Les fables de Jeanne d’Arc de La Fontaine. Chocolat ou lavande?
En second plan du comptoir-caisse d’un petit bistro est accrochée une horloge. Sur le disque du temps, la petite aiguille pointe le nord, alors que sa consœur s’allonge en direction sud. Le rythme de la trotteuse semble, quant à lui, donner la marche au brouhaha émanant de cet endroit populaire à l’heure du dîner.
Au centre de ce tableau du quotidien, deux connaissances prennent place de part et d’autre d’une petite table carrée. Soudainement, comme moulinés par deux fils de pêche bien tendus, les sourcils de l’une d’elles lui remontent au milieu du front. On croirait un face lift qui aurait mal tourné.
– C’est sûr que je vais prendre un dessert! Chaque fois que je viens ici, même si c’est pour du take-out, je prends le brownie.
– J’pense que j’vais y aller pour la crème brûlée à la lavande, moi.
– Es-tu sérieu·se ? Tu vas vraiment prendre la crème brûlée ? Pourquoi tu ne veux pas le brownie ? chuchotte le·a premier·ère, le cou tendu vers son interlocuteur·ice.
– C’est pas que j’veux pas le brownie, articule ce·tte dernier·ère d’un ton agacé.
– C’est quoi d’abord, t’aimes pas les brownies ?
– Non plus, j’aime ça les brownies! Voyons donc, c’est quoi c’te logique-là! C’est pas une question de vouloir ou d’aimer. J’ai juste envie de découvrir autre chose. C’est quand même excitant une crème brûlée à la lavande, non ? s’indigne-t-i·elle, un peu confus·e, mais surtout irrité·e.
– Calme-toi ! Je voulais juste vérifier que tu étais certain·e de ton choix, vu que le brownie, c’est quand même ça que tout le monde prend, riposte le·a « brownievore », son corps propulsé vers l’arrière comme sous l’effet d’un électro-choc.
Le personnel de service, brise-glace de leur malaise, réapparait enfin avec les commandes sucrées. Délivré·e, le·a « crèmebrûléevore » s’abandonne au doux plaisir que lui offre son choix : le flan, tiède et onctueux, glisse le long de son palais, du dur au mou, puis lui chatouille la luette, avant de s’enfoncer dans les profondeurs de son œsophage. Le parfum frais de lavande se répand dans les moindres crevasses de sa cavité buccale, puis explose plus loin, dans l’âtre nervuré de ses fosses nasales.
Brusquement, un flot de pensées interrompt l’instant de jouissance. Et si j’me trompais ? J’aurais peut-être dû faire comme tout l’monde pis prendre le brownie ? Pourquoi est-ce que j’finis toujours par pas m’sentir bien quand j’fais quelque chose de différent des autres, même si c’est ça que j’veux ? D’un coup que j’me trompe. Ça s’rait peut-être juste moins épuisant d’rentrer dans les rangs, de m’conformer ?
Assiégé·e par l’infâme trio doute-insécurité-peur, i·elle se sent impuissant·e, jusqu’à ce que, dans l’immensité de son âme, ne résonne une petite voix : celle de son intuition, de son sixième sens, de sa fée marraine. Salagadou-la-men-chuis-ta-bout-la boubidibabidibou ! Salut chouchou ! Je t’entends, c’est difficile de ne pas se reconnaitre dans les autres. Ta souffrance me touche, tu sais ? Mais tout le monde, tout le monde, c’est qui ça tout le monde ? Faire un choix parce que tout le monde le dit ou le fait, ce n’est pas ça qui va te rendre heureu·se mon·a chéri·e. Aie confiance en tes envies, tes rêves, tes valeurs, ta personnalité, toi. Tout est correct ! Amour
Le·a « crèmebrûléevore » sort de l’ascenseur, salue de la tête le personnel de réception, et se dirige vers la salle de réunion. Depuis l’intérieur de cette grande pièce vitrée, la vue panoramique de la ville qui s’offre à lui·elle l’apaise. Dans la salle, presque toutes les chaises sont occupées. À peine assis·e, son visage se fige à la vue de la personne qui lui succède, une assiette à la main … où trône un brownie.
– Ah ben ah ben, un beau brownie ! s’exclame un·e des participant·es
– Est-ce que c’est LE fameux brownie ? en demande un·e autre.
– C’est donc ben l’fun ça ! Est-ce que c’est la première fois que tu y goûtes? renchérit une troisième personne.
En un même mouvement, les chaises pivotent vers l’amateur·ice de crème brûlée, leurs occupants s’enquérant de savoir s’i·elle a aussi succombé au fameux carré chocolaté, « le meilleur en ville ».
À peine l’adverbe de négation a-t-il franchi les lèvres de l’interrogé·e que tous se retournent à nouveau. Ennuyé·e par le manque de considération, le·a « crèmebrûléevore » se dissocie de la conversation. I·elle s’imagine bondir sur le plateau de la grande table ovale, chaussures rouges aux pieds. Au nom de sa liberté, i·elle danse et chante, transporté·e par les volutes de ce désir au parfum de fleurs sauvages.
Le soleil inonde la salle de conférence de ses puissants rayons. Ramené·e à la réalité par la réunion qui débute, le·a danseur·euse étoile se raccroche péniblement au contenu de l’ordre du jour, afin de faire diversion sur le vide qui se creuse en i·elle. Peu à peu, l’air semble se raréfier. À moins que ce ne soit de l’enceinte de son propre corps qu’i·elle suffoque. Ce sentiment d’être invisible, inadéquat·e ; une mise en échec qui pèse lourd.
Une journée pas comme les autres.
Une journée comme les autres.
***
On en parle peu, ou on n’en parle tout simplement pas : la pression sociale qui compresse l’utérus de milliers de personnes en âge d’enfanter. Imperceptible à l’œil nu, elle se fraie un chemin, d’abord discrètement, puis de manière plus tenace ; insomniaque, elle s’enroule autour de vos trippes, et fait de vos entrailles son nid, d’où elle sécrète goûte à goûte son venin, venant à faire de vous son esclave.
Est-ce que le bonheur ou la réussite vient de pair avec la parentalité ? Bien sûr que non. Pourtant cette représentation de la « norme » est encore synonyme d’isolement social et moral pour certain·es, alors que chaque personne en âge de procréer, peu importe la vie qu’i·elle mène, mérite d’être vu·e, accepté·e et célébré·e.
Est-ce qu’une femme sans enfant est moins femme qu’une autre ? Bien sûr que non. Tous·tes ensemble, dépeignons l’identification au genre féminin comme un état d’esprit, une couleur de l’âme, un désir qui ne se définit pas par l’acte d’enfanter, et embrassons la possibilité de se réapproprier le terme de maternité ; car ne sommes-nous pas tous·tes, un jour ou l’autre, la mère de quelqu’un·e, à commencer par soi-même.
