Marges et intersection : enjeux épistémologiques pour la production d’un savoir féministe
Centrale aux théories féministes, la critique de la rationalité s’articule autour de la conception du rationnel et de l’objectif propre à la tradition philosophique occidentale1Nous les appellerons « objectivité et rationalité traditionnelles » aux fins de cet exercice.. Les idéaux de la rationalité s’opposent en leur sein aux caractéristiques traditionnellement considérées comme féminines, l’homme étant la tête, le « moi » supérieur et rationnel, et la femme2Pour les fins de cet article, nous entendons par « femme » toute personne s’identifiant ainsi ou toute personne socialement perçue comme femme et qui, de ce fait, subit le poids sociétal du travail reproductif. le corps, « moi » empirique dominé par ses instincts et ses émotions. Plus qu’essentialisation inadéquate, les conséquences de cette conception théorique s’avèrent non négligeables :
En faisant passer des idéaux masculins pour des idéaux humains, on s’assure que les efforts que quelqu’un peut faire pour être féminine saperont toujours les efforts qu’elle pourra faire pour être une bonne personne (et de la même façon pour atteindre les idéaux de moralité et de connaissance) (Haslanger, 2021, p. 212).
Les femmes ont donc historiquement été évacuées du champ des connaissances, repoussées à ses marges. Non seulement leurs voix n’étaient pas entendues parce que considérées irrationnelles, mais, en outre, la connaissance produite à leur sujet s’est, la plupart du temps, révélée inexacte. En Occident, les savoirs se sont en ce sens largement bâtis sans les femmes, sans leurs voix et sans leurs expériences, de même que sans celles des personnes marginalisées en général. Cette tradition étant encore présente dans le monde universitaire, la création d’un savoir différent – inclusif et libérateur – implique des défis de taille pour les études féministes.
Dans ce texte, nous3Nous utilisons le « nous » subjectif et incarné en tant que co-autrices, et non le « nous » marqueur d’une supposée objectivité désincarnée qui prévaut souvent dans le milieu académique. Notre démarche réflexive et nos positions en tant qu’autrices seront détaillées dans une section subséquente du texte. proposons d’aborder divers enjeux épistémologiques qui traversent le champ des études féministes et qui, certes théoriques, ont tout de même des conséquences concrètes sur les personnes et les communautés marginalisées. Nous démontrerons que bien que la production de savoirs ait historiquement servi à justifier de multiples formes d’oppression, elle détient un fort potentiel libérateur qui peut être actualisé via deux compétences épistémologiques : une posture d’humilité et de réceptivité et une capacité à s’effacer pour laisser place aux voix marginalisées. Afin d’illustrer notre propos, nous mobiliserons la littérature dédiée à un sujet central des études féministes : le travail reproductif.
Le travail reproductif se réfère au renouvellement et au maintien de la vie, sur le plan biologique, mais également au travail de soin permettant la reproduction de la force de travail et du système social (Arruzza, 2016). En nous intéressant à l’organisation du travail reproductif, nous pourrons constater la complexité et la multiplicité des expériences féminines, situées aux intersections de divers systèmes d’oppression. Cette constatation sera, par la suite, approfondie par l’analyse de fautes épistémologiques souvent commises au sein des théories féministes, soit la marginalisation des expériences des femmes racisées, immigrantes, pauvres et/ou membres de la communauté 2SLBGTQIA+ et la production concomitante d’un savoir incomplet et inapte à éclairer nos luttes. Nous serons conséquemment amenées à discuter de la littérature sur les injustices épistémiques.
Nous affirmerons finalement que les savoirs féministes doivent être créés collectivement, de manière à permettre une lutte politique collective et émancipatrice, ainsi qu’une nouvelle base de connaissances incluant les expériences et les vies jusqu’alors marginalisées. Il faut, en somme, que le centre s’efface au profit des marges.
La production de savoirs : moteur d’oppression ou outil de libération?
Les théoricien·nes4Le point médian sera utilisé en guise d’écriture inclusive et ce, afin de donner une visibilité aux genres autre que masculin. féministes rejettent massivement l’idéal traditionnel d’objectivité, inapte à détecter la dimension sociale inhérente à toute production de savoirs (Harding, 2021). Ce rejet prend racine dans l’idée que toute connaissance est socialement située : le positionnement social des chercheur·euses limite ce qu’iels peuvent connaitre tout en constituant la condition pour produire de la connaissance (Harding, 2021). Certes, les préjugés découlent de la perception sociale que nous avons intériorisée nous permettent d’interpréter le monde et de faire sens de ce qui nous entoure (Fricker, 2003). Ceux-ci, cela dit, sont socialement et historiquement situés, malgré leur apparence de véridicité absolue. Nous sommes ainsi biaisées et limitées, en tant qu’autrices de ce texte, par nos positions sociales privilégiées, ainsi que par nos expériences personnelles et professionnelles. Étant deux personnes évoluant à des intersections d’oppressions et de privilèges différentes – nous sommes toutes deux des femmes cisgenres, l’une de nous est issue d’une minorité visible, l’autre est blanche –, les regards que nous posons sur nos sujets d’études, et donc les éléments qui attirent notre attention et ceux auxquels nous sommes aveugles, sont en partie déterminés par les façons dont nous avons été socialisées.
Ainsi, le processus de production d’une pensée laisse inévitablement des traces qui, si ignorées (Harding, 2021), risquent de compromettre la compréhension des phénomènes étudiés. À cet effet, Sally Haslanger (2021) décrit comment la conception traditionnelle de l’objectivité produit une « épistémologie de l’objectification », un système de savoirs au sein duquel les chercheur·euses ont la capacité d’imposer à leur objet de recherche les attributs avec lesquels iels l’imaginent : « lorsque l’on objectifie quelque chose, on le voit comme ayant une nature qui le rend désirable – des façons dont on le désire – et qui lui permet de satisfaire ce désir » (Haslanger 2021, p. 247). Le·a chercheur·euse impose alors à son objet de recherche la vision qu’iel a de lui. Les femmes sont par exemple perçues comme naturellement soumises, alors qu’elles sont plutôt soumises par des modalités sociales, économiques et politiques. Les effets de ces modalités se confondent en ce sens à un état de nature (Haslanger, 2021). Haslanger (2021) décrit bien les effets d’une telle erreur :
Une fois que l’on a considéré que les femmes sont soumises et déférentes « par nature », tout effort pour changer ce rôle apparait comme inutile et vain. Les femmes qui refusent ce rôle sont des anomalies ; elles ne sont pas des observateurs « normaux » et par conséquent leur résistance, leurs observations récalcitrantes et même leurs simples efforts pour prendre la parole risquent de ne pas être pris en compte (p. 254).
Les travaux de Silvia Federici sur le travail reproductif nous offrent, sur ce point, une illustration parlante d’une telle faute épistémologique. En se référant aux travaux des féministes marxistes (les premières à avoir théorisé le travail reproductif), elle montre comment l’analyse de Marx, en adoptant le point de vue du travailleur industriel salarié, ignore les mécanismes de l’exploitation du travail des femmes dans la sphère domestique (Federici, 2019). Si Marx avait bien conscience de l’existence de la reproduction sociale, il n’envisageait pas les tâches ménagères effectuées par les femmes en tant que terrain de lutte, mais bien comme une inclination naturelle (Federici, 2019). À quoi bon alors s’affairer à lutter contre une situation qui découlerait de notre nature?
Ainsi, la conception traditionnelle de l’objectivité engendre non seulement un savoir erroné, mais assure également le renforcement et la reproduction de systèmes de domination. La position dominante, centrale, s’avère la plupart du temps désavantageuse au niveau épistémologique pour créer du savoir. Elle ne pousse pas à la réflexion critique et systématique sur les processus de production de la connaissance (Harding, 2021), générant, par conséquent, des effets néfastes pour les groupes marginalisés, dont l’oppression se voit naturalisée et, par le fait même, justifiée.
La théorisation, pourtant, a le potentiel d’être une activité émancipatrice, une réelle praxis de libération. bell hooks (2019) souligne que la production de savoirs constitue, sous certaines conditions, une manière de faire sens d’un vécu, d’exprimer une douleur et de dénaturaliser une oppression. Expliquer une expérience favorise la prise de conscience de notre capacité d’action et la théorisation d’alternatives nouvelles. Federici (2019), par exemple, souligne que le travail reproductif tel que nous le connaissons, c’est-à-dire essentiellement un travail ménager, représente une forme historique et sociale spécifique. Le travail reproductif effectué au sein du foyer, majoritairement par des femmes, ou à l’extérieur de celui-ci, dans les garderies, restaurants, hôpitaux et CHSLD, est effectivement propre aux besoins du système économique actuel. Ce faisant, sa théorie ouvre de nouvelles avenues pour penser les luttes féministes.
Replacer le travail reproductif au centre de l’analyse met effectivement en lumière les relations de pouvoir capitalistes et patriarcales qui façonnent les expériences féminines. En somme, cela revient à « [rendre] visible un nouveau terrain d’accumulation et de lutte, et la vraie mesure de la dépendance du capital à l’égard du travail non payé et la vraie durée de la journée de travail » (Federici, 2019, p. 77). Comprendre l’influence des structures socio-économiques sur l’expérience des femmes amène à prendre conscience que les catégories de sexe sont construites et peuvent ainsi être amenées à changer.
D’une manière similaire, la théorisation représente pour hooks une expérience de la liberté : « Quand notre expérience vécue de la théorisation est fondamentalement liée à des processus d’auto-guérison, de libération collective, il n’existe simplement pas de fossé entre la théorie et la pratique » (hooks, 2019, p. 61). Pour faire de la théorisation une expérience de la liberté, la production de connaissances se doit de servir les personnes marginalisées, et non leurs oppresseur·euses. Cela exige, avant toute chose, d’adopter une posture épistémologique incarnée, de manière à reconnaitre sa propre position sociale et à tenter d’identifier les biais qui lui sont propres.
Si les écrits de Federici illustrent bien une part de la réalité et outillent ainsi les mobilisations féministes, son analyse du travail reproductif néglige les divisions internes à la classe des femmes : femmes blanches, femmes racisées, migrantes et immigrantes y sont toutes placées dans le même panier. Elles occupent pourtant des places distinctes dans l’organisation du travail reproductif. La division sexuelle du travail qui assigne les femmes au travail reproductif est certes indéniable. Or, se limiter à un tel angle d’analyse tend à exposer une réalité singulière, celle des femmes blanches, au détriment des expériences multiples que peuvent vivre les femmes marginalisées :
Pourtant, en présentant la dimension du genre comme fondement unique de l’assignation du travail reproductif, ces analyses impliquent que toutes les femmes sont dans un même rapport à ce travail et qu’il s’agit donc là d’une expérience féminine universelle (Nakano Glen, 2018, p. 22)
Pour répondre à ce manquement et ainsi accorder une place plus importante à des vécus mis à l’écart, il nous faut, d’une part, s’intéresser aux expériences marginalisées et, d’autre part, ancrer la connaissance à des postures marginalisées : décentrer le savoir. Au-delà du fait d’étudier les vécus de celleux repoussé·es aux marges de la société et du champ de la production de connaissance, cela exige ultimement – parce que le·a chercheur·euse reste limité·e par sa position sociale – une démocratisation5Nous entendons par « démocratisation » l’élargissement de l’accès de la production de savoirs à tous·tes. de la production de savoirs.
Se décentrer : la production d’un savoir différent
S’intéresser aux réalités vécues par les personnes marginalisées, d’abord, permet une compréhension plus complète des phénomènes sociaux : cela soulève des enjeux différents, donne accès à des vécus alternatifs et aide conséquemment à identifier des questionnements nouveaux (Harding, 2021).
Les travaux d’Evelyn Nakano Glenn (2018), qui adopte comme sujet d’étude les femmes marginalisées, nous offrent une réponse aux manquements de la théorie de Federici. Nakano Glenn, en observant la place occupée par différentes femmes dans l’organisation du travail de reproduction sociale, effectue une analyse historique de la construction genrée et racisée du travail reproductif aux États-Unis. Elle constate que la racialisation croissante du travail domestique débutant dans les années 1920 découle d’efforts volontaires pour assigner les femmes racisées au secteur domestique via une éducation ségréguée, une coercition économique et la diffusion d’une idéologie naturalisant leur position dans l’organisation du travail.
Ces assignations différenciées au travail reproductif se perpétuent encore aujourd’hui. Dans la sphère du travail domestique privé (femmes de ménage, gardiennes d’enfant, cuisinières, etc.), les femmes racisées sont majoritairement subordonnées aux femmes blanches, subordination justifiée par une disposition « naturelle » à l’accomplissement de tâches dégradantes. Cette hiérarchie est tout aussi présente dans le travail reproductif effectué à l’extérieur de la sphère domestique, que ce soit dans les hôpitaux, les garderies ou les centres pour personnes âgées. Alors que les femmes blanches y occupent généralement des emplois peu valorisés (infirmières, techniciennes administratives, etc.), les femmes racisées sont souvent affectées à des emplois précaires où leur travail est invisibilisé (préparer et servir les repas, nettoyer les locaux, laver les patient·es, etc.). On constate donc au sein du travail reproductif accompli dans la sphère publique des logiques de spécialisation raciale (Nakano Glen, 2018).
Outre la précarisation des femmes racisées, d’autres effets concrets découlent de cette division raciale des femmes dans l’organisation du travail reproductif. De la même manière que l’assignation des femmes au travail domestique pacifie les hommes prolétaires, les femmes blanches, par leur statut relativement privilégié face aux femmes racisées, s’avèrent beaucoup moins enclines à se rebeller (Federici, 2019; Nakano Glen, 2018). Remettre en question la distribution inégalitaire du travail reproductif menacerait effectivement leur position de pouvoir déjà précaire. Ainsi, cette organisation raciale du travail reproductif profite ultimement aux hommes6Cela est particulièrement vrai des hommes blancs (aisés comme plus pauvres), mais le travail des femmes profite également aux hommes racisés, qui malgré leur subordination socio-économique aux femmes blanches, demeurent en position de pouvoir face aux femmes racisées. qui bénéficient du travail de toutes les femmes tout en conservant leur position de pouvoir.
Élaborer des connaissances à partir de positions diverses et conflictuelles permet de saisir la complexité des phénomènes et des différents systèmes d’oppression (notamment le patriarcat, le capitalisme, la suprématie blanche, l’hétérosexualité et le colonialisme) (Harding, 2021). Selon Harding (2021), c’est ainsi qu’on « donne lieu à des récits moins partiaux et moins déformés de la nature et de la vie sociale » (p. 196). Nous devons, en d’autres termes, adopter une approche de recherche intersectionnelle, à savoir une posture qui vise à rendre compte des divers vecteurs d’oppression (le genre, la race, la classe, l’orientation sexuelle, entre autres) qui interagissent ensemble et déterminent ainsi l’expérience d’une personne selon sa position sociale (Bilge, 2009). Pour rendre possible la production de cadres de pensée plus objectifs qui intègrent les expériences des personnes issues de positions sociales variées, il est essentiel que les savoirs féministes se construisent de manière collective.
Écouter les voix marginalisées : un travail de réception et d’autre-réflexion
Afin que cette mise en commun des savoirs bénéficie à tous·tes et garantisse une lutte politique émancipatrice, il va sans dire qu’il doit avoir des dialogues critiques et respectueux (hooks, 2019). Cela exige d’écouter attentivement les personnes marginalisées, d’apprendre d’elles et de se questionner soi-même7Dans le même ordre d’idée, la production de savoir doit être réalisée de concert avec les sujets étudiés. La chercheuse maori Linda Tuhiwai Te Rina Smith (2011) souligne l’importance de partager ses résultats de recherche avec les personnes y ayant participé, d’autant plus lorsque celles-ci sont issues de communautés marginalisées. Bien plus que la simple distribution d’un rapport de recherche, cela exige un engagement à long terme au sein des communautés dans une optique de partage de savoirs et de vulgarisation de l’information. (Harding, 2021) :
Si nous voulons qu’un mouvement féministe revitalisé ait un impact sur les femmes, alors il est essentiel de créer un contexte où nous pouvons ouvrir un dialogue critique ouvert les unes avec les autres, où nous pouvons débattre et discuter sans peur de s’effondrer émotionnellement, où nous pouvons nous écouter et nous connaitre avec les différences et les complexités de nos expériences. […] Dès que nous aurons créé cet espace pour les femmes où nous valoriserons la différence et la complexité, une sororité basée sur la solidarité politique en naîtra. (hooks, 2019, p. 103)
L’impératif de compréhension mutuelle et de dialogue représente en soi un défi de taille sur deux niveaux : celui de la parole et celui de l’écoute. Il faut, d’abord, que les voix marginalisées soient entendues, c’est-à-dire que les points de vue et les expériences personnelles dont elles sont porteuses doivent se voir accorder une place dans la compréhension des enjeux sociaux (Molinier, 2015). Molinier (2015) souligne comment la voix – sa capacité ou son incapacité à se faire entendre socialement – détient une forte portée politique : « Le patriarcat ne se maintient qu’en renouvelant constamment les formules pour réduire les femmes au silence » (p. 55). La réduction au silence des personnes opprimé·es assure la perpétuation de systèmes d’oppression.
Par ailleurs, la capacité d’une voix à se faire entendre est directement liée à la place occupée au sein des diverses hiérarchies sociales par le sujet émettant une parole et par la personne à qui il s’adresse, positions qui déterminent le niveau de crédibilité accordée au premier (Moliner, 2015) et, donc, la confiance épistémique qui lui sera offerte. En effet, le positionnement social de la personne qui écoute et interprète une parole implique des habitudes d’attention, des instincts déterminant d’emblée les éléments négligeables et importants à ses yeux (Dotson, 2018). Notre conditionnement social définit notre perception de tout·e orateur·rice et de son discours (Fricker, 2003). Nos jugements de valeur correspondent aux jugements implicites des structures sociales et affectent notre sensibilité épistémologique, rendant parfois notre capacité à évaluer les informations transmises défectueuse (Fricker, 2003) et suscitant, par le fait même, des injustices épistémiques : certaines voix, parce qu’elles sont socialement marginalisées, ne seront pas entendues.
Pour contrer ces injustices, Fricker (2003) appelle à une plus grande sensibilité et ouverture aux autres, une testimonial sensibility. Celle-ci requiert l’adoption d’une posture d’ouverture réflexive critique au monde des autres (reflexive critical openness to the world of others) (Fricler, 2003). Elle demande, en somme, de réfléchir à la façon dont notre conditionnement social affecte nos jugements et d’être prêt·es à exposer nos biais et à nous efforcer de comprendre véritablement l’autre (Fricker, 2003). Le·a chercher·euse, conséquemment, doit expliciter sa propre position sociale pour outiller ses lecteurs·rices à identifier des biais inconscients qui peuvent perdurer dans ses travaux et ainsi permettre la critique. Les chercheur·euses doivent également faire des efforts pour élargir leur monde social, sans quoi iels risquent de commettre des fautes épistémiques tels que la paresse, l’étroitesse et l’arrogance (Dotson, 2018). Cela se traduit notamment par l’effort conscient d’inclure des sources produites par des personnes issues de communautés diverses, afin de s’assurer une multiplicité de points de vue sur son sujet d’étude.
Des marges au centre : la construction d’un monde commun
La persistance des exclusions épistémiques et de leurs conséquences concrètes nous rappelle l’importance capitale de la mise en commun pour la production de savoirs féministes. Non seulement nos expériences personnelles constituent un outil utile pour faire sens de la théorie existante, mais elles se présentent également comme des lieux privilégiés de production des savoirs. bell hooks appelle ainsi à l’adoption d’une « passion de l’expérience », la complexité de notre propre expérience ne pouvant difficilement être mieux comprise que par nous-même (2019). C’est en ce sens qu’il est tout à notre avantage de favoriser la participation des personnes marginalisées à la construction de savoirs féministes : ce n’est qu’en incluant le plus d’expériences possible que nous pourrons développer une théorie émancipatrice pouvant orienter nos luttes à venir. Il devient dès lors impératif d’assurer une reconnaissance des savoirs expérientiels découlant des vécus de toutes les femmes, savoirs trop souvent rejetés par le milieu académique au nom d’une soi-disant objectivité.
Il n’est donc pas suffisant pour les chercheur·euses de comprendre leur position sociale. Il ne suffit pas d’écouter; il faut aussi reconnaitre nos limitations et laisser la place aux voix autres. Donna Haraway (Desprest, 2019) appelle en ce sens à cultiver un non-savoir, une acceptation des limites de notre connaissance qui entraine une position de réceptivité face aux connaissances issues des expériences marginales, étrangères à nous. Le·a chercheur·euse doit ultimement reconnaitre son inaptitude (ou son désavantage) à rendre compte adéquatement de certains sujets d’étude en raison de sa propre position sociale. Ainsi, parce que nos points de vue situés en tant qu’autrices limitent ce que nous pouvons concevoir, il est de notre devoir de faire preuve de retenue.
Une recherche, parce qu’elle est forcément ancrée dans la position historique, sociale et politique qui l’a vu advenir, ne peut considérer toutes les facettes d’un enjeu. Il est dès lors d’autant plus crucial d’adopter une posture intersectionnelle et située qui peut refléter la partialité du savoir produit. Admettre les limites de notre connaissance, c’est reconnaitre l’importance et l’apport des autres au champ du savoir. Généraliser l’accès à la production de connaissances se révèle donc primordial, afin que chacun·e puisse créer des savoirs à partir de son point de vue situé, de manière à ce que nos compréhensions du monde soient constamment renouvelées. La production commune de savoirs a pour ultime conséquence la création d’une vie collective qui laisse de la place aux expériences diverses.
Bibliographie
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