e0 consid\u00e9rer la \u00ab&nbsp;question nationale&nbsp;\u00bb ou la souverainet\u00e9 du Qu\u00e9bec comme prioritaire, puisque pr\u00e9occup\u00e9e d\u2019abord et avant tout par l\u2019\u00e9mancipation des femmes dans une perspective qui me semblait forc\u00e9ment internationale, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 saisie d\u2019effroi quand Lise Payette, dans une formule lapidaire a balay\u00e9 toute solidarit\u00e9 f\u00e9ministe en opposant les femmes entre elles&nbsp;: d\u2019un c\u00f4t\u00e9 se trouvaient des femmes \u00e9mancip\u00e9es et f\u00e9ministes qui votaient Oui \u00e0 la souverainet\u00e9; de l\u2019autre, des Yvettes qui votaient Non parce qu\u2019elles \u00e9taient domin\u00e9es et sous l\u2019emprise de la traditionnelle mystique f\u00e9minine! On a beaucoup glos\u00e9 sur \u00ab&nbsp;la gaffe&nbsp;\u00bb qu\u2019avait fait Lise Payette en caract\u00e9risant ces femmes d\u2019Yvettes, mais pour ma part j\u2019y voyais davantage qu\u2019une gaffe, plut\u00f4t une v\u00e9ritable vision de l\u2019\u00e9mancipation des femmes qui ne pouvait se faire qu\u2019avec une \u00e9lite \u00e9clair\u00e9e de femmes qui allait enseigner aux autres ce que devait \u00eatre leur \u00e9mancipation. Outre qu\u2019il me semblait paradoxal d\u2019appeler \u00e0 l\u2019\u00e9mancipation des femmes en rejetant la majorit\u00e9 d\u2019entre elles, et qu\u2019il m\u2019apparaissait dangereux de diviser ainsi le mouvement f\u00e9ministe entre une bonne et une mauvaise cause, j\u2019ai donc sign\u00e9 une lettre dans <em>le Devoir<\/em> intitul\u00e9e \u00ab&nbsp;Nous sommes toutes des Yvettes&nbsp;\u00bb pour rappeler l\u2019importance de garder une solidarit\u00e9 entre femmes de toutes origines et de toutes les affiliations id\u00e9ologiques et politiques. Des propos sans doute na\u00effs et utopiques, mais qui d\u2019un seul coup m\u2019avaient projet\u00e9e dans le camp du NON. J\u2019avais commis l\u2019irr\u00e9parable!<\/p>\n<p>Interpr\u00e9t\u00e9 comme une d\u00e9fense des Yvettes, ce texte fut publi\u00e9 \u00e0 un moment o\u00f9 la mobilisation de ces derni\u00e8res commen\u00e7ait \u00e0 prendre forme, m\u00eame si je n\u2019avais rien \u00e0 y voir. En une semaine, des centaines de femmes qu\u2019on a accus\u00e9es ensuite d\u2019\u00eatre manipul\u00e9es par le Parti Lib\u00e9ral r\u00e9agirent promptement et manifest\u00e8rent leur col\u00e8re \u00e0 l\u2019\u00e9gard de Lise Payette et du Parti Qu\u00e9b\u00e9cois. Elles furent instantan\u00e9ment projet\u00e9es aux avant-postes du mouvement pour le Non au r\u00e9f\u00e9rendum. Elles lui donn\u00e8rent le souffle dont il avait besoin et paradoxalement les femmes, que les partis politiques avaient oubli\u00e9 de convoquer lors de leurs savantes d\u00e9lib\u00e9rations, se sont invit\u00e9es d\u2019elles-m\u00eames, dans le d\u00e9bat. Toutefois \u00e0 l\u2019UQAM, haut lieu du camp du Oui, \u00eatre du c\u00f4t\u00e9 des Yvettes, c\u2019\u00e9tait s\u2019allier avec le diable, d\u00e9fendre ces femmes qui n\u2019ont pas de conscience de leur domination et qui adoptent la cause des dominants, i.e. le Parti lib\u00e9ral, le patriarcat etc\u2026 Pour ma part, je voyais au contraire dans ces femmes les h\u00e9riti\u00e8res de ces groupes sur lesquels je travaillais d\u00e9j\u00e0, \u00e0 savoir ces milliers de femmes qui se regroupaient dans les Cercles de fermi\u00e8res ou dans d\u2019autres organisations pour affirmer leur autonomie, pavant ainsi la voie aux f\u00e9minismes contemporains. Aussi ai-je heurt\u00e9 de front ces convictions et bient\u00f4t, je devins persona non grata au GIERF. Il faut dire qu\u2019il y avait peu de voix dissonantes au sein du GIERF, o\u00f9 mat\u00e9rialisme et f\u00e9minisme s\u2019accompagnaient de convictions fortes en faveur de la souverainet\u00e9 du Qu\u00e9bec. Dans ce groupe tr\u00e8s militant, je ne partageais pas le point de vue majoritaire et \u00e9prouvais de nombreuses difficult\u00e9s \u00e0 me faire entendre. La solidarit\u00e9 entre f\u00e9ministes n\u2019a pas r\u00e9sist\u00e9 aux coups de boutoir des conflits id\u00e9ologiques et partisans.<\/p>\n<p>Certes, je participais \u00e0 la fondation de plusieurs organisations alternatives, comme V\u00e9lo-Qu\u00e9bec et Montr\u00e9al \u00c9cologique, le parti municipal pour lequel je me suis pr\u00e9sent\u00e9e d\u00e8s 1985 comme candidate, \u00e0 la mairie dans les ann\u00e9es 1990. M\u00eame dans ces petites organisations militantes, j\u2019\u00e9prouvais le m\u00eame regret de voir \u00e0 quel point, nos voix de femmes \u00e9taient assourdies par le bruit ambiant. De plus en plus, je me tournais vers la recherche comme un moyen de faire \u00e9merger ces voix de femmes qui ont \u00e9t\u00e9 ignor\u00e9es ou brid\u00e9es par les contingences de l\u2019Histoire, avec un grand H.<\/p>\n<p><strong>Acte 4&nbsp;: Le temps de l\u2019enseignement et de la recherche f\u00e9ministe<\/strong><\/p>\n<p>Mon engagement se traduisait d\u00e9sormais par la recherche et l\u2019\u00e9criture plus que par l\u2019action militante dans une organisation ou une autre. Du d\u00e9partement d\u2019histoire, o\u00f9 Nadia Fahmy-Eid et moi \u00e9tions les seules deux femmes pendant une bonne dizaine d\u2019ann\u00e9es sur une trentaine d\u2019hommes, nous avons opt\u00e9 pour le d\u00e9veloppement de nos recherches et enseignements. Nous avions chacune notre cours, Nadia en histoire des femmes au Qu\u00e9bec et moi en histoire des femmes dans le monde occidental\u2026Nous avions nos recherches et tr\u00e8s vite nos \u00e9quipes de recherche respectives, gr\u00e2ce \u00e0 des subventions du CRSH, qui commen\u00e7ait \u00e0 trouver qu\u2019il fallait inclure les femmes dans la recherche acad\u00e9mique en histoire. De fait, l\u00e0 encore il est int\u00e9ressant de constater que n\u2019\u00e9tait-ce ce soutien d\u2019organismes de recherche externes, qui donnait \u00e0 nos travaux la l\u00e9gitimit\u00e9 scientifique, nous n\u2019aurions eu aucune attention de la part de la plupart de nos coll\u00e8gues. C\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 ces subventions continues du CRSH que j\u2019ai pu \u00e9crire mes livres sur l\u2019histoire des femmes au Qu\u00e9bec, recruter, former et soutenir des dizaines d\u2019\u00e9tudiantes qui \u00e9taient aussi assistantes de recherche dans mes \u00e9quipes durant ces ann\u00e9es o\u00f9 se sp\u00e9cialiser en histoire des femmes pouvait \u00eatre tr\u00e8s stigmatisant, pour elles comme pour moi. D\u2019ailleurs, en dehors de quelques-unes d\u2019entre elles, qui ont eu le courage de faire aussi leur m\u00e9moire et leur th\u00e8se en histoire des femmes avec moi, je pense \u00e0 Ghislaine Desjardins, Diane Montour-Perras, Esther Lamontagne, Isabelle Perreault, St\u00e9phanie Godin et Flavie Trudel, nombre d\u2019autres pr\u00e9f\u00e9raient \u00eatre engag\u00e9es seulement comme assistantes de recherche. Je sais que plusieurs autres \u00e9tudiantes ont d\u00fb affronter la pression de la part des coll\u00e8gues du d\u00e9partement qui s\u2019exer\u00e7ait sur elles pour choisir des sujets plus \u00ab&nbsp;porteurs&nbsp;\u00bb et quitter ainsi mon \u00e9quipe de recherche.<\/p>\n<p>Tout le monde n\u2019\u00e9tait pas d\u2019accord avec la vision de l\u2019histoire des femmes que je d\u00e9fendais. Form\u00e9e en histoire sociale, et avide de d\u00e9voiler les m\u00e9canismes de la domination patriarcale et des mouvements d\u2019\u00e9mancipation des femmes, je fis le pari de trouver dans les archives les traces de leurs associations. Et de fait, elles \u00e9taient l\u00e0, petites et grandes associations de femmes, dont l\u2019action surgissait \u00e0 pleines pages dans les archives. Il s\u2019agissait d\u00e9sormais de voir comment elles fonctionnaient et les r\u00e9sultats de leurs interventions dans la sph\u00e8re publique. Je n\u2019avais pas envie de juste ressasser ce qui les asservissait, mais ce qui pouvait les \u00e9manciper. C\u2019est dans cette optique que je dirigeai deux ouvrages collectifs publi\u00e9s en 1981 <em>Femmes et politique<\/em>, tr\u00e8s marqu\u00e9 par la p\u00e9riode r\u00e9f\u00e9rendaire, et en 1985 <em>Femmes et Contre-pouvoirs<\/em>, o\u00f9 j\u2019articulais plus pr\u00e9cis\u00e9ment ma perspective. Mais c\u2019est mon ouvrage publi\u00e9 en 1990, <em>Femmes de Parole<\/em>, sur l\u2019histoire des Cercles de Fermi\u00e8res, qui \u00e9tait le pav\u00e9 dans la mare parce que relan\u00e7ant le d\u00e9bat sur les diff\u00e9rentes formes de f\u00e9minisme.<\/p>\n<p>Critiqu\u00e9 par Micheline Dumont, qui mena une v\u00e9ritable cabale contre ce livre, un d\u00e9bat eut lieu dans la revue <em>Clio<\/em> qui permit de clarifier nos positions r\u00e9ciproques. M. Dumont contestait ma l\u00e9gitimit\u00e9 pour \u00e9crire une histoire des femmes au Qu\u00e9bec, en r\u00e9cusant mon approche sur les Cercles de fermi\u00e8res. Pour elle, les fermi\u00e8res ne pouvaient pas \u00eatre les anc\u00eatres des f\u00e9ministes aujourd\u2019hui; ce que ce livre a contribu\u00e9 \u00e9tablir. Et d\u2019ailleurs que pouvais-je en savoir de l\u2019histoire des femmes du Qu\u00e9bec, moi qui \u00e9tais une immigrante? Le v\u00e9ritable enjeu \u00e9tait de savoir qui allait maitriser la narration de l\u2019histoire des femmes et des f\u00e9minismes au Qu\u00e9bec. Pour ma part, j\u2019ai poursuivi mes travaux en explorant aussi les rapports complexes qui existent entre les m\u00e9tiers f\u00e9minins (je me suis pench\u00e9e en particulier sur la professionnalisation des infirmi\u00e8res), les th\u00e9ories du <em>care<\/em> et une politique f\u00e9ministe de reconnaissance du travail des femmes. Il est int\u00e9ressant de constater qu\u2019aujourd\u2019hui, alors que la pand\u00e9mie du COVID-19 fait rage, ces questions ressurgissent avec une acuit\u00e9 accrue, rendant urgente une r\u00e9flexion concert\u00e9e sur une \u00e9thique f\u00e9ministe du <em>care<\/em>.<\/p>\n<p>Je me suis volontairement attard\u00e9e \u00e0 relater les vingt premi\u00e8res ann\u00e9es du GIERF\/IREF, car des coll\u00e8gues plus jeunes pourront mieux que moi raconter les trente derni\u00e8res ann\u00e9es.<\/p>\n<p>Car, avec l\u2019\u00e9veil de nouvelles g\u00e9n\u00e9rations de f\u00e9ministes, les questions que nous avions soulev\u00e9es sans \u00eatre rel\u00e9gu\u00e9es derri\u00e8re les nouvelles urgences permettaient n\u00e9anmoins de comprendre les batailles contre les violences sexuelles ou en faveur de la parit\u00e9 en politique. Les distinctions subtiles entre les diff\u00e9rentes formes de f\u00e9minisme, entre les militantes pour le droit de suffrage et des droits \u00e9gaux et celles qui s\u2019engagent dans les mouvements de temp\u00e9rance et contre les violences et la traite sexuelle convergent toutes dans un commun combat contre la pr\u00e9gnance de la domination masculine dans les relations intimes comme dans le monde du travail et de la politique. L\u2019urgence consiste \u00e0 rassembler toutes les formes de revendication en faveur de l\u2019\u00e9mancipation des femmes et leurs alli\u00e9.es au sein de la large tente du combat f\u00e9ministe.<\/p>\n<p>L\u2019IREF a su depuis 50 ans abriter une grande partie de ces d\u00e9bats, et \u00eatre le creuset d\u2019une r\u00e9flexion pluridisciplinaire sur chacune de ces options. On a tout lieu d\u2019\u00eatre fi\u00e8res de constater que la diversit\u00e9 des courants qui traversent les f\u00e9minismes se retrouvent \u00e0 l\u2019IREF, et qui \u00e0 mon sens constituent l\u2019attrait de l\u2019IREF pour les nombreuses cohortes d\u2019\u00e9tudiantes d\u2019ici et d\u2019ailleurs qui viennent y prendre des cours, y faire des \u00e9tudes gradu\u00e9es et y obtenir une diplomation. On peut \u00eatre fi\u00e8res d\u2019avoir inscrit dans nos conventions collectives l\u2019engagement prioritaire de femmes, une action positive qui a permis d\u2019\u00e9largir l\u2019enseignement et la recherche en \u00e9tudes f\u00e9ministes, dignes des meilleures universit\u00e9s, et ainsi contribu\u00e9 \u00e0 faire reculer les pratiques sexistes \u00e0 l\u2019UQAM et au Qu\u00e9bec. Et s\u2019il nous faut toujours r\u00e9fl\u00e9chir aux meilleurs moyens de nous d\u00e9velopper et d\u2019inclure davantage la diversit\u00e9 des positionnements f\u00e9ministes, cela ne devrait pas nous emp\u00eacher d\u2019encourager par exemple la cr\u00e9ation de chaires de recherches en \u00e9tudes f\u00e9ministes qui seraient reli\u00e9es \u00e0 l\u2019IREF. Je suis convaincue que nous allons trouver les formes institutionnelles ad\u00e9quates au moment extraordinaire que nous vivons, o\u00f9 la conscience f\u00e9ministe semble \u00eatre partag\u00e9e par une partie non n\u00e9gligeable de la population.<\/p>\n<p>Enjeu de d\u00e9bats enflamm\u00e9s, le combat f\u00e9ministe prend des allures diverses, selon les p\u00e9riodes et les lieux. Sans vouloir diluer les f\u00e9minismes dans un tout inodore et sans saveur, je continuerai pour ma part de plaider en faveur d\u2019une histoire f\u00e9ministe multi-centr\u00e9e, attentive aux populations vuln\u00e9rables, marginalis\u00e9es ou exclues et \u00e0 leurs revendications sp\u00e9cifiques. Et comme l\u2019histoire est une discipline qui se meut lentement, j\u2019ai l\u2019impression qu\u2019il va nous falloir attendre encore un peu pour voir des travaux utilisant la perspective intersectionnelle. Dans mon plus r\u00e9cent ouvrage sur la <em>Prostitution et la traite des femmes au tournant du XX<sup>e<\/sup>&nbsp; si\u00e8cle<\/em>, j\u2019ai ainsi tent\u00e9 de faire une histoire comparative et transnationale, o\u00f9 manquaient les voix des prostitu\u00e9es, qui ne s\u2019appelaient pas encore des travailleuses du sexe, m\u00eame si les femmes migrantes qui ont \u00e9t\u00e9 soumises \u00e0 la traite peuvent certainement \u00eatre appel\u00e9es des travailleuses du sexe. Et m\u00eame s\u2019il manquera toujours des voix, il importe de comprendre comment des moments d\u2019effervescence f\u00e9ministe comme celui qui a eu lieu au tournant du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle ou celui que nous vivons maintenant, sont aussi des grands tournants historiques auxquels les mouvements f\u00e9ministes ont apport\u00e9 une contribution majeure.<\/p>\n<p>Nous en sommes encore \u00e0 imaginer les meilleures fa\u00e7ons d\u2019int\u00e9grer les femmes dans la narration historique globale. Nous restons tr\u00e8s discr\u00e8tes en ce qui concerne leur place dans l\u2019histoire, et l\u2019on doit encore se contenter de chapitres ajout\u00e9s ici et l\u00e0 dans les livres d\u2019enseignement de l\u2019histoire. Je r\u00eave pour ma part de voir le jour o\u00f9 les perspectives f\u00e9ministes de l\u2019histoire auront modifi\u00e9 \u00e0 la fois les fa\u00e7ons dont nous faisons l\u2019histoire et dont nous la racontons. L\u2019IREF a \u00e9t\u00e9 ce lieu o\u00f9 nombre de ces d\u00e9bats, essentiels \u00e0 l\u2019essor du f\u00e9minisme au Qu\u00e9bec ont pu \u00e9clore, o\u00f9 les discussions se sont poursuivies en toute libert\u00e9. Je suis aujourd\u2019hui particuli\u00e8rement heureuse d\u2019avoir pu participer, t\u00e9moigner et contribuer \u00e0 cette effervescence.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je voudrais commencer par saluer et remercier les organisatrices de cette journ\u00e9e d\u2019\u00e9tudes, en particulier Francine Descarries, pour leur excellente initiative. 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