{"id":15470,"date":"2026-03-25T19:31:14","date_gmt":"2026-03-25T19:31:14","guid":{"rendered":"https:\/\/revues.uqam.ca\/feminetudes\/?post_type=articles&#038;p=15470"},"modified":"2026-03-25T19:31:15","modified_gmt":"2026-03-25T19:31:15","slug":"le-malheur-des-uns-fait-le-bonheur-des-autres-marginalite-et-empowerment-dans-la-cousine-bette-dhonore-de-balzac","status":"publish","type":"articles","link":"https:\/\/revues.uqam.ca\/feminetudes\/articles\/le-malheur-des-uns-fait-le-bonheur-des-autres-marginalite-et-empowerment-dans-la-cousine-bette-dhonore-de-balzac\/","title":{"rendered":"Le malheur des uns fait le bonheur des autres\u00a0: marginalit\u00e9 et <i>empowerment<\/i> dans <i>La Cousine Bette<\/i> d&rsquo;Honor\u00e9 de Balzac"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"font-weight: 400\">Dans le premier chapitre de son essai <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">Sorci\u00e8res\u00a0: La puissance invaincue des femmes<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, la journaliste et essayiste Mona Chollet \u00e9met l\u2019hypoth\u00e8se\u00a0que \u00ab\u00a0[l]a piti\u00e9 r\u00e9serv\u00e9e aux femmes c\u00e9libataires pourrait bien dissimuler une tentative de conjurer la menace qu\u2019elles repr\u00e9sentent<sup id=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-1\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"00000000638ff9250000000049f001b8_15470\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-1\">1<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\">Mona Chollet, <em>Sorci\u00e8res : La puissance invaincue des femmes<\/em>, Paris, Zones, 2018, p. 56.<\/span><\/span><span style=\"font-weight: 400\">\u00a0\u00bb. Objets de piti\u00e9, objets de soup\u00e7ons, les femmes qui ne sont ni \u00e9pouses ni m\u00e8res ont effectivement une port\u00e9e subversive, en ce que leur statut remet en question, ouvertement ou non, l\u2019ordre patriarcal qui d\u00e9signe l\u2019\u00e9pouse et la m\u00e8re comme seuls r\u00f4les l\u00e9gitimes pour une femme ayant atteint l\u2019\u00e2ge adulte. Or, cette menace, si puissante soit-elle, reste d\u2019ordre symbolique, contrairement \u00e0 ce qui se joue dans <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">La Cousine Bette<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, o\u00f9 c\u2019est une menace bien concr\u00e8te qu\u2019incarne la vieille fille quant \u00e0 l\u2019ordre du monde qui l\u2019entoure. Cet avant-dernier roman de <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">La com\u00e9die humaine<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, paru en 1846, raconte en effet la vengeance d\u2019une vieille fille qui, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 toute sa vie victime du sort, d\u00e9cide d\u2019en devenir l\u2019agente en se lan\u00e7ant dans la \u00ab\u2009sape souterraine<sup id=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-2\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"00000000638ff9250000000049f001b8_15470\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-2\">2<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\">Honor\u00e9 de Balzac, <em>La Cousine Bette<\/em>, Paris, Librairie G\u00e9n\u00e9rale Fran\u00e7aise, coll. \u00ab Le livre de poche \u00bb, 2000, p. 204. Dor\u00e9navant, les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 cet ouvrage seront indiqu\u00e9es entre parenth\u00e8ses dans le corps du texte par le signe CB suivi du num\u00e9ro de page.<\/span><\/span><span style=\"font-weight: 400\">\u2009\u00bb de sa famille. Lisbeth Fischer, que l\u2019on surnomme Bette, a pass\u00e9 sa vie dans l\u2019ombre de sa cousine Adeline\u00a0: les deux femmes ont grandi ensemble en province jusqu\u2019\u00e0 ce que la belle Adeline fasse un v\u00e9ritable mariage de conte de f\u00e9es avec le baron Hulot d\u2019Ervy et qu\u2019elle quitte la campagne pour la ville, o\u00f9 elle a fait venir sa cousine quelques ann\u00e9es plus tard, un peu par piti\u00e9. Si Adeline est parfaitement agr\u00e9g\u00e9e \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 du Paris mondain, ce n\u2019est pas le cas de Lisbeth. Ne s\u2019\u00e9tant jamais mari\u00e9e et n\u2019ayant jamais tout \u00e0 fait r\u00e9ussi \u00e0 s\u2019acclimater \u00e0 la ville, la vieille fille m\u00e8ne une existence pauvre et solitaire en p\u00e9riph\u00e9rie d\u2019Adeline et de sa famille ; ceux-ci lui assurent une certaine protection, mais gardent toujours une grande condescendance \u00e0 son \u00e9gard. Malgr\u00e9 tout, Lisbeth trouve un peu de consolation en la pr\u00e9sence de son voisin Wenceslas Steinbock, un artiste polonais qui vit dans la mis\u00e8re et qu\u2019elle a pris sous son aile apr\u00e8s l\u2019avoir surpris en train de tenter de mettre fin \u00e0 ses jours. Or, quand elle apprend que la fille d\u2019Adeline projette d\u2019\u00e9pouser \u00ab\u00a0son\u00a0\u00bb Wenceslas, c\u2019est l\u2019injustice de trop pour Lisbeth qui d\u00e9cide alors de se venger avec l\u2019aide de sa voisine, la tr\u00e8s belle Val\u00e9rie Marneffe dont elle fera sa complice. Pour pr\u00e9cipiter la ruine de la famille Hulot, Lisbeth se permet tous les coups dans ce r\u00e9cit initialement publi\u00e9 en roman-feuilleton o\u00f9 se multiplient les sous-intrigues et les coups de th\u00e9\u00e2tre. Ainsi, en menant \u00e0 bien son projet de destruction, celle qui se voit confin\u00e9e \u00e0 la marge (sociale, g\u00e9ographique, romanesque) en fera peu \u00e0 peu l\u2019endroit \u00e0 partir duquel tout se joue \u2014 \u00e0 l\u2019insu de ceux et de celles qui croient d\u00e9tenir le pouvoir que leur usurpe peu \u00e0 peu la cousine Bette.<\/span><\/p>\n<p><b>Pouvoirs du liminaire<\/b><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Pour parler de la trajectoire que conna\u00eetra Lisbeth, il faut d\u2019abord comprendre quelle place elle occupe lorsque d\u00e9bute le r\u00e9cit. Lorsque le personnage de Crevel se pr\u00e9sente chez la famille Hulot dans l\u2019incipit, celle qui est pourtant l\u2019h\u00e9ro\u00efne du roman est introduite pour la toute premi\u00e8re fois au d\u00e9tour d\u2019une phrase sans grande importance et en des termes peu \u00e9logieux\u00a0: \u00ab\u2009Apr\u00e8s avoir salu\u00e9 le capitaine, mademoiselle Hortense Hulot sortit par une porte-fen\u00eatre en emmenant avec elle une vieille fille s\u00e8che qui paraissait plus \u00e2g\u00e9e que la baronne, quoiqu\u2019elle e\u00fbt cinq ans de moins.\u2009\u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p.\u00a025) Le ton est ainsi donn\u00e9 d\u2019entr\u00e9e de jeu\u00a0: anonyme et en retrait de ce qui se joue pour les membres de sa famille \u2014 la n\u00e9gociation du mariage d\u2019Hortense \u2014 Lisbeth est r\u00e9duite \u00e0 ce qu\u2019il convient d\u2019appeler, dans une perspective ethnocritique, son statut de personnage liminaire. Introduite par Marie Scarpa dans un article fondateur paru en 2009, la notion de personnage liminaire d\u00e9crit \u00ab\u2009ces figures bloqu\u00e9es sur les seuils, fig\u00e9es dans un entre-deux constitutif et d\u00e9finitif, \u201cinachev\u00e9es\u201d<sup id=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-3\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"3\" data-mfn-post-scope=\"00000000638ff9250000000049f001b8_15470\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-3\">3<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"3\">Marie Scarpa, \u00ab Le personnage liminaire \u00bb, <em>Romantisme<\/em>, vol. 145, no 3, 2009, p. 28.<\/span><\/span><span style=\"font-weight: 400\">\u2009\u00bb. Parmi tous les personnages pouvant \u00eatre pr\u00e9sent\u00e9s en ces termes, celui de la vieille fille se d\u00e9marque d\u2019ailleurs particuli\u00e8rement<sup id=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-4\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"4\" data-mfn-post-scope=\"00000000638ff9250000000049f001b8_15470\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-4\">4<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"4\">Cf. Marie Scarpa, <em>L\u2019\u00e9ternelle jeune fille. Une ethnocritique du \u00ab R\u00eave \u00bb de Zola<\/em>, Paris, Honor\u00e9 Champion, coll. \u00ab Romantisme et modernit\u00e9s \u00bb, 2021 [2009], 276 p.<\/span><\/span><span style=\"font-weight: 400\">\u00a0: \u00ab\u00a0Celle qui n\u2019est devenue dans l\u2019ordre patriarcal ni femme ni m\u00e8re est consid\u00e9r\u00e9e comme un \u00eatre \u201cimproductif\u201d ; de sa virginit\u00e9, de son sang menstruel que les relations conjugales et l\u2019enfantement n\u2019ont pas r\u00e9gul\u00e9 (\u00ab civilis\u00e9\u00a0\u00bb), elle garde la part de sauvagerie<sup id=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-5\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"5\" data-mfn-post-scope=\"00000000638ff9250000000049f001b8_15470\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-5\">5<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"5\">Marie Scarpa, \u00ab Le personnage liminaire \u00bb, <em>loc. cit.<\/em>, p. 31.<\/span><\/span><span style=\"font-weight: 400\">\u00a0\u00bb, explique Scarpa. Cette figure cristallise ainsi l\u2019id\u00e9e d\u2019un seuil non franchi (celui du mariage, dans ce cas) et du caract\u00e8re \u00ab\u2009inachev\u00e9\u2009\u00bb qui se voit attribu\u00e9 \u00e0 la c\u00e9libataire \u2014 le terme m\u00eame de \u00ab\u2009vieille fille\u2009\u00bb \u00e9tant particuli\u00e8rement r\u00e9v\u00e9lateur du statut de <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">femme <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">jamais atteint. Dans l\u2019univers balzacien, on peut d\u2019ailleurs consid\u00e9rer ce rat\u00e9 initiatique comme \u00e9tant d\u2019autant plus lourd de cons\u00e9quences que l\u2019on conna\u00eet l\u2019importance capitale qu\u2019ont les notions de r\u00e9seaux et d\u2019alliances dans le projet de <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">La com\u00e9die humaine<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">C\u2019est donc anonyme, mais d\u00e9sign\u00e9e sans \u00e9quivoque comme personnage liminaire qu\u2019est pr\u00e9sent\u00e9e Lisbeth qui ne s\u2019offusque pas de \u00ab\u00a0la fa\u00e7on dont la baronne s\u2019y pre[nd] pour les renvoyer, en la comptant pour presque rien\u2009\u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p.\u00a025). En effet, l\u2019h\u00e9ro\u00efne para\u00eet plut\u00f4t r\u00e9sign\u00e9e aux moqueries des membres de sa famille qui semblent avoir pris l\u2019habitude de railler plus ou moins affectueusement la cousine que le baron surnomme la \u00ab\u2009Ch\u00e8vre\u2009\u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p.\u00a060) et que son fr\u00e8re, le mar\u00e9chal, salue en lui disant tout bonnement \u00ab\u2009Vous voil\u00e0 bien, mauvaise graine qui n\u2019a pas voulu fleurir\u2009!\u2009\u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p.\u00a076). Si la famille Hulot n\u2019est pas tendre avec Lisbeth, la narration ne l\u2019est pas plus\u00a0: tant\u00f4t appel\u00e9e sans d\u00e9tours \u00ab\u2009cette\u00a0vierge\u2009\u00bb, tant\u00f4t compar\u00e9e \u00e0 un \u00ab\u2009fruit \u00e2pre\u2009\u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p.\u00a055), elle est constamment rappel\u00e9e \u00e0 son statut de vieille fille et \u00e0 sa laideur physique sur laquelle insiste le texte \u00e0 de nombreuses reprises. Au-del\u00e0 des clich\u00e9s de s\u00e9cheresse et de raideur qui caract\u00e9risent bien souvent la figure de la vieille fille, le portrait de Lisbeth \u00e9voque en effet \u00ab\u2009la noirceur tant physique que morale<sup id=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-6\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"6\" data-mfn-post-scope=\"00000000638ff9250000000049f001b8_15470\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-6\">6<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"6\">Roland Le Huenen, \u00ab L\u2019\u00e9criture du portrait f\u00e9minin dans La Cousine Bette \u00bb, dans Fran\u00e7oise van Rossum-Guyon et Michiel van Brederode (dir.), <em>Balzac et Les parents pauvres. Le cousin Pons, La cousine Bette<\/em>, Paris, Soci\u00e9t\u00e9 d\u2019\u00e9dition d\u2019enseignement sup\u00e9rieur, 1981, p. 79.<\/span><\/span><span style=\"font-weight: 400\">\u2009\u00bb\u00a0: \u00ab\u2009Paysanne des Vosges dans toute l\u2019extension du mot, maigre, brune, les cheveux d\u2019un noir luisant, les sourcils \u00e9pais et r\u00e9unis par un bouquet, les bras longs et forts, les pieds \u00e9pais, quelques verrues dans sa face longue et <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">simiesque<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">\u2009\u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p.\u00a054). Ainsi, non seulement son portrait \u00ab\u2009r\u00e9pon[d] par antith\u00e8se<sup id=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-7\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"7\" data-mfn-post-scope=\"00000000638ff9250000000049f001b8_15470\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-7\">7<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"7\"><em>Ibid.<\/em><\/span><\/span><span style=\"font-weight: 400\">\u2009\u00bb \u00e0 ceux de sa cousine Adeline, de sa petite cousine Hortense et de sa voisine Val\u00e9rie Marneffe \u2014 toutes les trois blondes et tr\u00e8s belles \u2014 mais il t\u00e9moigne \u00e9galement de ce qu\u2019implique dans la culture la laideur d\u2019une vieille fille. Comme l\u2019explique Claudine Sagaert dans son ouvrage <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">Histoire de la laideur f\u00e9minine<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, \u00ab\u2009il est impossible d\u2019envisager une vieille fille \u201cbelle\u201d<sup id=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-8\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"8\" data-mfn-post-scope=\"00000000638ff9250000000049f001b8_15470\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-8\">8<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"8\">Claudine Sagaert, <em>Histoire de la laideur f\u00e9minine<\/em>, Paris, Imago, 2015, [en ligne].<\/span><\/span><span style=\"font-weight: 400\">\u2009\u00bb puisque l\u2019on con\u00e7oit sa laideur \u00e0 la fois comme cause et comme cons\u00e9quence de son statut liminaire\u00a0: \u00ab\u2009coupable d\u2019\u00eatre rest\u00e9e vieille fille pour d\u00e9lit de laideur ou coupable d\u2019\u00eatre devenue laide pour avoir adopt\u00e9 un style de vie hors norme, la femme est dans les deux cas fautive<sup id=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-9\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"9\" data-mfn-post-scope=\"00000000638ff9250000000049f001b8_15470\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-9\">9<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"9\"><em>Ibid.<\/em><\/span><\/span><span style=\"font-weight: 400\">.\u2009\u00bb Elle explique qu\u2019il est g\u00e9n\u00e9ralement accept\u00e9 d\u00e8s la fin du XVIII<\/span><span style=\"font-weight: 400\">e\u00a0<\/span><span style=\"font-weight: 400\">si\u00e8cle qu\u2019\u00ab\u2009un corps f\u00e9minin bien r\u00e9gl\u00e9 dans ses menstruations comme dans ses grossesses est un corps sain<sup id=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-10\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"10\" data-mfn-post-scope=\"00000000638ff9250000000049f001b8_15470\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-10\">10<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"10\"><em>Ibid.<\/em><\/span><\/span><span style=\"font-weight: 400\">.\u2009\u00bb La r\u00e9gulation de la fertilit\u00e9 et de la maternit\u00e9 est ainsi consid\u00e9r\u00e9e comme garante de la sant\u00e9 des femmes dont la st\u00e9rilit\u00e9 impliquerait forc\u00e9ment un mauvais \u00e9tat de sant\u00e9 et cons\u00e9quemment, un enlaidissement du corps maladif. Dans cette optique, \u00ab\u2009la laideur f\u00e9minine devient un signal indiquant une d\u00e9naturation, un fourvoiement hors de la voie voulue par l\u2019esp\u00e8ce<sup id=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-11\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"11\" data-mfn-post-scope=\"00000000638ff9250000000049f001b8_15470\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-11\">11<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"11\"><em>Ibid.<\/em><\/span><\/span><span style=\"font-weight: 400\">.\u2009\u00bb La laideur de Lisbeth, constamment rappel\u00e9e au lecteur d\u00e8s les premi\u00e8res pages du roman, annonce donc sa marginalit\u00e9 et son \u00ab\u00a0immoralit\u00e9\u00a0\u00bb, la signalant d\u2019embl\u00e9e comme \u00ab\u2009d\u00e9r\u00e9gl\u00e9e\u2009\u00bb, coupable de sa propre laideur et surtout <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">d\u00e9natur\u00e9e<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">\u2009; l\u2019id\u00e9e qu\u2019elle ne serait en fait pas une \u00ab\u2009vraie femme\u2009\u00bb est d\u2019ailleurs r\u00e9currente \u00e0 travers le r\u00e9cit. D\u00e9j\u00e0 sugg\u00e9r\u00e9e par l\u2019image de la mauvaise graine qui n\u2019a pas fleuri<sup id=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-12\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"12\" data-mfn-post-scope=\"00000000638ff9250000000049f001b8_15470\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-12\">12<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"12\">Qui s\u2019oppose d\u2019ailleurs \u00e0 ce que l\u2019on a coutume d\u2019appeler la \u00ab jeune fille en fleurs \u00bb (Cf. Marie Scarpa, <em>L\u2019\u00e9ternelle jeune fille<\/em>, p. 33).<\/span><\/span><span style=\"font-weight: 400\">, elle est \u00e9nonc\u00e9e encore plus cruellement ailleurs\u00a0:\u00a0\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px\"><span style=\"font-weight: 400\">Or, sans gr\u00e2ces, la femme n\u2019existe point \u00e0 Paris. Ainsi, la chevelure noire, les beaux yeux durs, la rigidit\u00e9 des lignes du visage, la s\u00e9cheresse calabraise du teint qui faisaient de la cousine Bette une figure du Giotto, et desquels une vraie Parisienne e\u00fbt tir\u00e9 parti, sa mise \u00e9trange surtout, lui donnaient une si bizarre apparence qu\u2019elle ressemblait aux singes habill\u00e9s en femmes, promen\u00e9s par les petits Savoyards. (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">,\u00a0p.\u00a061)<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Difficile de faire plus explicite que cette image du singe habill\u00e9 en femme qui, en plus de confirmer l\u2019exclusion radicale de Lisbeth du groupe form\u00e9 par celles que Crevel appelle les \u00ab\u2009<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">femmes comme il faut<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">\u2009\u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p.\u00a0157), pointe \u00e9galement vers l\u2019animalit\u00e9 sugg\u00e9r\u00e9e chez la \u00ab\u2009sauvage Lorraine\u2009\u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p.\u00a061).\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Or, cette animalit\u00e9 renvoie \u00e0 l\u2019autre plan sur lequel Lisbeth peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme personnage liminaire. En effet, la vieille fille a grandi en province, dans une soci\u00e9t\u00e9 paysanne dont elle a int\u00e9gr\u00e9 les mani\u00e8res de vivre jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle soit d\u00e9racin\u00e9e et envoy\u00e9e \u00e0 Paris par sa famille. Si elle a acquis une certaine \u00ab\u2009connaissance des lois et du monde\u2009\u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p.\u00a061) qui lui assurent un minimum d\u2019int\u00e9gration dans son milieu d\u2019adoption, il n\u2019en demeure pas moins que Lisbeth porte encore en elle \u00ab\u2009le c\u00f4t\u00e9 f\u00e9roce de la classe paysanne\u2009\u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p.\u00a060). On le voit notamment \u00e0 certaines \u00ab\u2009habitudes villageoises\u2009\u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p.\u00a080) qu\u2019elle a conserv\u00e9es, comme celle de se lever et de se coucher avec le soleil, mais aussi au grand nombre de m\u00e9taphores qui ne cessent de comparer Lisbeth \u00e0 divers animaux. \u00c0 l\u2019exception du singe mentionn\u00e9 dans le passage cit\u00e9 plus haut, tous ces animaux dont elle est rapproch\u00e9e ont d\u2019ailleurs en commun d\u2019\u00eatre g\u00e9n\u00e9ralement associ\u00e9s \u00e0 une menace pour l\u2019humain\u00a0; un v\u00e9ritable bestiaire de l\u2019ensauvagement se tisse ainsi autour de l\u2019h\u00e9ro\u00efne qui a \u00ab\u00a0une jalousie de tigre \u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p. 91), vit \u00ab en lionne \u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p. 199) et d\u00e9clare \u00e0 Val\u00e9rie que comme les insectes, elle est pr\u00eate \u00e0 \u00ab p\u00e9ri[r] pour satisfaire le besoin de se venger \u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p. 486). Sa double liminarit\u00e9 est donc d\u00e9sign\u00e9e clairement et rappel\u00e9e fr\u00e9quemment dans le roman, mais soulignons que pour couronner le tout, sa place au sein de la famille Hulot la tient sur un autre seuil encore, puisqu\u2019en tant que cousine, elle se situe en quelque sorte \u00e0 la fronti\u00e8re de la sph\u00e8re familiale et de l\u2019univers domestique.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Ce qui fait toutefois en sorte que l\u2019on peut parler d\u2019un <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">empowerment<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\"> chez ce personnage liminaire, c\u2019est la mani\u00e8re dont la vieille fille sera \u00e9ventuellement amen\u00e9e \u00e0 se <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">r\u00e9approprier<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\"> plus ou moins explicitement les caract\u00e9ristiques qui la faisaient exclure et \u00e0 les resignifier pour en faire non plus des tares, mais des qualit\u00e9s qui serviront son projet de vengeance. On apprend en effet d\u00e8s le d\u00e9but du r\u00e9cit que les membres de la famille Hulot cultivent \u00e0 l\u2019\u00e9gard de leur cousine un certain m\u00e9pris (ou au mieux, une certaine piti\u00e9) qu\u2019ils expriment, entre autres, par les moqueries cit\u00e9es pr\u00e9c\u00e9demment et par une attitude globale de condescendance envers leur parente pauvre. Or, ce m\u00e9pris fait en sorte que Lisbeth est vue comme un \u00eatre sans importance, invisible et muette, \u00e0 qui il est donc peu risqu\u00e9 de confier ses secrets\u00a0:\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px\"><span style=\"font-weight: 400\">Sa discr\u00e9tion absolue lui m\u00e9ritait la confiance des gens d\u2019un \u00e2ge m\u00fbr, car elle poss\u00e9dait, comme Ninon, des qualit\u00e9s d\u2019homme. En g\u00e9n\u00e9ral, les confidences vont plut\u00f4t en bas qu\u2019en haut. On emploie beaucoup plus ses inf\u00e9rieurs que ses sup\u00e9rieurs dans les affaires secr\u00e8tes\u2009; ils deviennent donc les complices de nos pens\u00e9es r\u00e9serv\u00e9es, ils assistent aux d\u00e9lib\u00e9rations [\u2026]. On croyait cette pauvre fille dans une telle d\u00e9pendance de tout le monde, qu\u2019elle semblait condamn\u00e9e \u00e0 un mutisme absolu. La cousine se surnommait elle-m\u00eame <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">le confessionnal de la famille<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">. (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p.\u00a059 ; nous soulignons.)<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Au moment o\u00f9 Lisbeth entreprend de venger les injustices commises \u00e0 son \u00e9gard, elle dispose donc d\u00e9j\u00e0 d\u2019une mine d\u2019or d\u2019informations, \u00e9tant depuis des ann\u00e9es \u00ab\u2009le confessionnal de la famille\u2009\u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">ibid<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">.), ce qu\u2019elle sera jusqu\u2019\u00e0 la toute fin, puisqu\u2019elle parviendra \u00e0 emporter dans sa tombe le secret de ses intentions mauvaises. C\u2019est entre autres ainsi qu\u2019elle \u00e9laborera le plan de pousser le baron Hulot dans les bras de Val\u00e9rie, puisqu\u2019elle conna\u00eet d\u00e9j\u00e0 le penchant de ce dernier pour les courtisanes, la d\u00e9tresse que cela cr\u00e9e chez Adeline qui souffre en silence des infid\u00e9lit\u00e9s de son mari ador\u00e9 ainsi que le p\u00e9ril financier qu\u2019imposent \u00e0 la famille les d\u00e9penses effr\u00e9n\u00e9es du baron qui se ruine peu \u00e0 peu pour satisfaire les envies de ses conqu\u00eates. \u00c9tant bien inform\u00e9e d\u00e8s le d\u00e9part, Lisbeth a donc beau jeu de parier sur la r\u00e9ussite de ses projets et elle sait d\u2019ailleurs tirer profit de cet avantage\u00a0: \u00ab\u2009Ma situation [\u2026] m\u2019oblige \u00e0 tout entendre et \u00e0 ne rien savoir. Vous pouvez causer avec moi sans crainte, je ne r\u00e9p\u00e8te jamais un mot de ce qu\u2019on veut bien me confier\u2009\u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p.\u00a0156) ment-elle par exemple pour amadouer Crevel dont elle tente de soutirer des confidences sur sa vie amoureuse. Sachant qu\u2019elle a parfaitement l\u2019intention de se servir des confidences en question pour se jouer du principal int\u00e9ress\u00e9, on comprend donc qu\u2019elle est tout \u00e0 fait consciente du pouvoir que lui accordent ces secrets recueillis depuis sa position marginale, et que c\u2019est d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment qu\u2019elle l\u2019utilise.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">De plus, un autre passage se montre particuli\u00e8rement \u00e9loquent en ce qui a trait aux pouvoirs que le statut marginal de vieille fille conf\u00e8re \u00e0 l\u2019h\u00e9ro\u00efne\u00a0:<\/span><\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px\"><span style=\"font-weight: 400\">Pour quiconque observe le monde social, ce sera toujours un objet d\u2019admiration que la pl\u00e9nitude, la perfection et la rapidit\u00e9 des conceptions chez les natures vierges.<br \/>\n<\/span><span style=\"font-weight: 400\">La Virginit\u00e9, comme toutes les monstruosit\u00e9s, a des richesses sp\u00e9ciales, des grandeurs absorbantes. La vie, dont les forces sont \u00e9conomis\u00e9es, a pris chez l\u2019individu vierge une qualit\u00e9 de r\u00e9sistance et de dur\u00e9e incalculable. Le cerveau s\u2019est enrichi dans l\u2019ensemble de ses facult\u00e9s r\u00e9serv\u00e9es. Lorsque les gens chastes ont besoin de leur corps ou de leur \u00e2me, qu\u2019ils recourent \u00e0 l\u2019action ou \u00e0 la pens\u00e9e, ils trouvent alors de l\u2019acier dans leurs muscles ou de la science infuse dans leur intelligence, une force diabolique ou la magie noire de la Volont\u00e9. (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p.\u00a0145)<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Quel meilleur exemple de l\u2019id\u00e9e de la marge comme espace potentiel de pouvoir que celui de cette \u00ab\u2009force diabolique\u2009\u00bb ou de cette \u00ab\u2009magie noire de la Volont\u00e9\u2009\u00bb que l\u2019on acquiert au prix de sa propre monstruosit\u00e9<\/span><span style=\"font-weight: 400\">\u2009<sup id=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-13\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"13\" data-mfn-post-scope=\"00000000638ff9250000000049f001b8_15470\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-13\">13<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"13\">Terme qui t\u00e9moigne d\u2019ailleurs de ce qu\u2019expliquait Claudine Sagaert dans <em>Histoire de la laideur f\u00e9minine<\/em> : que la femme dont le corps n\u2019est pas r\u00e9gul\u00e9 par la maternit\u00e9 repr\u00e9sente \u00ab un fourvoiement hors de la voie voulue par l\u2019esp\u00e8ce \u00bb (<em>op. cit.<\/em>)<\/span>? Si cette explication de l\u2019\u00e9conomie des forces vitales permise par la virginit\u00e9 prolong\u00e9e peut para\u00eetre un peu saugrenue aux yeux de lecteur\u00b7ices modernes, il semble tout de m\u00eame que l\u2019on puisse trouver dans cette explication un raisonnement plus actuel. En effet, puisque Lisbeth n\u2019est pas mari\u00e9e, elle doit travailler pour subsister, contrairement aux membres de sa famille qui vivent de leurs rentes\u2009; avec son maigre salaire de brodeuse, elle loge dans une maison sombre d\u2019un quartier mal fam\u00e9 o\u00f9 elle \u00ab\u2009ne re[\u00e7oit] jamais de lettres, ni de visites\u2009\u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p.\u00a087). Or, si ces contraintes lui font mener une existence pauvre et solitaire, elles font toutefois en sorte que Lisbeth est finalement beaucoup plus ind\u00e9pendante et beaucoup plus mobile que sa cousine mari\u00e9e puisqu\u2019elle peut aller et venir comme bon lui semble sans avoir de comptes \u00e0 rendre ni \u00eatre reconnue et qu\u2019elle est seule \u00e0 disposer de son petit salaire\u2026 \u00e0 l\u2019inverse d\u2019Adeline qui s\u2019affole de voir sa fortune se dilapider sous ses yeux au fil des relations extraconjugales du baron. Bref, on peut supposer que ce n\u2019est peut-\u00eatre pas tant la virginit\u00e9 physique que le c\u00e9libat en soi qui permet \u00e0 Lisbeth d\u2019\u00e9conomiser ses forces et d\u2019avoir \u00e0 sa disposition\u00a0\u00ab\u2009la magie noire de la Volont\u00e9\u2009\u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p.\u00a0145).<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Il semble donc que c\u2019est \u00e0 partir de ce mouvement de resignification des traits de la liminarit\u00e9 que l\u2019on peut commencer \u00e0 parler d\u2019un <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">empowerment<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\"> chez Lisbeth qui profitera tout au long du r\u00e9cit de ses \u00ab\u2009richesses sp\u00e9ciales\u2009\u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p.\u00a0145) pour mener \u00e0 bien ses ambitions. On ne peut d\u2019ailleurs s\u2019emp\u00eacher de voir se dessiner en filigrane la figure de la sorci\u00e8re \u2014 laide, vieille fille, ind\u00e9pendante et mobile, sinistrement puissante \u2014 devant de tels passages ; Lisbeth appara\u00eet ainsi comme un exemple probant de la possibilit\u00e9 d\u2019associer marginalit\u00e9 et pouvoir subversif. Apr\u00e8s tout, qui de mieux pour accomplir la \u00ab\u2009sape souterraine\u2009\u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p. 204) qu\u2019elle entreprend qu\u2019une femme mobile \u00e0 qui personne ne porte attention, qui conna\u00eet les secrets de tous et qui semble investie d\u2019une \u00e9nergie surnaturelle\u2009?<\/span><\/p>\n<p><b>De parasite \u00e0 pr\u00e9dateur<\/b><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Si l\u2019on se penche maintenant sur la trajectoire de Lisbeth \u00e0 travers le roman, force est de constater que sa marginalit\u00e9 du d\u00e9but est radicale. Deux occurrences de l\u2019expression \u00ab\u2009immense\u00a0mouvement\u2009\u00bb que seules quelques pages s\u00e9parent paraissent d\u2019ailleurs se r\u00e9pondre pour signaler sans \u00e9quivoque l\u2019exclusion totale de Lisbeth de la vie sociale\u00a0parisienne : \u00ab\u2009ses singularit\u00e9s n\u2019\u00e9tonnaient plus personne, et disparaissaient au dehors dans l\u2019immense mouvement parisien de la rue, o\u00f9 l\u2019on ne regarde que les jolies femmes\u2009\u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p.\u00a061). Les nombreux passages insistant sur la laideur de l\u2019h\u00e9ro\u00efne font en sorte que l\u2019on se garde bien de confondre Lisbeth avec cette cat\u00e9gorie\u00a0et elle est donc d\u00e9sign\u00e9e comme invisible, spectatrice (plut\u00f4t qu\u2019actrice) dans ce mouvement qui anime la ville. La vieille fille n\u2019ignore rien de ceci, ce que confirme l\u2019autre occurrence de l\u2019expression o\u00f9 l\u2019on apprend que Lisbeth est habit\u00e9e par la \u00ab\u2009certitude d\u2019\u00eatre peu de chose dans cet immense mouvement d\u2019hommes, d\u2019int\u00e9r\u00eats et d\u2019affaires, qui fait de Paris un enfer et un paradis\u2009\u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p.\u00a057). En dehors du mouvement, en dehors de la vie, exclue tant de la circulation des femmes que de celle des hommes, ainsi que de celle du capital et du pouvoir, c\u2019est une existence de <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">parasite <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">que m\u00e8ne Lisbeth, une existence \u00ab\u2009entomologiqu[e]\u2009\u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p.\u00a087). \u00c0 l\u2019exception de sa relation avec Wenceslas, elle ne fait d\u2019ailleurs que tr\u00e8s peu preuve d\u2019agentivit\u00e9\u00a0: il est en effet racont\u00e9 que c\u2019est Adeline qui, un peu par piti\u00e9, a fait venir sa cousine \u00e0 Paris et que ce sont donc le baron et elle qui ont, en quelque sorte, construit la vie de Lisbeth en lui trouvant un emploi, un logement et en essayant sans succ\u00e8s de lui trouver un mari. Or, les r\u00f4les s\u2019inversent\u00a0petit \u00e0 petit\u00a0: en se faisant agente du malheur de sa famille, Lisbeth se fera agente tout court, et par la vengeance, elle \u00ab\u2009entrer[a] dans l\u2019existence qui lui est propre\u2009\u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p.\u00a0206).\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Ironiquement, c\u2019est lorsqu\u2019elle est compar\u00e9e pour la deuxi\u00e8me fois \u00e0 un insecte que l\u2019on prend la mesure du changement qui s\u2019est op\u00e9r\u00e9, lorsqu\u2019il est dit, apr\u00e8s quelques ann\u00e9es de son travail de destruction, qu\u2019elle est \u00ab\u2009de m\u00eame qu\u2019une araign\u00e9e au centre de sa toile\u2009\u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p.\u00a0212) au sein de sa famille. L\u2019image est d\u2019une grande force\u00a0: c\u2019est toujours une existence entomologique que m\u00e8ne la vieille fille, or l\u2019insecte qu\u2019elle incarne n\u2019agit plus comme parasite, mais bien comme pr\u00e9dateur de la famille Hulot. Ce sont, en quelque sorte, les traits d\u2019une figure d\u2019autrice que prend l\u2019araign\u00e9e, puisqu\u2019elle se trouve alors \u00ab\u2009investi[e] du pouvoir exorbitant d\u2019agir sur la destin\u00e9e des autres<sup id=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-14\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"14\" data-mfn-post-scope=\"00000000638ff9250000000049f001b8_15470\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-14\">14<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"14\">Fran\u00e7oise Gaillard, \u00ab La strat\u00e9gie de l\u2019araign\u00e9e \u00bb, dans Fran\u00e7oise van Rossum-Guyon et Michiel van Brederode (dir.), <em>op. cit.<\/em>, p. 179.<\/span><\/span><span style=\"font-weight: 400\">\u2009\u00bb, d\u2019autant plus que c\u2019est \u00e0 l\u2019insu des principaux int\u00e9ress\u00e9s qu\u2019elle agit. Au centre de sa toile, le personnage de Lisbeth sait se faire \u00ab\u2009d\u00e9crypteur des signes du drame<\/span><span style=\"font-weight: 400\">\u2009<sup id=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-15\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"15\" data-mfn-post-scope=\"00000000638ff9250000000049f001b8_15470\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-15\">15<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"15\"><em>Ibid.<\/em>, p. 185.<\/span>\u00bb en condensant et en pr\u00e9cipitant les catastrophes potentielles qu\u2019elle devine dans les vices et les faiblesses de ses ennemis. Rappelons d\u2019ailleurs que le m\u00e9tier qu\u2019exerce Lisbeth est celui de brodeuse, ce qui appara\u00eet comme particuli\u00e8rement significatif \u00e0 la lumi\u00e8re de cette m\u00e9taphore de l\u2019araign\u00e9e qui <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">tisse<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\"> sa toile destin\u00e9e \u00e0 pi\u00e9ger ses proies, toile qui devient ultimement celle du r\u00e9cit dont cette brodeuse <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">tire les ficelles<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\"><sup id=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-16\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"16\" data-mfn-post-scope=\"00000000638ff9250000000049f001b8_15470\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-16\">16<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"16\">Dans son ouvrage <em>L\u2019\u00e9ternelle jeune fille<\/em>, Marie Scarpa consacre d\u2019ailleurs un chapitre \u00e0 l\u2019importance culturelle des travaux d\u2019aiguille \u00ab intrins\u00e8quement li\u00e9s au \u201cdevenir fille\u201d dans nos soci\u00e9t\u00e9s occidentales \u00bb (<em>op. cit.<\/em>, p. 26). Elle y souligne notamment la polys\u00e9mie du terme \u00ab broder \u00bb qui, au-del\u00e0 de son sens litt\u00e9ral, \u00e9voque la parole et le r\u00e9cit lorsqu\u2019il est employ\u00e9 en son sens figur\u00e9 et familier : \u00ab amplifier, embellir un r\u00e9cit. Broder une histoire, un conte \u00bb (E. Littr\u00e9, <em>Dictionnaire de la langue fran\u00e7aise classique<\/em>, Paris, 1872, cit\u00e9 dans Marie Scarpa, op. cit., p. 37).<\/span><\/span><span style=\"font-weight: 400\">. En plus de savoir se servir des secrets d\u2019autrui ainsi que des forces que lui accordent sa liminarit\u00e9, la vieille fille a d\u2019ailleurs aussi l\u2019ing\u00e9niosit\u00e9 de <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">tisser une alliance<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\"> avec sa voisine Val\u00e9rie avec qui elle<\/span> <span style=\"font-weight: 400\">se lie d\u2019amiti\u00e9\u00a0: en \u00ab\u2009offra[nt], dans toute sa gloire, \u00e0 Lisbeth, cette beaut\u00e9 qu\u2019elle ador[e]\u2009\u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p.\u00a0204), sa voisine lui permet de mettre en marche \u00ab\u2009une prodigieuse machine\u2009\u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p.\u00a0196). Or, si le duo form\u00e9 par la vieille fille et la courtisane est redoutable et que l\u2019amiti\u00e9 entre femmes est d\u00e9crite par Balzac comme rien de moins que \u00ab\u2009le sentiment le plus violent que l\u2019on connaisse\u2009\u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p.\u00a0486), il demeure qu\u2019il est rappel\u00e9 \u00e0 plusieurs occasions que Lisbeth est seule \u00e0 tenir vraiment les r\u00eanes du r\u00e9cit\u00a0: \u00ab\u2009Lisbeth pensait, madame Marneffe agissait. Madame Marneffe \u00e9tait la hache, Lisbeth \u00e9tait la main qui la manie\u2009\u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p.\u00a0204). Plusieurs \u00e9tudes ont par ailleurs \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9es \u00e0 ce duo infernal<sup id=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-17\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"17\" data-mfn-post-scope=\"00000000638ff9250000000049f001b8_15470\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-17\">17<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"17\">Voir notamment Michael Lucey, \u00ab\u2009Balzac\u2019s Queer Cousins\u2009\u00bb, dans Eve Kosofsky Sedgwick (dir.), <em>Novel gazing : queer readings in fiction<\/em>, Durham, Duke University Press, coll. \u00ab\u2009Series Q\u2009\u00bb, 1997, p. 167-198.<\/span><\/span><span style=\"font-weight: 400\">, mais force est de constater que c\u2019est bien Lisbeth seule qui se tient au centre de la toile.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Ainsi, la victime du sort devient son agente\u00a0et le pouvoir est redistribu\u00e9 \u00e0 l\u2019insu de celles et ceux qui le perdent dans un mouvement qui rappelle les descriptions faites par Jeanne Favret-Saada de ce qu\u2019elle appelle \u00ab\u2009le malheur biologique<sup id=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-18\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"18\" data-mfn-post-scope=\"00000000638ff9250000000049f001b8_15470\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-18\">18<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"18\">Jeanne Favret, \u00ab Le malheur biologique et sa r\u00e9p\u00e9tition \u00bb, <em>Annales<\/em>, vol. 26, n\u1d52 3\u20114, ao\u00fbt 1971, p. 873\u2011888.<\/span><\/span><span style=\"font-weight: 400\">\u2009\u00bb. En effet, bien que l\u2019id\u00e9e de Lisbeth comme ensorceleuse n\u2019apparaisse qu\u2019en filigrane dans <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">La Cousine Bette<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, la mani\u00e8re dont se construit la ruine de la famille Hulot n\u2019est pas \u00e9trang\u00e8re aux mani\u00e8res dont est con\u00e7u le malheur dans les soci\u00e9t\u00e9s paysannes \u00e9tudi\u00e9es par l\u2019ethnologue : \u00ab\u2009le sorcier est pour [l\u2019ensorcel\u00e9] un \u00eatre r\u00e9el et proche \u2014 tel voisin, tel parent \u2014 et non un esprit immat\u00e9riel\u2009\u00bb, explique-t-elle au d\u00e9but de son article \u00ab\u2009Le malheur biologique et sa r\u00e9p\u00e9tition\u00a0\u00bb. Elle pr\u00e9cise par la suite que l\u2019identit\u00e9 de l\u2019ensorceleur\u00b7euse ainsi que les raisons de la mal\u00e9diction restent typiquement inconnues pour l\u2019ensorcel\u00e9\u00b7e qui constate les effets du malheur qu\u2019on lui a souhait\u00e9, mais peine souvent \u00e0 en identifier l\u2019origine. Le parall\u00e8le avec <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">La Cousine Bette<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\"> est l\u00e0\u00a0: prise au pi\u00e8ge dans la toile de l\u2019araign\u00e9e, la famille Hulot est tout \u00e0 fait consciente de sa d\u00e9ch\u00e9ance, mais incapable d\u2019en identifier correctement la cause. Sont bl\u00e2m\u00e9es les perfides courtisanes qui saignent le baron, mais jamais la parente pauvre que tous regardent de haut n\u2019est soup\u00e7onn\u00e9e d\u2019\u00eatre moindrement responsable des malheurs qui d\u00e9ferlent. Seule Adeline, dont l\u2019enfance aux c\u00f4t\u00e9s de Lisbeth lui donne une perspective un peu plus juste sur le caract\u00e8re de celle-ci, se fera bri\u00e8vement accusatrice\u00a0: \u00ab\u00a0Lisbeth\u2009! Tu m\u2019as tu\u00e9e ma fille\u2009! [\u2026] Tu es n\u00e9e pour notre malheur\u00a0\u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p.\u00a0167) dit-elle \u00e0 sa cousine qui a provoqu\u00e9 l\u2019\u00e9vanouissement d\u2019Hortense en lui faisant croire que Wenceslas s\u2019appr\u00eatait \u00e0 quitter la France. Cependant, l\u2019artiste polonais appara\u00eet \u00e0 la porte un instant plus tard, contredisant Lisbeth (dont il a en fait sans le savoir d\u00e9jou\u00e9 les plans) et Adeline \u00ab\u00a0abandonn[e] toutes ses d\u00e9fiances envers le tyran de son enfance\u00a0\u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p.\u00a0169). Cette garde baiss\u00e9e trop vite sera \u00e9ventuellement fatale \u00e0 Adeline qui \u00e9tait pourtant la mieux plac\u00e9e pour reconna\u00eetre en Lisbeth la figure d\u00e9crite par Favret-Saada du proche mauvais qui maudit et ensorcelle \u00e0 son insu le voisin ou le parent \u00e0 qui il souhaite du tort.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">En suivant la pens\u00e9e de Favret-Saada, on peut donc penser <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">La Cousine Bette<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\"> comme un exemple pour penser la mal\u00e9diction comme arme des \u00ab\u2009faibles\u2009\u00bb, de celles et ceux qui, comme Lisbeth, sont d\u00e9pourvu\u00b7es de tout capital \u00e9conomique, social ou symbolique. Le parasite qui existe en marge de l\u2019existence des autres, sans aucune prise sur les \u00e9v\u00e9nements de sa propre vie, aurait-il pu devenir agent autrement qu\u2019en se changeant en araign\u00e9e qui tisse une toile dans le but d\u2019y pi\u00e9ger ses victimes\u2009? Lisbeth, qui a souffert toute sa vie du fait qu\u2019on lui pr\u00e9f\u00e8re sa cousine, aurait-elle pu trouver le bonheur autrement qu\u2019en causant son malheur\u2009?<\/span><\/p>\n<p><b>Le malheur des uns fait l\u2019<\/b><b><i>empowerment<\/i><\/b><b> des autres<\/b><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Si l\u2019on consid\u00e8re, avec diff\u00e9rent\u00b7es th\u00e9oricien\u00b7nes de l\u2019ethnocritique, que la langue est travers\u00e9e de logiques culturelles et que dans cette perspective, les proverbes apparaissent comme des formes discursives capables de condenser en quelques mots des cosmologies enti\u00e8res, la lecture de <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">La Cousine Bette<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\"> se montre tout \u00e0 fait riche. En effet, bien que l\u2019enti\u00e8ret\u00e9 de l\u2019action se d\u00e9roule \u00e0 Paris, Lisbeth semble y avoir import\u00e9 son \u00ab\u2009bon sens du peuple\u2009\u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p.\u00a049) puisqu\u2019il est possible de d\u00e9gager de ce r\u00e9cit plusieurs proverbes t\u00e9moignant d\u2019autant de logiques culturelles du malheur<sup id=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-19\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"19\" data-mfn-post-scope=\"00000000638ff9250000000049f001b8_15470\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-19\">19<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"19\">En plus de <em>Le malheur des uns fait le bonheur des autres<\/em>, on retrouve aussi l\u2019id\u00e9e d\u2019une sorte de karma que synth\u00e9tise Lisbeth en s\u2019\u00e9criant, au moment o\u00f9 elle d\u00e9cide de mettre en branle son projet : \u00ab\u2009<em>La triche en reviendra \u00e0 son ma\u00eetre\u2009!..<\/em> \u00bb (<em>CB<\/em>, p. 140).<\/span><\/span><span style=\"font-weight: 400\">. Un paradigme se d\u00e9marque toutefois comme particuli\u00e8rement structurant, soit l\u2019id\u00e9e selon laquelle <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">le malheur des uns fait le bonheur des autres<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">. Le proverbe n\u2019est jamais \u00e9nonc\u00e9 explicitement dans le texte, mais il r\u00e9git toute la trajectoire de Lisbeth qui, non seulement s\u2019\u00e9mancipe en causant la ruine de ses ennemis, mais semble aussi r\u00e9ellement <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">heureuse<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\"> du malheur des autres, avec tout ce que cela implique de perversit\u00e9<sup id=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-20\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"20\" data-mfn-post-scope=\"00000000638ff9250000000049f001b8_15470\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-20\">20<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"20\">Elle poussera m\u00eame la cruaut\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 r\u00e9pondre \u00ab Si cela se pouvait! [\u2026] je ne dirais pas non \u00bb (<em>CB<\/em>, p. 205) \u00e0 Val\u00e9rie qui lui demande si elle boit les larmes d\u2019Adeline.<\/span><\/span><span style=\"font-weight: 400\">. Elle a \u00ab\u2009un sourire superbe sur les l\u00e8vres\u2009\u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p.\u00a0314) alors qu\u2019elle assiste \u00e0 une violente dispute entre le baron Hulot et ses enfants\u00a0; elle se pr\u00e9cipite chez sa cousine apr\u00e8s avoir fait jeter Wenceslas en prison pour s\u2019assurer d\u2019arriver \u00e0 temps pour \u00ab\u2009jouir des tortures auxquelles sa petite cousine allait \u00eatre en proie au moment o\u00f9 Wenceslas avait coutume de venir\u2009\u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p.\u00a0166)\u2009; dans une sc\u00e8ne m\u00e9morable, Val\u00e9rie et elle \u00ab\u00a0part[ent] ensemble d\u2019un immense \u00e9clat de rire\u00a0\u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p.\u00a0293) apr\u00e8s que M.\u00a0Marneffe a quitt\u00e9 la pi\u00e8ce tout heureux de l\u2019annonce de la grossesse de sa femme qui porte en fait l\u2019enfant d\u2019un autre<sup id=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-21\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"21\" data-mfn-post-scope=\"00000000638ff9250000000049f001b8_15470\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-21\">21<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"21\">Val\u00e9rie aussi semble trouver du plaisir dans ce jeu de malheur auquel elle prend part : \u00ab cette promesse fut, sur la langue et la physionomie de Val\u00e9rie, ce qu\u2019est un tambour entre les mains d\u2019un marmot \u00bb (<em>CB<\/em>, p. 295).<\/span><\/span><span style=\"font-weight: 400\">.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Si le malheur des Hulot fait sans aucun doute le bonheur de Lisbeth, pourrait-on alors parler d\u2019un mod\u00e8le du bien limit\u00e9 dans <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">La Cousine Bette\u2009<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">? Le bonheur existe-t-il \u00ab\u2009en <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">quantit\u00e9 finie<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\"> et insuffisante<sup id=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-22\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"22\" data-mfn-post-scope=\"00000000638ff9250000000049f001b8_15470\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-22\">22<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"22\">Aurore Eliard, \u00ab La soci\u00e9t\u00e9 paysanne et le mod\u00e8le de l\u2019image du bien limit\u00e9 : \u00e9tude critique \u00bb, <em>Homo<\/em>, n\u1d52 12, 1973, p. 52.<\/span><\/span><span style=\"font-weight: 400\">\u2009\u00bb que doivent se disputer les personnages\u2009? Apr\u00e8s tout, c\u2019est en quelque sorte ce qu\u2019exprime l\u2019id\u00e9e du malheur des uns qui fait le bonheur des autres et c\u2019est ce vers quoi pointe le r\u00e9cit de l\u2019enfance partag\u00e9e des deux cousines\u00a0:\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px\"><span style=\"font-weight: 400\">La famille qui vivait en commun, avait immol\u00e9 la fille vulgaire \u00e0 la jolie fille, le fruit \u00e2pre, \u00e0 la fleur \u00e9clatante. Lisbeth travaillait \u00e0 la terre, quand sa cousine \u00e9tait dorlot\u00e9e\u2009; aussi lui arriva-t-il un jour, trouvant Adeline seule, de vouloir lui arracher le nez, un vrai nez grec que les vieilles femmes admiraient. (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p.\u00a055)<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Ainsi, les deux cousines \u00ab\u2009r\u00e9it\u00e8rent les couples sororaux des contes, de <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">Cendrillon <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">ou des <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">Deux F\u00e9es<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\"> dans lesquels s\u2019opposent la belle et la laide, la douce et la m\u00e9chante<sup id=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-23\" class=\"modern-footnotes-footnote \" data-mfn=\"23\" data-mfn-post-scope=\"00000000638ff9250000000049f001b8_15470\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000638ff9250000000049f001b8_15470-23\">23<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"23\">Nicole Mozet, \u00ab La Cousine Bette, roman du pouvoir f\u00e9minin? \u00bb, dans Fran\u00e7oise van Rossum-Guyon et Michiel van Brederode (dir.), <em>op. cit.<\/em>, p. 35.<\/span><\/span><span style=\"font-weight: 400\">\u2009\u00bb\u2009; l\u00e0 o\u00f9 Lisbeth est r\u00e9solument liminaire et marginale, Adeline illustre \u00e0 merveille son oppos\u00e9 en ayant effectivement travers\u00e9 les diff\u00e9rents rites de sa vie comme de vrais contes de f\u00e9es. \u00ab\u00a0[E]xcessivement bonne et douce\u00a0\u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p.\u00a055), la cousine privil\u00e9gi\u00e9e a fait un \u00ab\u2009mariage fantastique\u2009\u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">ibid<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">.) \u00e0 la suite duquel elle est \u00ab\u00a0pass[\u00e9e] <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">sans transition<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\"> des boues de son village dans le paradis de la cour imp\u00e9riale\u00a0\u00bb\u00a0(<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p.\u00a048\u2009; nous soulignons)\u2009; Adeline incarne donc la travers\u00e9e id\u00e9ale des rites, une figure presque fantasmatique de l\u2019agr\u00e9gation parfaite. Tout porte ainsi \u00e0 croire qu\u2019on se trouve effectivement devant un mod\u00e8le du bien limit\u00e9 au sein duquel le bonheur de l\u2019une a d\u00fb \u00eatre sacrifi\u00e9 pour faire celui de l\u2019autre ; il serait tentant de croire que c\u2019est mue par la jalousie qu\u2019agit Lisbeth, am\u00e8re de n\u2019avoir pas connu le m\u00eame succ\u00e8s matrimonial et social que sa cousine\u2026 Or, celle-ci ne manifeste \u00e0 aucun moment le d\u00e9sir de jouir des m\u00eames biens \u2014\u00a0symboliques ou mat\u00e9riels\u00a0\u2014 qu\u2019Adeline. Elle a en effet \u00ab\u2009peur de toute esp\u00e8ce de joug\u2009\u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p.\u00a057), d\u00e9fend farouchement son ind\u00e9pendance, \u00ab\u00a0se refus[e] elle-m\u00eame \u00e0 venir aux grands d\u00eeners en pr\u00e9f\u00e9rant l\u2019intimit\u00e9 que lui perme[t] d\u2019avoir sa valeur\u00a0\u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p.\u00a058). Surtout, elle ne semble pas particuli\u00e8rement souffrir de son c\u00e9libat qui inqui\u00e8te tant les autres, puisqu\u2019elle dit \u00ab\u00a0se content[er] de sa propre admiration\u00a0\u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p.\u00a058). C\u2019est peut-\u00eatre finalement l\u00e0 que Lisbeth est la plus sorci\u00e8re, dans la mani\u00e8re dont elle \u00ab\u00a0finit [\u2026] par trouver sa vie heureuse\u00a0\u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p.\u00a058) en demeurant insoumise et en embrassant sa marginalit\u00e9. Certes, son bonheur n\u2019est pas parfait, mais il semble que ce qui la fait v\u00e9ritablement souffrir n\u2019est pas son statut de vieille fille en soi, mais bien la mani\u00e8re dont elle y est r\u00e9duite et constamment renvoy\u00e9e par les autres. Ce qui d\u00e9cide Lisbeth \u00e0 se lancer dans la destruction de sa famille n\u2019est pas le d\u00e9pit de ne pas jouir des m\u00eames biens qu\u2019eux mais bien la col\u00e8re d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 m\u00e9pris\u00e9e et tromp\u00e9e\u00a0: c\u2019est par orgueil, et non par envie, qu\u2019elle agit. Un des leitmotive du r\u00e9cit rench\u00e9rit d\u2019ailleurs sur ceci, soit celui de l\u2019incendie\u00a0qui \u00ab\u00a0d\u00e9vore l\u2019\u00e9difice [du] bonheur\u00a0\u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, p.\u00a0296)\u00a0de la famille Hulot\u00a0: c\u2019est bien en pyromane et non en voleuse que pense Lisbeth qui ne cherche en rien \u00e0 gagner sa place dans l\u2019\u00e9difice auquel elle met le feu.\u00a0\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">En somme, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">La Cousine Bette<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\"> appara\u00eet comme un roman exemplaire pour penser la marge comme espace potentiel d\u2019<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">empowerment<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">\u00a0: en se r\u00e9appropriant tout ce qui la d\u00e9signe comme marginale pour nourrir son projet de vengeance, Lisbeth d\u00e9sorganise la soci\u00e9t\u00e9 dont elle a \u00e9t\u00e9 exclue. Elle <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">d\u00e9centre<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\"> le r\u00e9cit, elle fait de la marge le lieu d\u2019o\u00f9 sont tir\u00e9es les ficelles du roman. Outre Lisbeth qui en est l\u2019exemple le plus frappant, il y en aurait d\u2019ailleurs long \u00e0 dire sur les autres personnages qui, depuis une relative marginalit\u00e9, exercent une influence ind\u00e9niable sur le d\u00e9roulement de ce qui se joue dans la haute soci\u00e9t\u00e9 parisienne, puisque les s\u00e9duisantes courtisanes (Val\u00e9rie, Jos\u00e9pha, Jenny Cadine\u2026) ont beaucoup plus en commun avec la vieille fille qu\u2019on ne le croirait. Le malheur des \u00e9pouses fait en effet le bonheur des ma\u00eetresses, qui dilapident sans scrupules les fortunes de leurs amants avant de les quitter pour un autre plus riche et qui sont constamment d\u00e9sign\u00e9es comme responsables de la d\u00e9cadence des m\u0153urs, de la ruine des honn\u00eates hommes et de la dissolution des familles. Sans savoir que c\u2019est Lisbeth qui se cache derri\u00e8re les malheurs du baron qui se confie \u00e0 elle, Jos\u00e9pha sera d\u2019ailleurs la seule \u00e0 savoir mesurer l\u2019envergure de l\u2019entreprise de sabotage de ce grand personnage f\u00e9minin qu\u2019est la cousine Bette\u00a0: \u00ab\u2009Eh bien\u2009! j\u2019aime cela\u2009! [\u2026] C\u2019est un <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">br\u00fblage g\u00e9n\u00e9ral\u2009<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">! C\u2019est sardanapale\u2009! c\u2019est grand\u2009! c\u2019est complet\u2009!\u2009\u00bb (<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">CB<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">,\u00a0p.\u00a0394).<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans le premier chapitre de son essai Sorci\u00e8res\u00a0: La puissance invaincue des femmes, la journaliste et essayiste Mona Chollet \u00e9met l\u2019hypoth\u00e8se\u00a0que \u00ab\u00a0[l]a piti\u00e9 r\u00e9serv\u00e9e aux femmes c\u00e9libataires pourrait bien dissimuler une tentative de conjurer la menace qu\u2019elles repr\u00e9sentent\u00a0\u00bb. Objets de piti\u00e9, objets de soup\u00e7ons, les femmes qui ne sont ni \u00e9pouses ni m\u00e8res ont effectivement [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"advgb_blocks_editor_width":"","advgb_blocks_columns_visual_guide":""},"tags":[114,577,589,605,588,604,113],"numeros":[496],"ppma_author":[564],"class_list":["post-15470","articles","type-articles","status-publish","hentry","tag-analyse-litteraire","tag-empowerment","tag-honore-de-balzac","tag-intersections","tag-la-cousine-bette","tag-marges","tag-reappropriation","numeros-vol-24-no-1-marges-et-intersections"],"acf":{"sections":{"section":""},"bibliographie":"I. \u0152uvre \u00e0 l\u2019\u00e9tude\r\n\r\nBalzac, Honor\u00e9 de, <em>La Cousine Bette<\/em>, Paris, Librairie G\u00e9n\u00e9rale Fran\u00e7aise, coll. \u00ab\u2009Le livre de poche\u2009\u00bb, 2000 [1846], 542 p.\r\n\r\nII. Corpus critique\r\n\r\nChollet, Mona, <em>Sorci\u00e8res. La puissance invaincue des femmes<\/em>, Paris, Zones, 2018, 231 p.\r\n\r\nEliard, Aurore, \u00ab La soci\u00e9t\u00e9 paysanne et le mod\u00e8le de l\u2019image du bien limit\u00e9 : \u00e9tude critique \u00bb, <em>Homo<\/em>, no 12, 1973, p. 49-64.\r\n\r\nFavret, Jeanne, \u00ab\u2009Le malheur biologique et sa r\u00e9p\u00e9tition\u2009\u00bb, <em>Annales<\/em>, vol. 26, no 3-4, ao\u00fbt 1971, p. 873-888.\r\n\r\nGaillard, Fran\u00e7oise, \u00ab La strat\u00e9gie de l\u2019araign\u00e9e \u00bb, dans Fran\u00e7oise van Rossum-Guyon et Michiel van Brederode (dir.), <em>Balzac et Les parents pauvres. Le cousin Pons, La cousine Bette<\/em>, Paris, Soci\u00e9t\u00e9 d\u2019\u00e9dition d\u2019enseignement sup\u00e9rieur, 1981, p. 179-187.\r\n\r\nLe Huenen, Roland, \u00ab L\u2019\u00e9criture du portrait f\u00e9minin dans La Cousine Bette \u00bb, dans Fran\u00e7oise van Rossum-Guyon et Michiel van Brederode (dir.), <em>Balzac et Les parents pauvres. Le cousin Pons, La cousine Bette<\/em>, Paris, Soci\u00e9t\u00e9 d\u2019\u00e9dition d\u2019enseignement sup\u00e9rieur, 1981, p. 75-86.\r\n\r\nLucey, Michael, \u00ab\u2009Balzac\u2019s Queer Cousins\u2009\u00bb, dans Eve Kosofsky Sedgwick (dir.), <em>Novel Gazing : Queer Readings in Fiction<\/em>, Durham, Duke University Press, coll. \u00ab\u2009Series Q\u2009\u00bb, 1997, p. 167-198.\r\n\r\nMozet, Nicole, \u00ab La Cousine Bette, roman du pouvoir f\u00e9minin? \u00bb dans Fran\u00e7oise van Rossum-Guyon et Michiel van Brederode (dir.), <em>Balzac et Les parents pauvres. Le cousin Pons, La cousine Bette<\/em>, Paris, Soci\u00e9t\u00e9 d\u2019\u00e9dition d\u2019enseignement sup\u00e9rieur, 1981, p. 33-45.\r\n\r\nSagaert, Claudine, <em>Histoire de la laideur f\u00e9minine<\/em>, Paris, Imago, 2015, [\u00e9dition num\u00e9rique].\r\n\r\nScarpa, Marie, \u00ab Le personnage liminaire \u00bb, <em>Romantisme<\/em>, vol. 145, no 3, 2009, p. 25-35.\r\n\r\n\u2014\u2014\u2014, <em>L\u2019\u00e9ternelle jeune fille. Une ethnocritique du \u00ab\u2009R\u00eave\u2009\u00bb de Zola<\/em>, Paris, Honor\u00e9 Champion, coll. \u00ab\u2009Romantisme et modernit\u00e9s\u2009\u00bb, 2021, 276 p.\r\n","hyperliens":null,"order":5},"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v28.3 - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-wordpress\/ -->\n<title>Le malheur des uns fait le bonheur des autres\u00a0: marginalit\u00e9 et empowerment dans La Cousine Bette d&#039;Honor\u00e9 de Balzac | Revue F\u00e9min\u00c9tudes<\/title>\n<meta name=\"description\" content=\"Dans le premier chapitre de son essai Sorci\u00e8res\u00a0: La puissance invaincue des femmes, la journaliste et essayiste Mona Chollet \u00e9met l\u2019hypoth\u00e8se\u00a0que \u00ab\u00a0a\" \/>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" 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