{"id":14897,"date":"2019-03-23T00:00:06","date_gmt":"2019-03-23T00:00:06","guid":{"rendered":"https:\/\/revues.uqam.ca\/feminetudes\/?post_type=articles&#038;p=14897"},"modified":"2025-01-29T21:33:56","modified_gmt":"2025-01-29T21:33:56","slug":"un-depanneur-aux-portes-closes","status":"publish","type":"articles","link":"https:\/\/revues.uqam.ca\/feminetudes\/articles\/un-depanneur-aux-portes-closes\/","title":{"rendered":"Un d\u00e9panneur aux portes closes"},"content":{"rendered":"\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Quoique ce roman soit bas\u00e9 sur un fait r\u00e9el qui s\u2019est produit au Canada, il y a tr\u00e8s longtemps, il n\u2019en demeure pas moins une \u0153uvre d\u2019imagination. Les personnages v\u00e9ritables de ce drame n\u2019ont fait que pr\u00eater \u00e0 mon histoire leurs gestes les plus ext\u00e9rieurs, les plus officiels en quelque sorte. Pour le reste, ils sont devenus mes cr\u00e9atures imaginaires, au cours d\u2019un lent cheminement int\u00e9rieur.<\/p>\n<cite>Anne H\u00e9bert, <em><strong>Kamouraska<\/strong><\/em><\/cite><\/blockquote>\n\n\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Mon adolescence s\u2019est construite sur les ruines de mon enfance, que mon premier emploi a brutalement repouss\u00e9e en une r\u00e9miniscence confuse, issue d\u2019une autre temporalit\u00e9. En entrant sur le march\u00e9 du travail, je suis rapidement devenue une fille-adulte d\u00e9sillusionn\u00e9e par les formes de production et de marchandisation qui rendaient mon exploitation sexuelle invisible.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Termin\u00e9e, l\u2019\u00e9poque pendant laquelle ma m\u00e8re me r\u00e9compensait avec de l\u2019argent de poche pour accomplir des t\u00e2ches m\u00e9nag\u00e8res qui la dispensaient d\u2019une double charge de travail li\u00e9e \u00e0 la conciliation famille-usine. L\u2019\u00e9poque o\u00f9 mes s\u0153urs et moi nous alternions pour \u00e9tendre les v\u00eatements tremp\u00e9s sur la corde \u00e0 linge, d\u00e9sincruster le carrelage de la salle de bains et \u00e9pousseter les vieux meubles, \u00e0 contrec\u0153ur, dans l\u2019attente d\u2019une r\u00e9tribution suffisante \u00e0 l\u2019achat d\u2019une <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">slush<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\"> \u00e0 la cr\u00e8merie du coin. Termin\u00e9e, l\u2019\u00e9poque suivante o\u00f9 je consacrais plusieurs samedis soirs au gardiennage d\u2019enfants pour un maigre salaire de trois dollars de l\u2019heure, que les papas me c\u00e9daient dans leur voiture avec leurs mains baladeuses, accompagn\u00e9es d\u2019une forte odeur d\u2019alcool. Comme si changer les couches souill\u00e9es, ranger les jouets \u00e9parpill\u00e9s, visionner des com\u00e9dies ennuyantes et manger des <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">chips au ketchup <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">\u00e9tait un privil\u00e8ge qui m\u00e9ritait une reconnaissance ne se moyennant qu\u2019au prix d\u2019un \u00e9change \u00e9conomico-sexuel. D\u00e8s lors, je comprenais l\u2019ampleur de la trag\u00e9die que constituait le travail des femmes, en ayant la chance d\u2019\u00eatre r\u00e9mun\u00e9r\u00e9e pour des t\u00e2ches effectu\u00e9es gratuitement par la majorit\u00e9 d\u2019entre elles, sous pr\u00e9texte d\u2019un prolongement vocationnel de leur nature f\u00e9minine. Or je me rendis bient\u00f4t compte que chacune d\u2019entre nous \u00e9tait d\u2019abord et avant tout une m\u00e9nag\u00e8re et que, malgr\u00e9 la promesse de mener une carri\u00e8re reluisante, je n\u2019allais pas r\u00e9ussir \u00e0 m\u2019\u00e9manciper sur le dos de celles qui ne poss\u00e9daient pas de carte de temps pour <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">puncher out<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">\u00c0 quinze ans, je croyais enfin \u00e9chapper \u00e0 l\u2019univers domestique en obtenant un poste de caissi\u00e8re dans le d\u00e9panneur du village, gr\u00e2ce \u00e0 ma cousine qui le quittait avec enthousiasme pour une meilleure <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">job<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">. C\u2019est ainsi que j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 faire des horaires de fin de semaine, alternant entre l\u2019<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">open<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, de cinq heures le matin \u00e0 trois heures l\u2019apr\u00e8s-midi, et le <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">close<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, de trois heures l\u2019apr\u00e8s-midi \u00e0 onze heures le soir, \u00e0 un salaire minimum qui s\u2019\u00e9levait alors \u00e0 sept dollars de l\u2019heure. Si je devais soudainement renoncer aux nuits blanches entre amies-filles, ponctu\u00e9es de films d\u2019horreur et de questionnaires croustillants tir\u00e9s du magazine <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">Cool<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, je pouvais d\u00e9sormais d\u00e9ambuler dans les centres d\u2019achats avec elles et acheter autant de v\u00eatements que je le voulais, la consommation accordant un sens \u00e0 mon travail \u00e0 travers l\u2019obtention d\u2019un salaire attrayant.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Lorsque je songe aujourd\u2019hui \u00e0 ce d\u00e9panneur, plusieurs souvenirs s\u2019entrechoquent sous la forme d\u2019un r\u00e9cit flou et sans lin\u00e9arit\u00e9 s\u2019inscrivant dans un <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">loop <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">temporel structur\u00e9 autour d\u2019\u00e9v\u00e9nements qui condensent en eux l\u2019ensemble de mon pass\u00e9. Je me souviens du d\u00e9panneur comme d\u2019un lieu o\u00f9 s\u2019exprimaient les diverses d\u00e9pendances de la client\u00e8le, que j\u2019apprenais tranquillement \u00e0 apprivoiser en rangeant les caisses de bi\u00e8res empil\u00e9es par les buveurs malheureux et en validant les<\/span> <span style=\"font-weight: 400\">gratteux des joueurs compulsifs d\u00e9\u00e7us de ne jamais remporter le gros lot. Je me souviens aussi des paquets de cigarettes en chocolat que je vendais aux enfants dont les jeux de r\u00f4le qui y \u00e9taient associ\u00e9s me rappelaient la petite fille que j\u2019avais r\u00e9cemment \u00e9t\u00e9. Je me souviens du d\u00e9panneur comme d\u2019un monde d\u2019hommes, marqu\u00e9 par la pr\u00e9sence r\u00e9guli\u00e8re de la <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">gang <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">des gars de caf\u00e9, qui \u00e9mettaient des commentaires salaces \u00e0 mon \u00e9gard, auxquels je ne r\u00e9pondais que par des rires nerveux. Je m\u2019en souviens surtout comme d\u2019un monde rythm\u00e9 par l\u2019existence d\u2019un patron qui occupait ses journ\u00e9es \u00e0 pr\u00e9parer des commandes pour le magasin, recevoir des gens d\u2019affaires dans un bureau s\u00e9par\u00e9 du rez-de-chauss\u00e9e par quelques paliers d\u2019escalier et une porte adjacente pour y pr\u00e9server l\u2019intimit\u00e9, puis effectuer des transactions d\u2019argent n\u00e9cessitant l\u2019ouverture de son coffre-fort dont j\u2019eus \u00e9ventuellement le privil\u00e8ge d\u2019h\u00e9riter de la combinaison secr\u00e8te. Un patron qui s\u2019enfermait tous les jours dans les toilettes avec des revues pornographiques subtilis\u00e9es du pr\u00e9sentoir, qu\u2019il laissait ensuite \u00e0 la vue sur le couvercle de la cuvette. Je ressens encore aujourd\u2019hui le sentiment de malaise qui m\u2019habitait lorsque je tombais nez \u00e0 nez avec ces revues dont il se servait non seulement pour s\u2019exciter pendant la masturbation, mais aussi pour se divertir au moment de la d\u00e9f\u00e9cation. Le m\u00e9lange d\u2019odeur d\u2019excr\u00e9ments et de vaporisateur <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">cheap<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\"> au lilas m\u2019avait directement confront\u00e9e \u00e0 l\u2019objectification sexuelle du corps des femmes, en r\u00e9v\u00e9lant au grand jour la tension violente entre d\u00e9sir et haine sur laquelle elle repose. Mais le souvenir le plus vif que j\u2019en ai gard\u00e9 est certainement celui de mon p\u00e8re, protecteur et d\u00e9vou\u00e9, qui s\u2019extirpait de son sommeil pour me ramener en s\u00e9curit\u00e9 \u00e0 la maison apr\u00e8s mon <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">shift<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, par peur que je sois agress\u00e9e \u00e0 ma sortie du d\u00e9panneur par l\u2019un des clients douteux qui le fr\u00e9quentaient. Comment mon pauvre p\u00e8re aurait-il pu savoir que l\u2019agresseur le plus redoutable se cachait \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur et que ce d\u00e9panneur, dont la clochette situ\u00e9e au-dessus de la porte d\u2019entr\u00e9e annon\u00e7ait joyeusement la venue des clients, \u00e9tait malgr\u00e9 ses apparences un d\u00e9panneur aux portes closes, qui me maintenait prisonni\u00e8re en me retirant du reste du monde.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Mon patron \u00e9tait un homme dans la quarantaine qui s\u2019appelait Andrew. Chaque matin, Andrew quittait sa femme et ses enfants en les laissant dormir paisiblement jusqu\u2019au lever du soleil dans leur maison de campagne, pour s\u2019enfoncer dans l\u2019aube avec son <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">pick-up<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\"> et gagner le d\u00e9panneur avant l\u2019ouverture. Avec son large sourire, son charisme et son corps bien taill\u00e9, Andrew d\u00e9gageait une force d\u2019attraction qui plaisait \u00e0 toute la client\u00e8le, et plus particuli\u00e8rement aux femmes. Au quotidien, il s\u2019employait \u00e0 les s\u00e9duire par-derri\u00e8re le comptoir gr\u00e2ce \u00e0 son air charmeur et \u00e0 sa vigueur d\u2019esprit qui lui accolaient une image de mari et d\u2019amant parfait. Sans doute avait-il d\u00e9j\u00e0 tromp\u00e9 son \u00e9pouse, car il se retirait fr\u00e9quemment dans son bureau en compagnie de tr\u00e8s belles femmes, qui semblaient entretenir avec lui un rapport de complicit\u00e9 dissimulant une intimit\u00e9 silencieuse. Je travaillais au d\u00e9panneur depuis six mois environ, quand ma relation avec Andrew s\u2019est radicalement transform\u00e9e. Le soir du 24 d\u00e9cembre, j\u2019aurais d\u00fb \u00eatre chez mononcle Gilles et matante Monique, avec mes cousines, mes s\u0153urs et mes parents, en train de c\u00e9l\u00e9brer la veille de No\u00ebl autour d&rsquo;un repas chaleureux. \u00c0 la place, je faisais un <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">shift <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">au d\u00e9panneur jusqu\u2019\u00e0 vingt et une heures, ce qui m\u2019obligeait \u00e0 ne pouvoir les rejoindre qu\u2019apr\u00e8s la fin du souper, dont ils conserveraient les restes dans une assiette plac\u00e9e au four \u00e0 micro-ondes sp\u00e9cialement pour moi.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Pendant que j\u2019effectuais le <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">facing <\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">des bi\u00e8res entre deux clients, lequel consistait \u00e0 pousser les caisses de <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">six packs<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\"> vers l\u2019avant pour donner la douce illusion d\u2019un frigo toujours plein, Andrew me demanda de le rejoindre dans son bureau, o\u00f9 il m\u2019attendait au pied de l\u2019escalier \u00e9troit. Ouvrant son coffre-fort sous mes yeux, il en retira une enveloppe qu\u2019il me tendit de sa main droite. \u00ab\u00a0C\u2019est ton cadeau de No\u00ebl, un petit extra pour une employ\u00e9e pr\u00e9cieuse comme toi\u00a0\u00bb, me lan\u00e7a-t-il fi\u00e8rement. Je d\u00e9cachetai lentement l\u2019enveloppe, et j\u2019y trouvai un billet de cinquante dollars. Du haut d\u2019un palier de l\u2019escalier, je cherchai \u00e0 le remercier pour son pr\u00e9sent, qui me donnait l\u2019impression de me distinguer du reste des employ\u00e9(e)s. En cherchant maladroitement \u00e0 lui faire la bise, j\u2019aboutis malgr\u00e9 moi sur ses l\u00e8vres qui se contract\u00e8rent avec force sur les miennes. Pendant de longues secondes, je l\u2019embrassai, en oubliant lequel d\u2019entre nous avait amorc\u00e9 cet \u00e9trange mouvement. \u00ab\u00a0Merci, j\u2019appr\u00e9cie ta reconnaissance\u00a0\u00bb, lui r\u00e9pondis-je en sourdine. Le reste de la soir\u00e9e se d\u00e9roula comme \u00e0 l\u2019habitude, hormis le fait que j\u2019\u00e9vitais au mieux le regard d\u2019Andrew et que je n\u2019avais pour seule envie que de quitter le d\u00e9panneur au plus vite, comme si j\u2019\u00e9tais responsable d\u2019une incartade irr\u00e9parable. Je savais que je n\u2019allais pas pouvoir parler \u00e0 mes cousines de cette exp\u00e9rience d\u00e9routante, que j\u2019avais dr\u00f4lement appr\u00e9ci\u00e9e tout en sachant qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019une \u00e9tourderie dangereuse, mais je m\u2019impatientais seulement \u00e0 l\u2019id\u00e9e de me retrouver aupr\u00e8s d\u2019elles pour me sentir un peu plus en s\u00e9curit\u00e9. Troubl\u00e9e, je me demandais quelle suite il y aurait \u00e0 ce baiser. Allait-il s\u2019excuser, me dire qu\u2019il ne faudrait pas que \u00e7a se reproduise\u00a0? Ou \u00e0 l\u2019inverse, me confier que c\u2019\u00e9tait agr\u00e9able et qu\u2019il voudrait m\u2019embrasser \u00e0 nouveau\u00a0? Qu\u2019arriverait-il \u00e9tant donn\u00e9 qu\u2019il \u00e9tait non seulement mon patron, mais aussi un homme mari\u00e9 ayant le triple de mon \u00e2ge\u00a0? Chose certaine, j\u2019avais peur de perdre mon seul gagne-pain en prenant une d\u00e9cision qui pourrait le contrarier et ruiner mes chances de conserver mon emploi. C\u2019est ainsi que l\u2019association entre argent, travail et appropriation du corps a insidieusement pris le dessus sur ma capacit\u00e9 \u00e0 penser lucidement par moi-m\u00eame, et pour moi-m\u00eame. Que mon premier emploi est devenu indissociable de ma premi\u00e8re agression sexuelle et d\u2019une relation abusive, qui aura en fin de compte dur\u00e9 trois ans.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Le baiser que nous avons \u00e9chang\u00e9 a \u00e9t\u00e9 suivi d\u2019une s\u00e9rie d\u2019autres attouchements embarrassants qui ont rapidement escalad\u00e9 en une relation trouble, que je n\u2019ai pu interpr\u00e9ter autrement que comme un sentiment d\u2019amour, m\u00eal\u00e9 de culpabilit\u00e9 et de fascination. Un sentiment d\u2019amour que je me devais de cultiver, parce que c\u2019\u00e9tait \u00e7a, pour moi, le prince charmant. Celui qui me surnommait \u00ab\u00a0poup\u00e9e\u00a0\u00bb en me mordant sauvagement le cou et qui venait appuyer son sexe dress\u00e9 contre mes fesses, lorsque je comptais les billets d\u2019argent derri\u00e8re la caisse, excit\u00e9 \u00e0 l\u2019id\u00e9e qu\u2019un client pourrait \u00e0 tout moment nous surprendre. \u00c0 ce stade, il n\u2019y avait plus de coupure entre le monde du travail et l\u2019espace de ma maison, car j\u2019avais l\u2019impression de toujours \u00eatre au d\u00e9panneur m\u00eame quand je ne m\u2019y trouvais pas. L\u2019image de mon patron n\u2019avait de cesse de s\u2019immiscer dans mon jardin intime d\u2019adolescente, auquel je n\u2019acc\u00e9dais qu\u2019une fois retir\u00e9e dans ma chambre. La plupart du temps, nous avions des relations sexuelles dans son bureau, \u00e0 l\u2019abri des regards curieux du barbier qui tenait un salon au deuxi\u00e8me \u00e9tage de l\u2019immeuble et qui descendait sans pr\u00e9venir pour fl\u00e2ner entre les rang\u00e9es pendant ses pauses. Nous nous installions tant\u00f4t sur le bureau ou sur le rebord du lavabo, tant\u00f4t sur les caisses de bi\u00e8res empil\u00e9es ou sur la moquette rugueuse qui recouvrait le plancher. Il \u00e9tait rare que nous parvenions \u00e0 mener un co\u00eft sans qu\u2019il ne soit interrompu brusquement par l\u2019arriv\u00e9e de clients dont nous pouvions annoncer la venue gr\u00e2ce au syst\u00e8me de cam\u00e9ras, qui scrutait le stationnement ext\u00e9rieur. Chaque fois que nous apercevions un client approcher \u00e0 travers les t\u00e9l\u00e9visions situ\u00e9es au niveau du bureau, nous soupirions d\u2019exasp\u00e9ration, et Andrew remontait rapidement ses pantalons avant d\u2019aller l\u2019accueillir avec des papiers sous le bras, pr\u00e9textant ainsi avoir \u00e9t\u00e9 tir\u00e9 en dehors d\u2019une besogne absorbante. Pendant ce temps, je restais nue, le corps press\u00e9 contre le tapis d\u00e9lav\u00e9 et crasseux, \u00e0 attendre son retour avec les jambes entrouvertes, pr\u00eate pour la suite de la p\u00e9n\u00e9tration. Parfois, il lui arrivait de r\u00e9p\u00e9ter ce cirque \u00e0 quatre ou cinq reprises, avant d\u2019en venir \u00e0 \u00e9jaculer sur mon dos, qu\u2019il d\u00e9barbouillait ensuite d\u00e9licatement en me rappelant \u00e0 quel point j\u2019\u00e9tais \u00ab\u00a0une femme merveilleuse\u00a0\u00bb. Jamais il n\u2019a enfil\u00e9 de condoms. Jamais je n\u2019ai eu d\u2019orgasme. Jamais je n\u2019ai compris comment nous en \u00e9tions arriv\u00e9s l\u00e0. Mais mes heures de travail passaient tellement vite en sa compagnie, parce que j\u2019\u00e9tais compl\u00e8tement obs\u00e9d\u00e9e par sa pr\u00e9sence.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Le No\u00ebl suivant, Andrew avait organis\u00e9 une soir\u00e9e <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">staff<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\"> \u00e0 la Cage aux sports qui, \u00e0 mon grand bonheur, nous donnait enfin l\u2019opportunit\u00e9 de nous rencontrer en dehors du d\u00e9panneur. Seize ans. J\u2019\u00e9tais sous les feux de la rampe. Drap\u00e9e d\u2019une robe-corset noire, j\u2019\u00e9tais en pleine performance. Les caf\u00e9s alcoolis\u00e9s m\u2019aidaient \u00e0 maintenir le cap. Je faisais de grands mouvements avec mes bras pendant que je parlais, en essayant de para\u00eetre la plus int\u00e9ressante possible. Je dansais en balan\u00e7ant mes hanches lentement de gauche \u00e0 droite, en m\u2019assurant qu\u2019il me regardait afin de r\u00e9ussir \u00e0 le s\u00e9duire. Ses yeux \u00e9taient braqu\u00e9s sur moi comme des projecteurs, et je me r\u00e9jouissais \u00e0 l\u2019id\u00e9e qu\u2019il me trouvait d\u00e9sirable. La soir\u00e9e tirait \u00e0 sa fin. Il effectua un d\u00e9tour par le d\u00e9panneur avant me ramener chez moi. Il m\u2019incita \u00e0 le suivre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur pendant qu\u2019il d\u00e9sactivait le syst\u00e8me d\u2019alarme. On a bais\u00e9 maladroitement sur les marches de l\u2019escalier, entre le bureau et le rez-de-chauss\u00e9e. Je courbais l\u2019\u00e9chine lorsque mon dos frottait p\u00e9niblement contre la moquette. J\u2019avais mal. Retour \u00e0 la case d\u00e9part, dans mon palais des glaces. C\u2019est \u00e0 ce moment pr\u00e9cis que j\u2019ai compris que notre relation ne pouvait exister que dans l\u2019espace secret et confin\u00e9 de cet escalier. Andrew insista pour que nous quittions rapidement le d\u00e9panneur, apr\u00e8s avoir souill\u00e9 la robe qui rev\u00eatait encore la moiti\u00e9 de mon corps, par crainte d\u2019\u00e9veiller les soup\u00e7ons des voisins. Ce soir-l\u00e0, je m\u2019endormis larmoyante, oscillant entre les remords et l\u2019exaltation, puisque j\u2019avais enfin bris\u00e9 le silence au moment de le quitter en lui reprochant ses gestes blessants, qu\u2019il se plaisait \u00e0 interpr\u00e9ter comme de l\u2019\u00e9rotisme empress\u00e9.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Andrew ne m\u2019a jamais pardonn\u00e9 d\u2019avoir d\u00e9nonc\u00e9 son manque de consid\u00e9ration \u00e0 mon \u00e9gard. Depuis plusieurs semaines, il ne venait plus au d\u00e9panneur pendant mes quarts de travail et il ne me contactait plus par t\u00e9l\u00e9phone. Du jour au lendemain, je n\u2019\u00e9tais plus sa <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">call-girl<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">. Je suis devenue obs\u00e9d\u00e9e par son fant\u00f4me en guettant les cam\u00e9ras de surveillance mis\u00e9rablement assise sur un banc derri\u00e8re la caisse et irrit\u00e9e par la pr\u00e9sence des clients qui tentaient sans succ\u00e8s de me faire la conversation. Pendant des heures, j\u2019esp\u00e9rais voir surgir son camion dans le stationnement et j\u2019anticipais d\u2019un m\u00eame coup son entr\u00e9e dans le d\u00e9panneur, qui aurait conf\u00e9r\u00e9 un profond soulagement \u00e0 ma solitude anxieuse. S\u2019il \u00e9tait rentr\u00e9, j\u2019aurais sans doute fait semblant d\u2019\u00eatre affair\u00e9e \u00e0 nettoyer les comptoirs, et j\u2019aurais spontan\u00e9ment arbor\u00e9 mon plus beau sourire, en lui donnant l\u2019impression d\u2019\u00eatre surprise par son apparition. Mais j\u2019attendais, j\u2019attendais, et il ne venait pas. Je m\u2019\u00e9vadais inlassablement de mon corps pour arriver \u00e0 rester en vie. Je <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">zonais out<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">. J\u2019\u00e9tais en pleine dissociation. \u00ab\u00a0Un jour, il finira bien par venir\u00a0\u00bb, que je me disais. \u00ab\u00a0C\u2019est quand m\u00eame son d\u00e9panneur, apr\u00e8s tout.\u00a0\u00bb Or, il poussa l\u2019audace jusqu\u2019\u00e0 son paroxysme en y revenant pour la premi\u00e8re fois avec son \u00e9pouse aux bras, que je regardais avec un air interloqu\u00e9 \u00e0 travers lequel elle n\u2019aurait pu d\u00e9celer aucune trace d\u2019affliction. Croisant mes yeux doux et fatigu\u00e9s, Andrew se satisfaisait de constater que j\u2019\u00e9tais d\u00e9vast\u00e9e par son absence et que sa pr\u00e9sence me manquait. Que j\u2019avais certainement bien compris ma le\u00e7on et que j\u2019allais d\u00e9sormais respecter que ce soit lui, le vrai ma\u00eetre du jeu.\u00a0\u00a0\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Apr\u00e8s cet \u00e9pisode, Andrew est redevenu un patron disponible et un amant d\u00e9contract\u00e9, que l\u2019on aime pour sa l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 et pour ses \u00e9lans de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9. Nous sommes entr\u00e9s dans l\u2019\u00e2ge d\u2019or de notre relation, o\u00f9 je mettais autant d\u2019espoir dans la r\u00e9alisation de mes petits instants de bonheur, que d\u2019angoisse dans un avenir inqui\u00e9tant qui se promettait d\u2019\u00eatre tumultueux. Je savourais chaque petit moment que nous vivions ensemble en ayant la ferme conviction que notre histoire \u00e9tait le d\u00e9but d\u2019une longue et passionnante romance Harlequin. De temps en temps, je l\u2019accompagnais lorsqu\u2019il allait r\u00e9cup\u00e9rer les commandes du d\u00e9panneur \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de la ville et nous en profitions pour nous embrasser aux arr\u00eats des feux de circulation. Il m\u2019offrait des cadeaux, qui suscitaient toutefois en moi un grand inconfort, puisque je ne pouvais les exhiber sans risquer de mettre en p\u00e9ril notre relation secr\u00e8te. Il me donna notamment des fleurs, que j\u2019ai laiss\u00e9 am\u00e8rement faner sur son bureau de travail, faute de pouvoir les exposer dans ma propre chambre. Il m\u2019acheta \u00e9galement un collier en or blanc, que j\u2019ai fini par accrocher \u00e0 mon cou en racontant \u00e0 mes parents qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019un bijou offert par ma meilleure amie Sophie, qui avait \u00e9trangement endoss\u00e9 mon mensonge sans trop me poser de questions. Une fois, il avait cach\u00e9 sa voiture dans une rue pr\u00e8s de la maison et j\u2019\u00e9tais all\u00e9e le rejoindre dans les bois, o\u00f9 il m\u2019avait enjoint de lui faire une fellation, plaqu\u00e9 sur un immense sapin baumier dont l\u2019essence se r\u00e9pandait \u00e0 travers mes narines. J\u2019aimais sentir son sexe dans ma bouche, turgescent dans un mouvement constant de va-et-vient, mais j\u2019avais aussi mal au c\u0153ur lorsqu\u2019il s\u2019enfon\u00e7ait un peu trop loin dans ma gorge. Il me promettait constamment que notre relation s\u2019\u00e9tendrait au-del\u00e0 du d\u00e9panneur. Qu\u2019\u00e0 mes dix-huit ans, il vendrait son commerce apr\u00e8s avoir d\u00e9clar\u00e9 \u00e0 mes parents l\u2019amour inconditionnel qu\u2019il me portait. \u00ab\u00a0Je quitterai ma femme, t\u2019emm\u00e8nerai loin. Je deviendrai camionneur et nous parcourrons des kilom\u00e8tres ensemble, en marge du jugement des autres.\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Mes parents seront en col\u00e8re\u00a0et ne me le pardonneront jamais. \u00bb, lui r\u00e9torquais-je sans cesse. C\u2019\u00e9tait un kidnapping, pr\u00e9vu plusieurs ann\u00e9es \u00e0 l\u2019avance, qui allait g\u00e2cher ma vie en me mettant enti\u00e8rement au service d\u2019un homme qui parvenait avec ing\u00e9niosit\u00e9 \u00e0 normaliser mon consentement \u00e9touff\u00e9.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">L\u2019\u00e9t\u00e9 avant notre rupture, j\u2019avais enfin r\u00e9ussi \u00e0 le convaincre de partir en escapade romantique lors d\u2019un bel apr\u00e8s-midi ensoleill\u00e9 du mois de juillet. J\u2019\u00e9tais fi\u00e8rement assise dans son camion sur le si\u00e8ge passager. Je descendais ma fen\u00eatre et les bourrasques de vent ber\u00e7aient mes cheveux longs, qui s\u2019\u00e9tiraient all\u00e8grement jusqu\u2019\u00e0 l\u2019infini. Je tenais mon chapeau de la main gauche en riant et je dessinais des vagues dans l\u2019air avec mon bras droit pendant que la radiocassette tournait <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">Wicked Games<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\"> de Chris Isaak. J\u2019\u00e9tais tellement jeune et mature en m\u00eame temps. Je me sentais l\u00e9g\u00e8re, mais \u00e9cras\u00e9e par le temps. Nous nous sommes arr\u00eat\u00e9s dans une cantine pour manger des hot-dogs, que je recouvris d\u2019une \u00e9paisse couche de mayonnaise forte et de moutarde <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">baseball<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">. Andrew me regardait attentivement pendant que je les engouffrais avec app\u00e9tit. Je remarquai soudainement ses rides sur son front, son visage d\u00e9fra\u00eechi que trahissait cruellement son \u00e2ge, et je le trouvais vieux. Je le trouvais vieux et <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">d\u00e9gueulasse<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">. \u00ab\u00a0Il pourrait facilement passer pour mon p\u00e8re\u00a0\u00bb, que je me disais int\u00e9rieurement. Je n\u2019avais subitement plus faim et j\u2019avais un haut-le-c\u0153ur. Je me levai et je sortis de la cantine en trombe, compl\u00e8tement d\u00e9sorient\u00e9e et accabl\u00e9e par la chaleur. Andrew m\u2019aida \u00e0 m\u2019asseoir sur une table \u00e0 pique-nique. Avec ses doigts, il essuya les coins de mes l\u00e8vres, tach\u00e9es de moutarde, avant de les embrasser, tandis que je versai des larmes en me demandant ce que je faisais l\u00e0, \u00e0 des centaines de kilom\u00e8tres de ma famille. \u00ab\u00a0Bient\u00f4t nous serons libres. Rappelle-toi, nous partirons. Je t\u2019emm\u00e8nerai loin et ces moments difficiles\u00a0appartiendront bient\u00f4t au pass\u00e9\u00a0\u00bb, me chuchota-t-il avec une insistance argument\u00e9e. Les yeux boursoufl\u00e9s, je remontai dans son camion et sur le chemin du retour, je m\u2019endormis \u00e9puis\u00e9e, la fen\u00eatre ferm\u00e9e, avec le son du moteur comme seule berceuse pour m\u2019apaiser.\u00a0\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">\u00c0 dix-huit ans, j\u2019ai quitt\u00e9 le premier emploi que j\u2019ai occup\u00e9 comme caissi\u00e8re au d\u00e9panneur du village. D\u2019un m\u00eame coup, j\u2019ai largu\u00e9 Andrew, qui a fini par vendre son d\u00e9panneur, remplac\u00e9 aujourd\u2019hui par un immense centre de r\u00e9novations qui refl\u00e8te \u00e0 peine les souvenirs que j\u2019ai pu conserver de cet endroit. \u00c0 dix-huit ans, je ne suis jamais partie avec celui qui m\u2019avait promis de me d\u00e9rober \u00e0 ma propre vie au profit de ses pulsions destructrices. Le jour de mon d\u00e9part, j\u2019ai compris avec brutalit\u00e9 que le travail et la sexualit\u00e9 \u00e9taient des r\u00e9alit\u00e9s interd\u00e9pendantes, qui s\u2019\u00e9taient introduites dans ma vie en s\u2019arrimant indistinctement l\u2019une \u00e0 l\u2019autre. Que le travail et la sexualit\u00e9 s\u2019\u00e9taient simultan\u00e9ment imprim\u00e9s dans ma peau d\u2019adolescente, en toute normalit\u00e9, comme si mon histoire n\u2019aurait jamais pu \u00eatre envisag\u00e9e autrement. Si apr\u00e8s des mois de r\u00e9flexion douloureuse, j\u2019ai bien trouv\u00e9 la force pour \u00e9chapper aux griffes de ce d\u00e9panneur, la lutte que j\u2019ai men\u00e9e pour mon ind\u00e9pendance ne s\u2019est toutefois jamais v\u00e9ritablement termin\u00e9e. Je suis en effet celle qui a travers\u00e9 les portes closes de son existence en v\u00e9rifiant une derni\u00e8re fois les cam\u00e9ras, sensible au regard d\u2019une attente qui prenait soin de me rappeler qu\u2019aucun homme n\u2019allait r\u00e9ussir \u00e0 me sauver.\u00a0<\/span><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quoique ce roman soit bas\u00e9 sur un fait r\u00e9el qui s\u2019est produit au Canada, il y a tr\u00e8s longtemps, il n\u2019en demeure pas moins une \u0153uvre d\u2019imagination. Les personnages v\u00e9ritables de ce drame n\u2019ont fait que pr\u00eater \u00e0 mon histoire leurs gestes les plus ext\u00e9rieurs, les plus officiels en quelque sorte. 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