{"id":15482,"date":"2026-03-25T19:30:04","date_gmt":"2026-03-25T19:30:04","guid":{"rendered":"https:\/\/revues.uqam.ca\/feminetudes\/?post_type=articles&#038;p=15482"},"modified":"2026-03-25T19:30:06","modified_gmt":"2026-03-25T19:30:06","slug":"le-consentement-sexuel-reflexions-croisees-a-partir-du-queer-et-de-lheterosexualite","status":"publish","type":"articles","link":"https:\/\/revues.uqam.ca\/feminetudes\/articles\/le-consentement-sexuel-reflexions-croisees-a-partir-du-queer-et-de-lheterosexualite\/","title":{"rendered":"Le consentement sexuel : r\u00e9flexions crois\u00e9es \u00e0 partir du queer et de l&rsquo;h\u00e9t\u00e9rosexualit\u00e9"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"font-weight: 400\">Depuis #MeToo<sup id=\"mfn-content-0000000036cd812c0000000041744f5a_15482-1\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"0000000036cd812c0000000041744f5a_15482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000036cd812c0000000041744f5a_15482-1\">1<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\">Avant le lancement du \u00ab #MeToo \u00bb par l\u2019actrice Alyssa Milano en 2017, l\u2019expression \u00ab Me too \u00bb avait d\u2019abord \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9e par la militante afro-am\u00e9ricaine Tarana Burke afin de cr\u00e9er un mouvement de solidarit\u00e9 entre les femmes racis\u00e9es victimes de violences sexuelles. Consid\u00e9rant que les femmes racis\u00e9es et autrement non privil\u00e9gi\u00e9es ont majoritairement \u00e9t\u00e9 exclues du mouvement, il est d\u2019autant plus important de rendre compte de l\u2019origine de l\u2019expression et de reconna\u00eetre comment le mouvement #MeToo a \u00e9t\u00e9 structur\u00e9 par le pouvoir de la blanchit\u00e9. <\/span><\/span><span style=\"font-weight: 400\">, comme bien d\u2019autres, je r\u00e9fl\u00e9chis beaucoup \u00e0 la question du consentement sexuel. J\u2019ai m\u00eame d\u00e9cid\u00e9 de r\u00e9diger une th\u00e8se sur le sujet. Parce que je tire ma motivation et mes questionnements de mon propre v\u00e9cu h\u00e9t\u00e9rosexuel et parce que je suis soucieuse d\u2019\u00eatre l\u00e9gitime, de ne pas parler pour d\u2019autres, j\u2019ai choisi de me concentrer sur la sexualit\u00e9 homme-femme. N\u00e9anmoins, j\u2019avais l\u2019intuition que c\u2019\u00e9tait aux marges de l\u2019h\u00e9t\u00e9rosexualit\u00e9 que se trouvaient certaines des r\u00e9flexions et pratiques les plus prometteuses. J\u2019ai donc saisi l\u2019opportunit\u00e9, lors d\u2019un s\u00e9minaire de sociologie queer, de faire une incursion du c\u00f4t\u00e9 des th\u00e9ories et pratiques queer. Cinq ans apr\u00e8s #MeToo, et alors que rien n\u2019indique l\u2019av\u00e8nement d\u2019un monde radicalement diff\u00e9rent, il m\u2019appara\u00eet n\u00e9cessaire de complexifier le d\u00e9bat et les enjeux entourant la question du consentement sexuel pour \u00e9viter d\u2019aboutir, encore une fois, \u00e0 une impasse.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Historiquement, cette question a principalement \u00e9t\u00e9 abord\u00e9e par les f\u00e9ministes mat\u00e9rialistes qui ont montr\u00e9 comment l\u2019h\u00e9t\u00e9ropatriarcat contraint le consentement des femmes. Ce type d\u2019analyse, bien qu\u2019essentiel, est ancr\u00e9 dans une conception du pouvoir et de la libert\u00e9 dont le seul horizon possible est l\u2019abolition de l\u2019h\u00e9t\u00e9rosexualit\u00e9 en tant que construction sociohistorique qui structure l\u2019organisation sociale et participe de la domination des hommes sur les femmes. Il \u00e9choue par ailleurs \u00e0 questionner le r\u00f4le des normes h\u00e9t\u00e9rosexuelles dans la perp\u00e9tuation de la culture du viol, ce \u00e0 quoi la pens\u00e9e queer s\u2019est davantage attard\u00e9e. Afin de d\u00e9cloisonner un peu mes perspectives sur le consentement sexuel, je me suis donc lanc\u00e9e, depuis ma position de femme cis h\u00e9t\u00e9ro, dans une r\u00e9flexion visant \u00e0 <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">queerer<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\"> le consentement sexuel. Je m\u2019inspire ainsi de Mayer (2018) lorsqu\u2019elle affirme que \u00ab les femmes h\u00e9t\u00e9rosexuelles occupent un positionnement social strat\u00e9gique pour engager des transformations majeures au sein de l\u2019h\u00e9t\u00e9rosexualit\u00e9 dans une perspective f\u00e9ministe et de solidarit\u00e9 avec les personnes LGTBQ. \u00bb (p.iv) Bien que cette r\u00e9flexion ne sera sans doute pas exempte de maladresses, j\u2019esp\u00e8re ne pas d\u00e9tourner le projet politique queer, ni l\u2019h\u00e9t\u00e9rosexualiser, comme d\u2019autres ont blanchi l\u2019intersectionnalit\u00e9<sup id=\"mfn-content-0000000036cd812c0000000041744f5a_15482-2\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"0000000036cd812c0000000041744f5a_15482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000036cd812c0000000041744f5a_15482-2\">2<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\">\u00ab Le blanchiment de l\u2019intersectionnalit\u00e9 \u00bb est le titre d\u2019un article de Sirma Bilge publi\u00e9 en 2015 dans <em>Recherches f\u00e9ministes<\/em>. <\/span><\/span><span style=\"font-weight: 400\">. Selon Ryan (2020), le queer \u00ab <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">is a project of political subversion seeking to decenter the core and problematize the normal<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\"> \u00bb (p.80). Mon objectif est de participer au projet politique queer dont parle Ryan en m\u2019attardant aux r\u00e9alit\u00e9s sociologiques qui influencent n\u00e9cessairement toute rencontre entre le centre et les marges, ainsi que leur \u00e9ventuelle reconfiguration.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><b>Visibiliser la construction h\u00e9t\u00e9ronormative du consentement sexuel<\/b><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">La notion de consentement a fait couler beaucoup d\u2019encre chez les f\u00e9ministes, bien avant l\u2019av\u00e8nement de la pens\u00e9e queer. Parmi les travaux fondateurs \u00e0 cet \u00e9gard, on peut penser \u00e0 ceux de Mathieu (1985) sur la conscience domin\u00e9e des femmes, \u00e0 ceux de Pateman (1988) sur le contrat sexuel qui sous-tend l\u2019organisation sociale ou encore \u00e0 ceux de MacKinnon (1989) sur la pornographie et la prostitution. Ces perspectives critiques rendent visibles ce que Garcia (2021) nomme le \u00ab\u00a0genre du consentement\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire le fait que ce sont majoritairement les femmes qui sont amen\u00e9es \u00e0 \u00ab consentir \u00bb, et ce, souvent en l\u2019absence d\u2019un v\u00e9ritable choix, ce qui revient \u00e0 vider le consentement de sa substance. Si les f\u00e9ministes n\u2019ont pas eu besoin d\u2019attendre le d\u00e9veloppement de la pens\u00e9e queer pour entamer une d\u00e9construction du consentement et entrevoir les binarit\u00e9s implicites qui le structurent \u2013 homme\/femme, activit\u00e9\/passivit\u00e9, domination\/soumission, sexe consenti\/viol \u2013 elles n\u2019ont, de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, pas su d\u00e9celer que la r\u00e9alit\u00e9 \u00e9tait plus complexe et nuanc\u00e9e. D\u2019autres \u00e9l\u00e9ments leur ont \u00e9galement \u00e9chapp\u00e9. Par exemple, dans <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">Penser le sexe<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\"> (2010 [1984]), Rubin attire l\u2019attention sur le fait que certaines pratiques sexuelles marginales se voient nier la possibilit\u00e9 au consentement, notamment par le biais de la criminalisation.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">En comparant des art\u00e9facts de sensibilisation au consentement produits par des milieux institutionnels, comme les universit\u00e9s, et par des communaut\u00e9s queer, Edenfield (2019) a rendu visibles les contours du consentement qui le circonscrivent justement \u00e0 certains corps et \u00e0 certaines sexualit\u00e9s. Il observe que, du c\u00f4t\u00e9 des milieux institutionnels, la rh\u00e9torique mise de l\u2019avant est celle du \u00ab <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">no means no <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">\u00bb dans laquelle le \u00ab<\/span> <span style=\"font-weight: 400\">non \u00bb trace une ligne claire entre un contact sexuel consenti et un qui ne le serait pas. Des corps f\u00e9minins et masculins y sont pr\u00e9sent\u00e9s, occupant toujours la m\u00eame position, le m\u00eame r\u00f4le dans la mise en sc\u00e8ne propos\u00e9e\u00a0: le corps f\u00e9minin, tenant simultan\u00e9ment lieu de r\u00e9cepteur de la proposition sexuelle et de potentielle victime \u2013 deux positionnements indissociables \u2013 adresse un \u00ab\u00a0non\u00a0\u00bb au corps masculin qui, lui, tient simultan\u00e9ment lieu d\u2019initiateur de la proposition sexuelle et de potentiel agresseur. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re du \u00ab\u00a0non\u00a0\u00bb se trouve le plaisir sexuel et, de l\u2019autre, l\u2019agression sexuelle. Edenfield note \u00e9galement que la menace de repr\u00e9sailles l\u00e9gales est souvent mobilis\u00e9e pour dissuader les potentiels agresseurs.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Arborant une approche tr\u00e8s diff\u00e9rente de celle des milieux institutionnels, les art\u00e9facts produits par les communaut\u00e9s queer v\u00e9hiculent le message d\u2019une sexualit\u00e9 activement voulue par toustes les partenaires. Le consentement est un continuum allant de l\u2019enthousiasme \u00e0 l\u2019acceptation r\u00e9sign\u00e9e et il est mis en lien avec les diff\u00e9rents rapports de pouvoir qui peuvent exister entre des individus. Il n\u2019est donc pas question d\u2019un \u00ab\u00a0non\u00a0\u00bb qui permettrait de r\u00e9soudre simplement toute situation \u00e9ventuellement probl\u00e9matique, mais bien de conversations abordant les complexit\u00e9s d\u2019un large \u00e9ventail de situations sexuelles, totalement omises par les art\u00e9facts institutionnels\u00a0: consommation d\u2019alcool et de drogues, pratiques BDSM, polyamour, rencontres sexuelles occasionnelles, travail du sexe, etc. Les art\u00e9facts \u00e9tudi\u00e9s mettent \u00e9galement en sc\u00e8ne des corps non binaires auxquels tout un\u00b7e chacun\u00b7e peut s\u2019identifier. Par ailleurs, plut\u00f4t que de recourir \u00e0 la fausse menace de sanctions l\u00e9gales, ils insistent sur l\u2019importance de reconna\u00eetre ses erreurs et de travailler \u00e0 reconstruire la confiance, non pas seulement avec ses partenaires pass\u00e9\u00b7e\u00b7s et futur\u00b7e\u00b7s, mais avec toute la communaut\u00e9.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">En juxtaposant les art\u00e9facts queer aux art\u00e9facts institutionnels, tous les discours sous-jacents \u00e0 la vision normalis\u00e9e du consentement apparaissent, ainsi que toutes les dyades charg\u00e9es \u00e9pist\u00e9mologiquement qui marquent l\u2019organisation culturelle moderne, pour parler avec Sedgwick (1990). L\u2019opposition homo\/h\u00e9t\u00e9ro est si marqu\u00e9e que l\u2019homosexualit\u00e9 n\u2019entre m\u00eame pas dans les repr\u00e9sentations du consentement. Le consentement a lieu dans le cadre d\u2019une interaction h\u00e9t\u00e9rosexuelle ou il n\u2019a pas lieu. L\u2019h\u00e9t\u00e9ronormativit\u00e9 appara\u00eet donc comme un pr\u00e9requis pour comprendre le script du consentement. En effet, celui-ci ne fonctionne que s\u2019il y a un c\u00f4t\u00e9 actif et un c\u00f4t\u00e9 passif, un qui initie la proposition et un qui l\u2019accepte ou la refuse. Or, la posture associ\u00e9e \u00e0 chacun des deux c\u00f4t\u00e9s refl\u00e8te ce qui est d\u00e9fini soit comme f\u00e9minin, soit comme masculin. Le f\u00e9minin et le masculin contiennent toutes les autres dualit\u00e9s modernes et le maintien de leur \u00ab\u00a0compl\u00e9mentarit\u00e9\u00a0\u00bb exige l\u2019exclusion de l\u2019homosexualit\u00e9 du monde des possibles.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Les r\u00e9actions qui ont suivi la d\u00e9nonciation de Maripier Morin par Safia Nolin, \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 2020<sup id=\"mfn-content-0000000036cd812c0000000041744f5a_15482-3\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"3\" data-mfn-post-scope=\"0000000036cd812c0000000041744f5a_15482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000036cd812c0000000041744f5a_15482-3\">3<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"3\">Le 7 juillet 2020, Safia Nolin a publi\u00e9 un t\u00e9moignage sur son compte Instagram dans lequel elle explique que, lors d\u2019une soir\u00e9e en 2018, Maripier Morin l\u2019a harcel\u00e9e sexuellement et a tenu des propos racistes \u00e0 son endroit.<\/span><\/span><span style=\"font-weight: 400\">, permettent d\u2019appr\u00e9hender concr\u00e8tement les effets de cette exclusion. \u00c0 cette \u00e9poque, nous \u00e9tions en pleine troisi\u00e8me vague de d\u00e9nonciations de violences sexuelles, caract\u00e9ris\u00e9e \u00e0 la fois par le large spectre de comportements d\u00e9nonc\u00e9s, ainsi que par une condamnation quasi syst\u00e9matique de la part du public \u00e0 l\u2019endroit des personnes vis\u00e9es par les d\u00e9nonciations. Dans ce cas, pourtant, les r\u00e9actions ont \u00e9t\u00e9 beaucoup plus polaris\u00e9es. Plusieurs semblaient incapables de reconna\u00eetre que Safia Nolin ait pu \u00eatre harcel\u00e9e et agress\u00e9e par Maripier Morin. Une telle r\u00e9action peut s\u2019expliquer par le fait que, bien qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019actes de violence en contexte homosexuel, les deux personnalit\u00e9s ne se situent pas \u00e0 la m\u00eame place par rapport aux normes de genre et de sexualit\u00e9. Alors que Safia Nolin est queer et lesbienne, donc doublement ill\u00e9gitime dans une soci\u00e9t\u00e9 h\u00e9t\u00e9ronormative, Maripier Morin incarne l\u2019id\u00e9al f\u00e9minin normatif, en plus d\u2019\u00eatre h\u00e9t\u00e9rosexuelle. Elle jouit d\u2019une double l\u00e9gitimit\u00e9. Or, si on se fie \u00e0 Seidman (2002), ce serait davantage en raison de sa d\u00e9viation par rapport aux normes de genre que Safia Nolin se serait vue nier son existence en tant que sujet sexuel et refuser le droit au consentement. En effet, Seidman remarque que les personnes homosexuelles qui se conforment aux normes de genre peuvent exister sans bousculer dramatiquement l\u2019id\u00e9al h\u00e9t\u00e9ronormatif. Ainsi, elles se voient accorder une place dans la culture populaire, en autant qu\u2019elles copient la norme h\u00e9t\u00e9rosexuelle. En r\u00e9sum\u00e9, la construction h\u00e9t\u00e9ronormative du consentement refuse la protection aux sujets sexuellement dissidents et permet, du m\u00eame coup, que leurs voix ne soient pas entendues, que leurs limites ne soient pas respect\u00e9es et que les actes r\u00e9pr\u00e9hensibles commis \u00e0 leur endroit ne soient pas per\u00e7us comme tels.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Par ailleurs, Jackson (2006) offre une explication pouvant nous \u00e9clairer sur l\u2019omission, dans les art\u00e9facts institutionnels, d\u2019une pluralit\u00e9 de contextes et de pratiques sexuelles. Elle souligne que l\u2019h\u00e9t\u00e9rosexualit\u00e9 est un lieu d\u2019intersection entre la sexualit\u00e9 et la vie sociale et que, par cons\u00e9quent, l\u2019h\u00e9t\u00e9ronormativit\u00e9 doit \u00eatre comprise non seulement comme une norme sexuelle, mais, plus largement, comme une norme r\u00e9gissant le social et dictant la \u00ab\u00a0vie normale\u00a0\u00bb. On comprend ainsi pourquoi les campagnes de sensibilisation au consentement produites par les milieux institutionnels invisibilisent la consommation d\u2019alcool et de drogues, le BDSM, le polyamour, les rencontres sexuelles occasionnelles et le travail du sexe. Bien que ces contextes et pratiques ne rel\u00e8vent ni de l\u2019h\u00e9t\u00e9rosexualit\u00e9 ni de l\u2019homosexualit\u00e9, elles d\u00e9rogent \u00e0 ce qui est consid\u00e9r\u00e9 comme \u00ab\u00a0normal\u00a0\u00bb et, par association, \u00ab\u00a0bon\u00a0\u00bb.<\/span><\/p>\n<p><b>Complexifier le consentement sexuel\u00a0: apports des pratiques queer<\/b><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Si les repr\u00e9sentations queer du consentement sexuel mettent en exergue le caract\u00e8re genr\u00e9 et h\u00e9t\u00e9ronorm\u00e9 du consentement \u00ab\u00a0traditionnel\u00a0\u00bb ainsi que les effets d\u2019exclusion produits en vertu de ce qu\u2019on pourrait appeler un droit au consentement, les pratiques queer permettent, quant \u00e0 elles, de le complexifier. Quatre \u00e9l\u00e9ments m\u2019apparaissent essentiels dans les d\u00e9marches queer : les nuances (plut\u00f4t que la fronti\u00e8re), les relations de pouvoir (plut\u00f4t que le sch\u00e9ma victime\/agresseur), les affects et le consentement critique (plut\u00f4t que la prise de d\u00e9cision rationnelle) et, finalement, la collectivit\u00e9 (plut\u00f4t que l\u2019individu).\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Dans une entrevue, le\u00b7a militant\u00b7e queer Oxymore (2015) explique ceci\u00a0: \u00ab\u00a0Apprendre \u00e0 dire non va de pair avec apprendre \u00e0 dire oui parce qu\u2019il faut, pour pouvoir poser une limite, reconna\u00eetre ce dont on a envie, ce dont on n\u2019a pas envie, avoir appris \u00e0 identifier \u2013 et \u00e0 accepter \u2013 toutes les zones de flou o\u00f9 l\u2019on n\u2019est pas s\u00fbr.e de ce que l\u2019on veut, o\u00f9 l\u2019on peut changer d\u2019avis, o\u00f9 l\u2019on prend des risques (se replonger dans un \u00e9v\u00e9nement traumatique par exemple).\u00a0\u00bb (p.115) Oxymore \u00e9voque ainsi une pratique du consentement qui s\u2019exprime en nuances et non seulement par \u00ab\u00a0oui\u00a0\u00bb ou par \u00ab\u00a0non\u00a0\u00bb. Cette fa\u00e7on d\u2019appr\u00e9hender les zones grises se d\u00e9marque du continuum de la violence sexuelle de Kelly<sup id=\"mfn-content-0000000036cd812c0000000041744f5a_15482-4\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"4\" data-mfn-post-scope=\"0000000036cd812c0000000041744f5a_15482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000036cd812c0000000041744f5a_15482-4\">4<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"4\">Kelly (1987) \u00e9tablit un continuum de la violence sexuelle o\u00f9 choix, pression, contrainte et force ne sont pas des cat\u00e9gories marqu\u00e9es distinctement.<\/span><\/span><span style=\"font-weight: 400\"> (1987) qui se centre sur le degr\u00e9 de coercition. Les propos d\u2019Oxymore \u00e9voquent, quant \u00e0 eux, un spectre entre le \u00ab\u00a0oui\u00a0\u00bb et le \u00ab\u00a0non\u00a0\u00bb qui reconna\u00eet entre autres la complexit\u00e9 des subjectivit\u00e9s et l\u2019intrication entre plaisir et danger.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Puisque le queer embrasse une vision poststructuraliste o\u00f9 les subjectivit\u00e9s sont produites \u00e0 travers les discours dominants, les normes et les structures sociales, le pouvoir est envisag\u00e9 comme formant partie int\u00e9grante de la sexualit\u00e9. Le v\u00e9cu des personnes queer \u00e9tant souvent marqu\u00e9 par la violence qu\u2019engendre l\u2019h\u00e9t\u00e9ronormativit\u00e9, replonger dans ses traumas et jouer consciemment avec le pouvoir peuvent s\u2019av\u00e9rer des \u00e9l\u00e9ments constitutifs de la sexualit\u00e9. Les adeptes du BDSM le reconnaissent d\u2019ailleurs, incitant certain\u00b7e\u00b7s d\u2019entre elleux \u00e0 pr\u00e9f\u00e9rer le principe \u00ab\u00a0<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">risk aware consensual kink<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">\u00a0\u00bb au plus ancien \u00ab\u00a0<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">safe, sane and consensual<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">\u00a0\u00bb (Barker, 2013). Les subjectivit\u00e9s compl\u00e8tement saines, tout comme les activit\u00e9s sexuelles exemptes de risques, n\u2019existent pas, mais cela ne veut en aucun cas dire que le consentement est impossible. Au contraire, acc\u00e9der aux divers pans de l\u2019exp\u00e9rience sexuelle exige une conception et une pratique du consentement permettant de s\u2019aventurer hors des balises h\u00e9t\u00e9ronormatives et du sch\u00e9ma victime\/agresseur. \u00c0 cet effet, Oxymore dit ceci\u00a0: \u00ab\u00a0On ne peut pas, comme peuvent le faire les f\u00e9ministes h\u00e9t\u00e9ros, s\u2019allier entre femmes-potentiellement-cibles-de-la-violence-de-nos-oppresseurs, parce que les gouines violent les gouines, les trans exercent de la violence conjugale sur les trans\u2026 Bref les agresseurs, c\u2019est nous, et les cibles, c\u2019est nous aussi.\u00a0\u00bb (p.118) Cette situation explique sans doute, en partie, l\u2019attention et l\u2019analyse plus affin\u00e9es que les communaut\u00e9s queer portent aux relations de pouvoir et \u00e0 leurs impacts sur la sexualit\u00e9.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Dans une \u00e9tude r\u00e9alis\u00e9e aupr\u00e8s de communaut\u00e9s BDSM bi-trans-queer, Bauer (2021) remarque que les outils de consentement propres au BDSM sont utilis\u00e9s de mani\u00e8re beaucoup plus critique dans ces communaut\u00e9s que dans celles \u00e0 majorit\u00e9 h\u00e9t\u00e9rosexuelle. Puisque les premi\u00e8res ont davantage conscience des limites de ces outils, elles sont beaucoup plus sensibles aux rapports de pouvoir, notamment lors de la n\u00e9gociation des param\u00e8tres d\u2019une future rencontre. Plusieurs personnes interview\u00e9es par Bauer expriment que, durant les n\u00e9gociations, une responsabilit\u00e9 accrue revient au\u00b7\u00e0 la <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">dom<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\"> et\/ou \u00e0 la personne la plus exp\u00e9riment\u00e9e. De plus, le\u00b7a <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">sub<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\"> doit se voir accorder plus de pouvoir. Bauer note \u00e9galement que plusieurs dynamiques de pouvoir sont prises en compte\u00a0: celles qui d\u00e9coulent de structures sociales \u2013 le genre, la race, la classe et les capacit\u00e9s \u2013 mais aussi celles attribuables au v\u00e9cu plus individuel, tels le manque d\u2019exp\u00e9rience ou les vuln\u00e9rabilit\u00e9s propres \u00e0 chacun\u00b7e.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Les vuln\u00e9rabilit\u00e9s, qui entrem\u00ealent pouvoir et affects, peuvent influencer la capacit\u00e9 des partenaires \u00e0 recourir aux <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">safewords<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, souligne Bauer. M\u00eame si ceux-ci font partie de la bo\u00eete \u00e0 outils du consentement dans les communaut\u00e9s BDSM, leur utilisation demande du courage. Ainsi, loin d\u2019\u00eatre un processus rationnel, le consentement est teint\u00e9 par les subjectivit\u00e9s de chacun\u00b7e. \u00c0 ce sujet, Oxymore consid\u00e8re important d\u2019\u00eatre attentif\u00b7ve aux signaux corporels qui lui indiquent s\u2019iel veut ou ne veut pas quelque chose. Cependant, reconna\u00eetre de tels signaux n\u2019advient pas spontan\u00e9ment; il faut s\u2019y entra\u00eener. Or, beaucoup d\u2019\u00e9tudes sur la sexualit\u00e9 h\u00e9t\u00e9ro empruntent le prisme de la n\u00e9gociation des rapports sexuels (Powell, 2008; Burkett et Hamilton, 2012; Cense et <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">al<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">., 2018; Fahs et <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">al<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">., 2020). Ce faisant, elles s\u2019int\u00e9ressent uniquement au moment de la rencontre sexuelle pour t\u00e9moigner de la fa\u00e7on dont les normes de genre, tout particuli\u00e8rement chez les femmes, contraignent la n\u00e9gociation du consentement. Les pratiques queer rem\u00e9dient donc \u00e0 un autre angle mort du consentement h\u00e9t\u00e9ronormatif, soit sa temporalit\u00e9 restreinte.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Enfin, dans les communaut\u00e9s queer, le consentement tend \u00e0 \u00eatre per\u00e7u autant comme une responsabilit\u00e9 individuelle que collective. Les membres des communaut\u00e9s queer s\u2019\u00e9duquent au consentement via des ateliers et la production de <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">zines<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">. Oxymore \u00e9voque des ateliers o\u00f9 les participant\u00b7e\u00b7s s\u2019exercent pour apprendre \u00e0 communiquer \u00ab\u00a0franchement, clairement et dans le d\u00e9tail\u00a0\u00bb (p.15). Ce qui est en jeu, selon iel, est une profonde modification de la culture communautaire qui va bien au-del\u00e0 de l\u2019activit\u00e9 sexuelle et qui passe par des r\u00e9troactions quotidiennes sur les agissements de chacun\u00b7e et par l\u2019accompagnement des personnes dans leur processus de cheminement et\/ou de gu\u00e9rison. Oxymore explique aussi que, lorsque du mal a \u00e9t\u00e9 fait, il y a une responsabilit\u00e9 collective \u00e0 le r\u00e9parer. Cela int\u00e8gre la prise en compte d\u2019un sentiment de justice, la restauration de la confiance et la mise en place de solutions pour que la communaut\u00e9 continue \u00e0 avancer ensemble. En somme, les membres ont une responsabilit\u00e9 individuelle quant \u00e0 leurs agissements, mais celle-ci est support\u00e9e collectivement.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><b>Red\u00e9finir radicalement la notion de consentement sexuel\u00a0<\/b><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Ce tour d\u2019horizon de quelques pratiques queer du consentement me semble ouvrir vers sa resignification. Alors que dans sa version h\u00e9t\u00e9ronormative, il appara\u00eet souvent comme un moment, les communaut\u00e9s queer tendent davantage \u00e0 l\u2019envisager comme un processus, une pratique, une culture, ou encore, une \u00e9thique (Livingston, 2015; Oxymore, 2019; Bauer, 2021). Quand le consentement est consid\u00e9r\u00e9 comme un instant pr\u00e9cis, il ne devient g\u00e9n\u00e9ralement visible que lorsqu\u2019une limite a \u00e9t\u00e9 franchie; autrement dit, lorsqu\u2019il y a bris de consentement. Au sein des communaut\u00e9s queer, le consentement a lieu bien en amont de tout acte sexuel. Pour Livingston (2015), il signifie la n\u00e9gociation, toujours en cours, de multiples \u00e9l\u00e9ments pratiques\u00a0: les limites, le pouvoir, les privil\u00e8ges, la pr\u00e9sence, la divulgation, le risque, le respect, la r\u00e9ciprocit\u00e9, la repr\u00e9sentation, la responsabilisation communautaire, etc. Plut\u00f4t que de parler de consentement, Livingston propose les expressions \u00ab\u00a0vocabulaire \u00e9rotique\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0litt\u00e9ratie sexuelle\u00a0\u00bb, ou encore, \u00ab\u00a0\u00e9thique du consentement\u00a0\u00bb. Ces expressions rendent compte des multiples dimensions auxquelles il est n\u00e9cessaire de s\u2019attarder si l\u2019on aspire \u00e0 la d\u00e9mocratisation des relations, sexuelles et autres, respectueuses et \u00e9panouies, pour toustes. Dans une tentative de synth\u00e8se des apports de la culture et des communaut\u00e9s queer \u00e0 propos du consentement, Livingston livre un plaidoyer en faveur d\u2019un consentement \u00ab\u00a0<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">as self-care and community care, a set of practices \u2014cultural and situational, embodied and deeply emotional\u2014to aid in our resilience.<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">\u00a0\u00bb (p.154)<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Enfin, envisager le consentement en ces termes permet aussi de d\u00e9construire le rapport qu\u2019il entretient avec les notions de droit et de propri\u00e9t\u00e9. Lorsqu\u2019on conserve le vocabulaire qui a permis une oppression, et la fa\u00e7on de penser qu\u2019il sous-tend, on risque de reproduire insidieusement des rapports de pouvoir. Lord l\u2019exprimait, en 1979, dans son allocution <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">The master\u2019s tools will never dismantle the master\u2019s house<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">. Ainsi, plut\u00f4t que de poss\u00e9der un corps dont il faut assurer la souverainet\u00e9, les pratiques queer visent une plus grande incarnation \u2013 nous n\u2019avons pas un corps, nous <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">sommes<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\"> notre corps \u2013 et le d\u00e9veloppement de relations bas\u00e9es sur l\u2019intersubjectivit\u00e9. Au lieu de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 partir des notions de souverainet\u00e9, d\u2019autonomie et d\u2019ind\u00e9pendance, les pratiques queer invitent \u00e0 l\u2019interd\u00e9pendance et aux soins des autres.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><b>Possibilit\u00e9s et limites des apports queer au sein d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 h\u00e9t\u00e9ronormative<\/b><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Bien que le queer permette de sortir du script h\u00e9t\u00e9ronormatif qui positionne les hommes comme potentiels agresseurs et les femmes comme potentielles victimes, il n\u2019en demeure pas moins que ce script repr\u00e9sente la r\u00e9alit\u00e9 sociologique de la sexualit\u00e9 h\u00e9t\u00e9ronormative et des violences qu\u2019elle engendre. Une telle repr\u00e9sentation du consentement produit donc des effets paradoxaux. En se faisant le miroir des rapports de pouvoir hommes-femmes, elle met en garde chacun\u00b7e contre les dangers genr\u00e9s qu\u2019iel encourt (commettre une agression\/se faire agresser). Cependant, cela contribue aussi \u00e0 reproduire un script sexuel (Gagnon et Simon, 1973) et des rapports de pouvoir qui, \u00e0 leur tour, suscitent les effets dangereux dont la promotion du consentement cherche \u00e0 pr\u00e9munir.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">L\u2019analyse des rapports sociaux de sexe demeure ainsi pertinente pour attirer l\u2019attention sur les fa\u00e7ons dont la domination masculine et la soci\u00e9t\u00e9 h\u00e9t\u00e9ropatriarcale contraignent l\u2019expression du consentement. Quant \u00e0 elle, l\u2019adoption d\u2019une perspective queer permet de rendre compte des autres rapports de pouvoir en jeu (race, classe, capacit\u00e9, etc.) et de scripts sexuels alternatifs. Ces derniers sont \u00e0 la fois des discours, qui octroient une plus grande marge de libert\u00e9 aux individus, mais aussi d\u2019autres fa\u00e7ons concr\u00e8tes et d\u00e9j\u00e0 pratiqu\u00e9es de construire la r\u00e9alit\u00e9 sociale. Autrement dit, le script du consentement h\u00e9t\u00e9ronormatif n\u2019est jamais repris tel quel par les individus, m\u00eame dans le cadre d\u2019une interaction h\u00e9t\u00e9rosexuelle. C\u2019est pourquoi \u00e9tudier les conditions sous lesquelles l\u2019h\u00e9t\u00e9ronormativit\u00e9 \u00e9choue, est contourn\u00e9e ou ren\u00e9goci\u00e9e au moment des rencontres sexuelles, m\u2019appara\u00eet une piste int\u00e9ressante.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">N\u00e9anmoins, on ne peut ignorer les fa\u00e7ons dont les subjectivit\u00e9s genr\u00e9es affectent les pratiques de consentement. La socialisation genr\u00e9e favorise l\u2019\u00e9mergence de sujets f\u00e9minins et masculins fid\u00e8les aux attentes qui se profilent derri\u00e8re le script du consentement h\u00e9t\u00e9ronormatif. Les femmes int\u00e9riorisent g\u00e9n\u00e9ralement une certaine passivit\u00e9 et un d\u00e9sir de plaire, de se conformer aux attentes des autres, particuli\u00e8rement des hommes. Souvent, elles objectifient leur propre corps et \u00e9prouvent plus de difficult\u00e9s \u00e0 se construire comme sujet d\u00e9sirant et non seulement comme objet d\u00e9sir\u00e9. Les hommes, \u00e0 l\u2019inverse, int\u00e9riorisent l\u2019id\u00e9e qu\u2019ils ont des pr\u00e9rogatives sexuelles, qu\u2019ils se doivent d\u2019objectifier les femmes et d\u2019\u00e9prouver continuellement du d\u00e9sir pour incarner leur masculinit\u00e9. Cons\u00e9quemment, les sujets chez qui l\u2019int\u00e9gration de la matrice h\u00e9t\u00e9rosexuelle<sup id=\"mfn-content-0000000036cd812c0000000041744f5a_15482-5\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"5\" data-mfn-post-scope=\"0000000036cd812c0000000041744f5a_15482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000036cd812c0000000041744f5a_15482-5\">5<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"5\">Concept se r\u00e9f\u00e9rant \u00e0 l\u2019articulation des cat\u00e9gories de sexe, genre et d\u00e9sir en fonction d\u2019une sexualit\u00e9 reproductive (concordance du sexe et du genre et d\u00e9sir vers le sexe\/genre oppos\u00e9).<\/span><\/span><span style=\"font-weight: 400\"> (Butler, 2005 [1990]) a bien fonctionn\u00e9 \u2013 les femmes cis h\u00e9t\u00e9ros et les hommes cis h\u00e9t\u00e9ros \u2013 constituent des subjectivit\u00e9s plus r\u00e9sistantes \u00e0 une pratique queer du consentement. Dans leur processus de subjectivation, les personnes queer ont, pour leur part, d\u00e9vi\u00e9 de cette matrice, limitant l\u2019identification aux scripts sexuels genr\u00e9s.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">N\u00e9anmoins, personne n\u2019\u00e9chappe compl\u00e8tement au pouvoir disciplinaire et \u00e0 ses sch\u00e9mas h\u00e9t\u00e9ronormatifs, lesquels peuvent se reproduire \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de relations queer. Toutefois, l\u2019intervalle performatif (Green, 2007), soit l\u2019\u00e9cart entre le <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">faire<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\"> (agir comme une femme ou un homme) et l\u2019identit\u00e9 (je suis une femme ou un homme), n\u2019est pas le m\u00eame chez les personnes cis h\u00e9t\u00e9ros et les personnes queer. Des \u00e9checs performatifs r\u00e9p\u00e9t\u00e9s peuvent entra\u00eener une prise de conscience de cet intervalle, suivie du refus d\u2019un quelconque statut ontologique binaire et du choix d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 de performer autre chose. Les personnes qui performent plut\u00f4t bien leur genre, quant \u00e0 elles, se confrontent g\u00e9n\u00e9ralement moins \u00e0 la dissonance et sont plus en ad\u00e9quation avec la matrice h\u00e9t\u00e9rosexuelle. Par cons\u00e9quent, ces personnes, cis h\u00e9t\u00e9ros, auront davantage tendance \u00e0 s\u2019identifier et \u00e0 reproduire les scripts sexuels h\u00e9t\u00e9ronormatifs, et, donc, \u00e0 envisager le consentement dans sa version binaire, laquelle est en tout point insuffisante.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">D\u00fb \u00e0 son fonctionnement simpliste qui ignore l\u2019influence de bon nombre de facteurs sur la sexualit\u00e9, le consentement h\u00e9t\u00e9ronormatif, comme le remarque Suzanne Zaccour (2019) dans <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">La fabrique du viol<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, est \u00ab\u00a0un standard <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">minimum<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, la ligne qui s\u00e9pare la l\u00e9galit\u00e9 du crime\u00a0\u00bb (p.135). Il n\u2019est cependant pas rare qu\u2019il \u00e9choue m\u00eame sur ce plan, ne r\u00e9ussissant pas \u00e0 pr\u00e9venir les violences sexuelles. Or, la th\u00e9orie queer, en insistant sur le r\u00f4le des discours, tend parfois \u00e0 minimiser les violences concr\u00e8tes qui s\u2019exercent sur les corps. Les pratiques queer rem\u00e9dient toutefois \u00e0 ce manquement en s\u2019attaquant \u00e0 la fois aux discours et \u00e0 leurs effets mat\u00e9riels. Elles prennent aussi davantage en consid\u00e9ration comment les normes de genre et de sexualit\u00e9 sont influenc\u00e9es par la race et la classe. Comme le souligne Skeggs (2004), la capacit\u00e9 \u00e0 comprendre sa vie sexuelle et \u00e0 se fabriquer un <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">moi<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\"> sexuel est intimement li\u00e9e \u00e0 son capital culturel et aux ressources accessibles \u00e0 chaque personne.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><b>Vers une culture du consentement<\/b><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">En guise de conclusion, je voudrais aborder certaines conditions de possibilit\u00e9 d\u2019une culture du consentement. Les personnes queer, \u00e0 l\u2019instar de la plupart des personnes marginalis\u00e9es, se regroupent en communaut\u00e9s, de mani\u00e8re intentionnelle. Comme je l\u2019ai mentionn\u00e9 plus t\u00f4t, ces communaut\u00e9s jouent un r\u00f4le fondamental dans l\u2019\u00e9ducation au consentement et dans la responsabilisation collective pour s\u2019assurer du respect de celui-ci. \u00c9tant donn\u00e9 leur correspondance \u00e0 la norme, les personnes cis h\u00e9t\u00e9ros appartiennent \u00e0 la communaut\u00e9 majoritaire, laquelle est implicite et abstraite. Dans de telles conditions, il est beaucoup plus difficile d\u2019arriver \u00e0 mettre en place un processus de responsabilisation collective. Quand on rencontre une nouvelle personne, il est ardu de savoir quel est son degr\u00e9 de sensibilisation et de compr\u00e9hension du consentement sexuel. De plus, \u00e9tant donn\u00e9 que la communaut\u00e9 est si vaste, il est presque impossible, collectivement, de tenir une personne responsable de ses actes. C\u2019est peut-\u00eatre en partie ce qui explique que les revendications post #MeToo se centrent beaucoup autour d\u2019une r\u00e9forme des syst\u00e8mes de justice. Cette orientation strat\u00e9gique laisse cependant perplexe lorsqu\u2019on consid\u00e8re que les syst\u00e8mes de justice modernes participent de la reproduction de la domination h\u00e9t\u00e9ropatriarcale et engendrent de la victimisation secondaire<sup id=\"mfn-content-0000000036cd812c0000000041744f5a_15482-6\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"6\" data-mfn-post-scope=\"0000000036cd812c0000000041744f5a_15482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000036cd812c0000000041744f5a_15482-6\">6<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"6\">Fait, pour une personne, de faire face \u00e0 des r\u00e9actions n\u00e9gatives, \u00e0 des attitudes de minimisation ou \u00e0 de l&rsquo;insensibilit\u00e9 de la part d&rsquo;une personne ou d&rsquo;une institution, en regard de l&rsquo;acte de violence dont elle a pr\u00e9alablement \u00e9t\u00e9 victime (Grand dictionnaire terminologique de l\u2019Office qu\u00e9b\u00e9cois de la langue fran\u00e7aise). Les productions documentaires qu\u00e9b\u00e9coises <em>La parfaite victime<\/em> (N\u00e9ron et Perreault, 2021) et <em>T\u2019as juste \u00e0 porter plainte<\/em> (Clermont-Dion, 2021) illustrent tr\u00e8s bien ce ph\u00e9nom\u00e8ne. <\/span><\/span><span style=\"font-weight: 400\">. Les personnes marginalis\u00e9es, dont les personnes queer, ont compris depuis bien longtemps que les syst\u00e8mes de justice ne constituent pas une avenue \u00e9mancipatrice. Les efforts pour faire advenir une culture du consentement ne devraient pas miser sur des syst\u00e8mes qui ne peuvent qu\u2019intervenir <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">a posteriori<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\"> des violences, tout en r\u00e9affirmant une vision binaire du consentement et le sch\u00e9ma victime\/agresseur. En termes de responsabilisation collective, l\u2019initiative <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">Dis Son Nom<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\"><sup id=\"mfn-content-0000000036cd812c0000000041744f5a_15482-7\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"7\" data-mfn-post-scope=\"0000000036cd812c0000000041744f5a_15482\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-0000000036cd812c0000000041744f5a_15482-7\">7<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"7\"><em>Dis Son Nom<\/em> est un mouvement contre les inconduites sexuelles qui tient une liste des abuseureuses pr\u00e9sum\u00e9\u00b7e\u00b7s du Qu\u00e9bec \u00e0 partir des d\u00e9nonciation publiques et des d\u00e9nonciations re\u00e7ues par le biais de sa messagerie priv\u00e9e.<\/span><\/span><span style=\"font-weight: 400\">, qui a vu le jour dans la foul\u00e9e de la vague de d\u00e9nonciations de l\u2019\u00e9t\u00e9 2020, appara\u00eet plus pertinente. N\u00e9anmoins, tout comme l\u2019institution judiciaire, elle intervient <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">a posteriori<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\"> des violences et selon le m\u00eame sch\u00e9ma binaire victime\/agresseur.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Que ce soit pour porter plainte pour harc\u00e8lement ou agression sexuelle, ou pour faire une d\u00e9nonciation par le biais de <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">Dis Son Nom<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, il faut d\u2019abord se reconna\u00eetre en tant que victime. Or, les exp\u00e9riences sexuelles, plus ou moins positives, qui se situent le long du spectre du consentement, ne suscitent pas n\u00e9cessairement une telle auto-identification. Y a-t-il, d\u00e8s lors, autres choses \u00e0 esp\u00e9rer de l\u2019\u00e8re post #MeToo? Selon Patil et Puri (2021), #MeToo a suscit\u00e9 l\u2019\u00e9mergence de ce que Fraser (1990) appelle des contre-publics, c\u2019est-\u00e0-dire des groupes sociaux subordonn\u00e9s qui produisent des interpr\u00e9tations oppositionnelles des identit\u00e9s, int\u00e9r\u00eats et besoins qui leur sont traditionnellement associ\u00e9s. Par exemple, Hu et ses coll\u00e8gues (2020) ont \u00e9tudi\u00e9 la fa\u00e7on dont certaines femmes mobilisent le narratif de #MeToo pour comprendre comment leur corps a \u00e9t\u00e9 docilis\u00e9 et pour amorcer un processus de subjectivation ancr\u00e9 dans la r\u00e9sistance et la red\u00e9finition de leur f\u00e9minit\u00e9. En effet, les constructions narratives que constituent les t\u00e9moignages, histoires et r\u00e9cits personnels jouent un r\u00f4le social important (Epston et White, 1990; Plummer, 1995). En exprimant une parole collective, ils participent d\u2019un processus d\u2019\u00e9mancipation et servent de leviers de transformation sociale (Nengeh et <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">al.<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, 2017). Pour le dire dans un langage queer, des \u00e9tudes montrent que le mouvement #MeToo favorise une certaine red\u00e9finition et subversion des normes de genre f\u00e9minines.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Enfin, selon Pelligrini (2018), #MeToo a permis de s\u2019\u00e9loigner du formatage des d\u00e9finitions l\u00e9gales et administratives de ce qui peut \u00eatre dit et connu, ouvrant de nouveaux sites discursifs o\u00f9 la sexualit\u00e9 peut \u00eatre discut\u00e9e avec une plus grande complexit\u00e9 et, possiblement, une plus grande fluidit\u00e9. Les personnes cis h\u00e9t\u00e9ros devraient profiter de l\u2019ouverture de ces nouveaux sites discursifs pour entamer une d\u00e9marche queer visant \u00e0 probl\u00e9matiser ce qu\u2019elles trouvent normal et tenter une certaine subversion des scripts sexuels h\u00e9t\u00e9ronormatifs, dont celui du consentement. Au final, ce que le queer met en \u00e9vidence est le paradoxe insurmontable entre, d\u2019une part, le d\u00e9sir d\u2019instaurer une culture du consentement et, d\u2019autre part, l\u2019attachement aux codes de la culture h\u00e9t\u00e9ronormative. Si nous ne voulons pas que #MeToo ait \u00e9t\u00e9 un simple moment, une mise en visibilit\u00e9 plut\u00f4t qu\u2019un r\u00e9el mouvement ancr\u00e9 dans l\u2019action, comme l\u2019affirme Boyle (2019), alors il faut d\u00e9passer les constats. Dans <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">Un appartement sur Uranus<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, Preciado \u00e9crit\u00a0: \u00ab Ce que nous appelons subjectivit\u00e9 n\u2019est que la cicatrice qui, sur la multiplicit\u00e9 de ce que nous aurions pu \u00eatre, laisse apparente la plaie de cette fracture [la division caus\u00e9e par la norme] \u00bb (2019, p.24). Suivant Preciado, je nous invite toustes \u00e0 rechercher cette multiplicit\u00e9 en nous pour que se dessinent des chemins vers l\u2019intersubjectivit\u00e9, condition <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">sine qua non<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\"> d\u2019une culture du consentement \u00e0 na\u00eetre.\u00a0<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Depuis #MeToo, comme bien d\u2019autres, je r\u00e9fl\u00e9chis beaucoup \u00e0 la question du consentement sexuel. J\u2019ai m\u00eame d\u00e9cid\u00e9 de r\u00e9diger une th\u00e8se sur le sujet. 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A comparison of understandings of \tconsent in 50 shades of Grey and on the BDSM blogosphere. <em>Sexualities, 16<\/em>(8), \t896\u2011914. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1177\/1363460713508881\">https:\/\/doi.org\/10.1177\/1363460713508881<\/a> \r\n\r\nBauer, Robin. (2021). Queering consent: Negotiating critical consent in les-bi-trans-queer \tBDSM contexts. <em>Sexualities, 24<\/em>(5-6), 767-783. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1177\/1363460720973902\">https:\/\/doi.org\/10.1177\/1363460720973902 <\/a>\r\n\r\nBilge, Sirma. (2015). Le blanchiment de l\u2019intersectionnalit\u00e9. <em>Recherches f\u00e9ministes, 28<\/em>(2), 9-32.\r\n\r\nBoyle, Karen. (2019). <em>#MeToo, Weinstein and Feminism<\/em>. Palgrave Mcmillan.\r\n\r\nButler, Judith. (2005). <em>Trouble dans le genre. Pour un f\u00e9minisme de la subversion<\/em>. La \tD\u00e9couverte. \r\n\r\nClermont-Dion, L\u00e9a. (r\u00e9alis.) 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