{"id":14866,"date":"2019-03-23T20:28:30","date_gmt":"2019-03-23T20:28:30","guid":{"rendered":"https:\/\/revues.uqam.ca\/feminetudes\/?post_type=articles&#038;p=14866"},"modified":"2025-01-29T21:35:21","modified_gmt":"2025-01-29T21:35:21","slug":"celles-qui-marchent-longtemps-ont-toujours-le-dos-courbe","status":"publish","type":"articles","link":"https:\/\/revues.uqam.ca\/feminetudes\/articles\/celles-qui-marchent-longtemps-ont-toujours-le-dos-courbe\/","title":{"rendered":"celles qui marchent longtemps ont toujours le dos courb\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Des fois, Maisy avait l\u2019air triste, raconte Lisa. Des fois, elle disait qu\u2019elle ne m\u00e9ritait pas d\u2019\u00eatre aim\u00e9e. Je lui r\u00e9pondais toujours qu\u2019elle avait le droit d\u2019\u00eatre aim\u00e9e. Et que s\u2019il lui arrivait quelque chose, notre c\u0153ur allait se briser.<\/p>\n<cite>Walter, Emmanuelle. 2014. <em>S\u0153urs vol\u00e9es. Enqu\u00eate sur un f\u00e9minicide au Canada, <\/em>Montr\u00e9al&nbsp;: Lux \u00c9diteur, p.19 [224p].&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br><\/cite><\/blockquote>\n\n\n<h2><strong>celle qui revient \u00e0 val d\u2019or<\/strong><\/h2>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Tu marches, tu continues de marcher encore et encore, sans arr\u00eat dans le froid et de fois en fois tu te dis que \u00e7a doit cesser, que tu dois arr\u00eater de faire \u00e7a, de marcher et de t\u2019asphyxier, mais tu continues cette longue marche dans la nuit. Le vent est celui qui te d\u00e9range, il te rappelle que parfois ta volont\u00e9 faillit et c\u2019est pour \u00e7a que tu dois l\u2019affronter encore, parce que tu as \u00e9t\u00e9 vaine. Tu ne sais pas ce qu\u2019il y a de r\u00e9confortant dans esp\u00e9rer mourir de froid, peut-\u00eatre que c\u2019est parce que tu sais sentir la mort arriver et tu sens qu\u2019elle est douce, tu sais qu\u2019\u00e0 cette temp\u00e9rature elle vient quand on est d\u00e9j\u00e0 endormi. Il para\u00eet que quand on meurt noy\u00e9, d\u00e8s la deuxi\u00e8me fois que l\u2019on respire de l\u2019eau, les endorphines sont lib\u00e9r\u00e9es et on devient euphorique, qu\u2019on en vient \u00e0 souhaiter la mort simplement pour en vivre l\u2019exp\u00e9rience. Tu y penses mais au final, tu rentres toujours \u00e0 la maison, tu marches droit et tu ne fais aucun d\u00e9tour, tu te diriges vers chez toi parce que c\u2019est ce que tu pr\u00e9f\u00e8res parmi tout le reste, \u00eatre \u00e0 la maison, donc c\u2019est l\u00e0 que tu vas, parce que tu n\u2019as pas encore respir\u00e9 l\u2019eau, tu n\u2019es pas noy\u00e9e compl\u00e8tement, parfois tu sors ta t\u00eate de l\u2019eau et tu respires, tu es asphyxi\u00e9e par moments mais tu respires quand m\u00eame et tu sais que la ligne est mince entre la noyade et la survie, tu ne l\u2019as pas encore franchie, tu as seulement envie de terminer ta longue marche et tu sais que tu as encore assez de force pour esp\u00e9rer entrer au chaud.\u00a0<\/span><\/p>\n<h2><b>celle qui ricane comme le coyote avec le caribou<\/b><\/h2>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Je me rappelle, dans ce r\u00eave, j\u2019avais une longue barbe qui me poussait, puisque ma vie avait \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s longue et remplie de toutes sortes de personnes bienveillantes et d\u2019\u00e9v\u00e9nements heureux, sans que je puisse les nommer ou m\u2019en rappeler exactement. J\u2019avais une longue barbe blanche et soudain je pleurais parce que j\u2019allais mourir, je sentais la fin de mon corps, mes doigts \u00e9taient gel\u00e9s dans le froid et je marchais sans cesse, sans m\u2019arr\u00eater parce que je chassais le caribou, et je pleurais si fort que je sentais que quelqu\u2019un m\u2019entendait, je ne savais pas qui, ni d\u2019o\u00f9 il venait, mais j\u2019\u00e9tais bien consciente que quelqu\u2019un m\u2019entendait et qu\u2019il ressentait de la piti\u00e9 pour moi et, dans ce r\u00eave, je me transformais soudainement en caribou, je n\u2019\u00e9tais plus sur le point de mourir, je pouvais bien respirer, je n\u2019avais plus froid et je galopais tr\u00e8s vite, j\u2019\u00e9tais heureuse. Je n\u2019avais gard\u00e9 de mon ancien corps que ma longue barbe qui \u00e9tait la preuve de ma grande sagesse, mais aussi de l\u2019immense peine que je portais en souvenir du temps o\u00f9 j\u2019\u00e9tais une humaine.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Ce r\u00eave je l\u2019ai fait tant de fois que je me rappelle de chaque d\u00e9tail qui le forme, mais surtout je me rappelle de l\u2019\u00e9cart entre l\u2019immense tristesse qui me d\u00e9vore au tout d\u00e9but et de la joie, presque effervescente, que j\u2019\u00e9prouve quand je me suis transform\u00e9e. C\u2019est d\u2019abord un affreux cauchemar qui me fait trembler m\u00eame si mes couvertes sont empil\u00e9es et qu\u2019aucun froid ne s\u2019immisce dans mon lit, puis un r\u00eave, o\u00f9, en galopant, je me sens comme si je flottais et que rien ne pouvait plus me d\u00e9truire.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Quand j\u2019\u00e9tais plus petite, et que je faisais ce r\u00eave chaque nuit, il m\u2019arrivait de penser que je devais aller marcher en for\u00eat et chasser le caribou pendant des jours et des semaines, peut-\u00eatre m\u00eame des mois. Pendant tout ce temps, graduellement, je r\u00e9ussissais \u00e0 me changer en animal et d\u00e9couvrir tout le plaisir que j\u2019avais la capacit\u00e9 de ressentir, mais qui n\u2019existait que pendant mon sommeil, durant ces r\u00eaves. Je me souviens quand je suis partie dans l\u2019intention d\u2019aller le chasser un jour, je m\u2019\u00e9tais perdue, c\u2019\u00e9tait durant le mois de novembre et il faisait si froid. Le froid ne me d\u00e9rangeait pas mais le vent me faisait faillir, je tombais parfois parce que je ne sentais plus mes jambes et je laissais mon corps s\u2019enfoncer dans la neige, je n\u2019avais plus la force de me soulever et de continuer et je pleurais si fort, je me rappelle avoir eu honte de le faire, mais en m\u00eame temps d\u2019\u00eatre r\u00e9confort\u00e9e de pousser tous ces cris. J\u2019\u00e9tais jeune \u00e0 cette \u00e9poque et nous vivions pr\u00e8s d\u2019une petite for\u00eat, il avait fallu beaucoup de temps \u00e0 mes parents avant de me retrouver, probablement quelques heures, dans le noir, c\u2019est un des souvenirs qui est encore tr\u00e8s clair dans ma m\u00e9moire. Je ne me souviens plus de ce qui est arriv\u00e9 quand je suis retourn\u00e9e \u00e0 la maison, je ne sais m\u00eame pas si mes parents avaient \u00e9t\u00e9 f\u00e2ch\u00e9s contre moi.\u00a0<\/span><\/p>\n<h2><b>celle qui se fait dicter par le pr\u00e9sident<\/b><\/h2>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Apr\u00e8s avoir entendu cette fameuse phrase de l\u2019homme que tu d\u00e9testes profond\u00e9ment, mais que tu n\u2019arr\u00eates pas de suivre partout sur Internet et \u00e0 la radio, d\u2019ailleurs ce n\u2019est pas tr\u00e8s difficile, il est partout, tout le monde en parle, il te semble m\u00eame qu\u2019il te suit jusque dans ton lit, tu n\u2019as pas r\u00e9agi comme il te semblait bon de le faire, c\u2019est-\u00e0-dire que tu n\u2019as pas relev\u00e9, tu as arr\u00eat\u00e9 d\u2019y penser et tu es pass\u00e9e \u00e0 autre chose. Les \u00c9tats-Unis sont pour toi une infinit\u00e9 de personnages, de lieux et de possibilit\u00e9s qui te d\u00e9sar\u00e7onnent, tu t\u2019abreuves de l\u2019art de ce pays et des anecdotes qui le construisent avec une soif proche de la d\u00e9mesure. Tu aimes tout de ce pays, avec ses autoroutes qui n\u2019en finissent plus, avec ses films, avec toutes ses causes perdues et ses artistes inconnus.ues en fait ce n\u2019est pas tellement de l\u2019amour, c&rsquo;est plut\u00f4t une fascination sans exutoire qui t\u2019accroche \u00e0 ce pays. Peut-\u00eatre que maintenant tu es simplement d\u00e9\u00e7ue, tu aimerais plut\u00f4t penser \u00e0 quelque chose d\u2019autre parce que tout \u00e7a n\u2019en vaut plus vraiment la peine.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">La nuit derni\u00e8re, tu as fait un r\u00eave. Tu jouais \u00e0 un sport avec d\u2019autres filles dehors, tu ne sais m\u00eame pas quoi exactement, mais vous \u00e9tiez bien \u00e9quip\u00e9es pour \u00eatre prot\u00e9g\u00e9es des coups, comme au hockey. \u00c0 la fin de la partie, vous \u00e9tiez comme transport\u00e9es dans des douches, c\u2019\u00e9tait les douches de la piscine de ton \u00e9cole secondaire, tu te rappelles tr\u00e8s bien cet endroit toujours humide. Tu n\u2019arrivais pas \u00e0 enlever ton bas, c\u2019\u00e9tait un genre de culotte lac\u00e9e et \u00e7a recouvrait ton pubis, \u00e7a avait pour fonction de t\u2019assurer que seulement toi pourrais<\/span> <span style=\"font-weight: 400\">l\u2019enlever, mais tu n\u2019en \u00e9tais pas capable, et les filles venaient t\u2019aider, elles \u00e9taient au moins quatre \u00e0 essayer de te d\u00e9tacher, mais \u00e7a ne fonctionnait pas. Elles continuaient tout de m\u00eame de se d\u00e9battre et, tout d\u2019un coup, \u00e7a t\u2019a excit\u00e9e, elles te touchaient, elles frottaient, elles donnaient des petits coups, et tu les laissais te toucher, m\u00eame si tu savais que personne n\u2019\u00e9tait cens\u00e9 le faire, le v\u00eatement \u00e9tait con\u00e7u pour \u00e7a. \u00c7a te faisait vraiment plaisir qu\u2019elles y mettent tellement d\u2019\u00e9nergie, c\u2019\u00e9tait juste pour toi qu\u2019elles le faisaient, pour t\u2019aider, et elles r\u00e9ussissaient finalement, elles enlevaient tous les lacets et tu \u00e9tais toute nue, mais elles continuaient de te frotter, elles enfon\u00e7aient leurs doigts l\u2019une apr\u00e8s l\u2019autre et tu jouissais souvent.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Tu t\u2019es r\u00e9veill\u00e9e en sueur, au son de ton alarme qui \u00e9tait programm\u00e9e sur le poste de Radio-Canada. On parlait encore de cette phrase qui date de 2005 \u00e0 l\u2019\u00e9mission du matin, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">grab &#8217;em by the pussy<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">, et tu n\u2019es pas sortie du lit sans t\u2019\u00eatre masturb\u00e9e trois fois.\u00a0<\/span><\/p>\n<h2><strong>les dimensions de mon orgueil<\/strong><\/h2>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Je ne sais toujours pas, malgr\u00e9 tout ce \u00e0 quoi j\u2019ai pu r\u00e9fl\u00e9chir, si ressentir tout ce que je ressens me d\u00e9livre ou me fais souffrir encore plus, de jour en jour. J\u2019ai essay\u00e9 de me creuser la t\u00eate, mais je crois toujours que les trous sont visibles, qu\u2019ils sont b\u00e9ants, et qu\u2019ils ne cesseront de grandir. Quelque chose me fait d\u00e9faut, je ne sais pas ce que c\u2019est, j\u2019ai perdu mes points de rep\u00e8res quand j\u2019ai d\u00e9m\u00e9nag\u00e9<\/span> <span style=\"font-weight: 400\">dans cette maison qui est si grande. Je croyais qu\u2019\u00eatre seule d\u00e9mystifierait tous mes id\u00e9aux, que je me sentirais ancr\u00e9e dans ma solitude mais non, je d\u00e9rive toujours. Je me compare \u00e0 toutes ces filles qui tra\u00eenent un poids beaucoup plus lourd dans leur t\u00eate, et moi je n\u2019ai que des trous, et j\u2019aimerais \u00eatre forte mais ce n\u2019est pas le cas. Il me semble que parfois je suis gouvern\u00e9e par des mouvements imperceptibles.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Je pense souvent aux bateaux qui naviguent sur l\u2019oc\u00e9an et je m\u2019entoure de toutes les couvertures que je peux trouver, et je me sens bien. Je n\u2019ai encore trouv\u00e9 aucun trou plus gros dans mon cerveau que celui de mon orgueil.<\/span><\/p>\n<h2><strong>celle qui parle<\/strong><\/h2>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Tu ne sais plus rien tu n\u2019as jamais su grand-chose, \u00e7a ne t\u2019a jamais frapp\u00e9e \u00e0 quel point tu \u00e9tais ignorante de tes propres sentiments et en plus maintenant, avec ce qui est arriv\u00e9, tu te mets \u00e0 croire que tu veux certaines choses alors que \u00e7a te fait sentir toujours plus petite \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de toi-m\u00eame. Tu n\u2019es certaine de rien, tu es l\u2019ignorance par excellence et c\u2019est pour \u00e7a que cette fois-l\u00e0, tu t\u2019es laiss\u00e9e guider par son avis, lui il est plus vieux, il est intelligent, il a une carri\u00e8re et tout le monde l\u2019\u00e9coute, il a des amis, il est attirant, tu \u00e9tais attir\u00e9e par lui, tu le voulais s\u00fbrement pour de mauvaises raisons, en tout cas c\u2019est ce que tu te dis parfois. Tu n\u2019\u00e9tais pas apte \u00e0 survivre, \u00e0 ce moment-l\u00e0, dans cette situation-l\u00e0, parce que tu \u00e9tais m\u00e9lang\u00e9e et je ne crois pas qu\u2019il y ait autre chose \u00e0 dire pour te justifier. Tu avais tellement le go\u00fbt de rentrer \u00e0 la maison quand c\u2019est arriv\u00e9, tu te sentais comme une petite fille qui avait voulu quelque chose \u00e0 l\u2019\u00e9picerie, mais apr\u00e8s en avoir go\u00fbt\u00e9 un peu, elle d\u00e9cidait qu\u2019elle n\u2019aimait pas \u00e7a, et sa m\u00e8re l\u2019obligeait \u00e0 finir. Tu te sentais comme l\u2019adolescente qui avait r\u00e9ussi \u00e0 attirer le gar\u00e7on le plus populaire de l\u2019\u00e9cole dans son lit, mais qui<\/span> <span style=\"font-weight: 400\">r\u00e9alisait finalement qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait qu\u2019une fille un peu na\u00efve, et qu\u2019elle n\u2019avait aucune envie de faire toutes ces choses que le gar\u00e7on lui proposait. Tu te sentais un peu comme \u00e7a, mais tu pensais aussi \u00e0 lui, et dans ta t\u00eate, tu ne pouvais pas t\u2019emp\u00eacher de le consid\u00e9rer comme un gros porc sale et r\u00e9pugnant, et encore maintenant, quand tu le vois ou quand tu entends parler de lui quelque part, tu l\u2019imagines avec un groin et des yeux de b\u00eate, roul\u00e9 dans la boue et ayant perdu toute capacit\u00e9 cognitive.<\/span><\/p>\n<h2><strong>celle qui, devenue animal<\/strong><\/h2>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Tu ne r\u00e9ussis pas \u00e0 te faire croire, \u00e0 te convaincre d\u00e9finitivement que tu n\u2019es plus rien, que tu as \u00e9t\u00e9 transform\u00e9e en quelque chose qui ne pense pas, qui ne peut pas marcher, toucher, frapper et crier. Tu aurais voulu que tout soit tellement diff\u00e9rent, tu aurais voulu pouvoir tout pr\u00e9voir, mais tu constates simplement que tu n\u2019es rendue presque rien, tu ne veux pas accepter que ta chair ait \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e \u00e0 un porc ob\u00e8se, qui a lui-m\u00eame \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 et vendu. Tu penses \u00e0 autre chose, tu ne veux plus penser \u00e0 toutes ces choses mauvaises qu\u2019ont \u00e9t\u00e9 ta vie, puis ta mort. Tu r\u00eaves que tout s\u2019est pass\u00e9 diff\u00e9remment, que tu t\u2019es toi-m\u00eame gliss\u00e9e dans la peau du cochon, que c\u2019est toi-m\u00eame qui en a d\u00e9cid\u00e9 ainsi, pour le lib\u00e9rer, lui, de son propre corps, puis qu\u2019il ne s\u2019est plus attaqu\u00e9 aux employ\u00e9s de la ferme pour les mordre, mais plut\u00f4t que son corps a \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9 pour te procurer une petite maison. Il s\u2019est transform\u00e9 en une b\u00eate d\u2019un rose floral, et sa peau est devenue douce tout \u00e0 coup, ses jambes ont pouss\u00e9 pour devenir immenses, et il pouvait courir et sauter les barri\u00e8res.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Maintenant c\u2019est toi qui saute les barri\u00e8res de la ferme et ta peau n\u2019est presque plus palpable, elle est devenue une sorte de voile rose et tes pattes ne touchent plus le sol, ta vitesse n\u2019est comparable \u00e0 rien qui existe. Tu voles et tu oscilles entre la terre et le ciel et tu es libre, et tous les animaux se sont transform\u00e9s comme toi, tu le sais mais tu ne les vois jamais, tu ne vois jamais personne, tu es seule avec tes pens\u00e9es et c\u2019est tr\u00e8s bien comme \u00e7a. Tu ne descends plus jamais pour boire de l\u2019eau, tu n\u2019en as plus besoin, tu atteins parfois la couche la plus \u00e9lev\u00e9e du ciel, puis tu regardes en bas et il n\u2019y a pas vraiment grand-chose, mais tu admires le presque rien et tu es calme, tu es tr\u00e8s calme, tu respires et il n\u2019y a rien d\u2019autre.<\/span><\/p>\n<h2><strong>celle qui arpente la montagne<\/strong><\/h2>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Tu marches sans cesse sur la montagne et tu te sens reine de cette ville qui n\u2019est plus rien pour toi, seulement le souvenir d\u2019une vie qui \u00e9tait pleine de promesses et tu pensais que ta vie serait longue et que tu mourrais pleine de sagesse et de savoir, sauf que maintenant tu sais encore plus de choses que tu n\u2019aurais jamais pu imaginer, tu sais tout, car tu n\u2019es plus rien. Tu connais cette science que tu \u00e9tudiais, la chimie, tu sais que ton corps s\u2019est transform\u00e9 en autre chose, que ton corps a servi de carburant pour br\u00fbler, puis carboniser pour devenir une poussi\u00e8re noire, puis qu\u2019enterr\u00e9e dans le sol, cette poussi\u00e8re form\u00e9e de milliards de mol\u00e9cules de carbone attach\u00e9es les unes aux autres se sont s\u00e9par\u00e9es pour sortir du sol et tu n\u2019es devenue que de l\u2019air, presque rien. Tu sais que gr\u00e2ce \u00e0 ce proc\u00e9d\u00e9 assez simple que tu appelais craquage thermique dans tes examens \u00e0 l\u2019universit\u00e9, tu peux te d\u00e9placer librement sur la montagne et tu te dis que tu aurais aim\u00e9 devenir un animal, mais c\u2019est impossible parce que tes mol\u00e9cules sont plut\u00f4t devenues comme un souffle. Parfois, quand le soleil plombe, tu suspends ton p\u00e9riple pour laisser les rayons te submerger, tu te sens presque dans le n\u00e9ant, tu sens que tu poss\u00e8des la libert\u00e9 de devenir un rayon, et c\u2019est ce que tu fais.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Tu changes, tu prends une autre forme et tu comprends toute cette \u00e9nergie que tu es devenue gr\u00e2ce \u00e0 ta simple volont\u00e9. Tu te prom\u00e8nes et cette marche nouveau genre est ton seul loisir, car il te permet d\u2019apprendre encore toujours plus, toi qui \u00e9tait assoiff\u00e9e de connaissances \u00e0 l\u2019universit\u00e9, tu peux enfin t\u2019abreuver sans arr\u00eat de cette marche qui relie toutes les sciences. Cette pens\u00e9e te revient souvent, tu es un seul carr\u00e9 d\u2019une immense courtepointe, tu es la reine de la montagne et parfois en pensant \u00e0 tout \u00e7a, il te vient \u00e0 l\u2019esprit que tu \u00e9tudies ces sciences en faisant l\u2019\u00e9tude de ta propre mort, et m\u00eame parfois tu te dis que tu n\u2019aurais jamais souhait\u00e9 mieux.<\/span><\/p>\n<h2><strong>les dimensions de ma courtepointe<\/strong><\/h2>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Dans ma maison il n\u2019y a rien d\u2019autre que des couvertes partout et des oreillers, parce que j\u2019ai souvent tr\u00e8s froid, surtout aux mains et aux \u00e9paules. J\u2019ai collectionn\u00e9 toutes ces couettes avec le temps, car j\u2019habite cette maison depuis assez longtemps, mais j\u2019ai remarqu\u00e9 seulement r\u00e9cemment que les motifs n\u2019ont rien \u00e0 voir les uns avec les autres, les couleurs non plus, il y a au moins mille couleurs diff\u00e9rentes qui forment le paysage du salon, mais l\u2019ensemble est quand m\u00eame parfait, parce que tout se recoupe, \u00e9tonnamment. Le plancher n\u2019est plus visible, c\u2019est comme si le plancher \u00e9tait toute cette collection, une immense courtepointe sans d\u00e9but ni fin, et j\u2019adore m\u2019enfermer dans cette couverture durant mes journ\u00e9es de cong\u00e9 et y rester, et je m\u2019imagine que je suis un renard et que ces couvertures sont mille petits collets auxquels je suis pendue confortablement, et j\u2019imagine que la mort est proche et qu\u2019il n\u2019y aura pas de suite \u00e0 ce repos. \u00c0 ce moment-l\u00e0, je me sens vraiment repos\u00e9e, je me sens renouvel\u00e9e, presque rapi\u00e9c\u00e9e, et quand vient le moment de sortir du cocon, je me sens pr\u00eate \u00e0 affronter tout ce qui m&rsquo;attends.\u00a0<\/span><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Des fois, Maisy avait l\u2019air triste, raconte Lisa. Des fois, elle disait qu\u2019elle ne m\u00e9ritait pas d\u2019\u00eatre aim\u00e9e. Je lui r\u00e9pondais toujours qu\u2019elle avait le droit d\u2019\u00eatre aim\u00e9e. Et que s\u2019il lui arrivait quelque chose, notre c\u0153ur allait se briser. Walter, Emmanuelle. 2014. S\u0153urs vol\u00e9es. Enqu\u00eate sur un f\u00e9minicide au Canada, Montr\u00e9al&nbsp;: Lux \u00c9diteur, p.19 [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"template":"","meta":{"_acf_changed":true,"advgb_blocks_editor_width":"","advgb_blocks_columns_visual_guide":""},"tags":[247,335,336],"numeros":[172],"ppma_author":[334],"class_list":["post-14866","articles","type-articles","status-publish","hentry","tag-creation-litteraire","tag-intimite","tag-nordicite","numeros-vol-22-no-1-corps-et-resistances"],"acf":{"sections":{"section":""},"bibliographie":"","hyperliens":null,"order":18},"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v22.1 - https:\/\/yoast.com\/wordpress\/plugins\/seo\/ -->\n<title>celles qui marchent longtemps ont toujours le dos courb\u00e9 | Revue F\u00e9min\u00c9tudes<\/title>\n<meta name=\"description\" content=\"Des fois, Maisy avait l\u2019air triste, raconte Lisa. 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