Le refus de genrer comme stratégie de résurgence autochtone : le cas de Noopiming. Remède pour guérir de la blancheur, de Leanne Betasamosake Simpson
L’autrice de cet article est une settler, genderqueer, eurodescendante blanche établie à Tiohtià:ke, territoire autochtone non cédé dont la nation Kanien’kehà:ka est la gardienne ancestrale des terres et des eaux. C’est dans le respect des liens avec le passé, le présent et l’avenir que je reconnais les relations continues entre les Peuples Autochtones et allochtones, de la communauté montréalaise comme d’ailleurs sur l’île de la Tortue. C’est avec le même respect que j’ai souhaité me pencher sur l’œuvre de Leanne Betasamosake Simpson. Les reconnaissances territoriales sont cependant insuffisantes si elles ne s’accompagnent pas d’actions concrètes ; c’est pourquoi je vous encourage à supporter diverses initiatives autochtones locales comme le Foyer pour femmes autochtones de Montréal, qui est constamment à la recherche de bénévoles et de dons.
Depuis la parution de The Life, History, and Travels of Kah-ge-ga-gah-bowh, de George Copway en 1847 et de Anish-nah-be : Contes adultes du pays algonkin, de Bernard Assiniwi en 1971 (souvent considérées comme les premières œuvres d’Autochtones du territoire que l’on appelle Canada, respectivement en anglais1« KAHGEGAGAHBOWH », Dictionary of Canadian Biography, en ligne, http://www.biographi.ca/en/bio.php?id_nbr=4517, consulté le 30 juin 2023. et en français2Marie-Hélène Jeannotte, « Bernard Assiniwi, l’auteur “malcommode” : Trajectoire et discours d’un auteur autochtone dans le champ littéraire québécois (1971-2000) », thèse de doctorat en études françaises, Université de Sherbrooke, 2019, p. 5.), les littératures autochtones ont connu une évolution fulgurante. Aujourd’hui, auteurices et poètes issu·es des Premières Nations, des communautés métis et inuites sont davantage visibilisé·es au sein de l’institution littéraire que par le passé3Institution qui leur a longtemps tourné le dos et qui continue d’être problématique à leur égard. Voir à ce sujet les textes d’Alicia Eliott, Chelsea Vowell et Joshua Whitehead dans Refuse : CanLit in Ruins, Toronto, Book*hug Press, 2018, 220 p. . On peut penser, entre autres, à l’auteur oji-nêhiyaw4L’autrice de l’analyse reconnaît l’importance de l’auto-identification et a donc choisi de ne pas traduire en langue coloniale les appartenances des auteurices lorsque celleux-ci emploient des mots issus de langues autochtones pour s’identifier. Joshua Whitehead, dont le roman Jonny Appleseed (2018) est sorti gagnant de la compétition Canada Reads en 2021 ; à l’écrivain innu Michel Jean qui a remporté le prix France-Québec 2020 pour son roman Kukum (2019) ; à la poète innue Joséphine Bacon, dont le recueil Uiesh / Quelque part (2018) a reçu le Prix des Libraires (catégorie poésie) en 2019, ou encore au poète cri Billy-Ray Belcourt, dont le recueil This Wound is a World (2017) s’est vu attribuer le prix Griffin de poésie en 2018. L’autrice Michi Saagiig nishnaabeg Leanne Betasamosake Simpson continue cette lignée : son Noopiming, The Cure for White Ladies (2020) compte parmi les finalistes 2020 du prix du Gouverneur général, catégorie « roman en anglais ». C’est finalement l’autrice cri Michelle Good qui a remporté le prix, avec Five Little Indians (2020).
Alors que le nombre d’œuvres autochtones publiées croît, les récits et les postures émanant de celles-ci se multiplient et repoussent sans cesse les limites du possible, pavant la voie pour de nouvelles explorations linguistiques et littéraires. C’est le cas de Leanne Betasamosake Simpson, dont l’œuvre entière s’insère dans la résurgence autochtone5La poète innue Marie-Andrée Gill, qui s’appuie sur les propos du chercheur kanien’kehà:ka Taiaiake Alfred, décrit la résurgence autochtone comme un mouvement s’articulant autour de trois grands axes permettant à la fois réappropriation, guérison et affirmation. Ces axes sont résumés ainsi : se retrouver, renommer et réoccuper. Voir Marie-Andrée Gill, « Résurgence », Zone occupée, no°23, juin 2022, en ligne, https://zoneoccupee.com/editorial-resurgence/, consulté le 30 juin 2023., qu’elle définit comme un « épanouissement autochtone depuis l’intérieur6Leanne Betasamosake Simpson, Danser sur le dos de notre tortue. La nouvelle émergence des Nishnaabeg (trad. Anne-Marie Regimbald), Montréal, Varia, coll. « Proses de combat », 2018, p. 21. » construit à travers la récupération et le recentrement des « cadres autochtones (savoirs, interprétations, valeurs, éthique, processus)7Ibid., l’autrice souligne. ». À travers Noopiming. Remède pour guérir de la blancheur8Leanne Betasamosake Simpson, Noopiming. Remède pour guérir de la blancheur (trad. Arianne Des Rochers), Montréal, Mémoire d’encrier, 2021. Désormais abrégé en (N) suivi du numéro de la page. Le titre raccourci Noopiming fait aussi référence à cette traduction. , traduit en français par Arianne Des Rochers et publié chez Mémoire d’encrier en 2021, elle participe activement à la résurgence autochtone, notamment en transcendant le patriarcat cishétéronormatif9Qui présuppose que toustes sont cisgenres et hétérosexuel·les; de cette normalisation découle un système d’oppression et de nombreuses discriminations à l’encontre des personnes dont l’identité de genre diffère de celle assignée à la naissance et des personnes dont l’orientation sexuelle n’est pas hétérosexuelle. colonial par son refus maintes fois réitéré de la binarité femme/homme. En effet, l’autrice s’emploie, dans Noopiming, à déstabiliser ce système : les personnages nishnaabeg du roman – de même que tous ceux qui subissent la colonisation, mais aussi d’autres formes d’oppression telles que le racisme ou le spécisme – se dérobent aux normes occidentales de genre et d’identité, alors que les personnages qui profitent et participent activement à la colonisation y demeurent inscrits. Cet article explorera en quoi le brouillage identitaire s’insère dans une démarche plus large de résurgence nishnaabeg, redonnant une pleine agentivité aux personnes autochtones. S’appuyant sur la traduction en français de Noopiming, l’analyse sera consacrée au traitement du genre, et plus spécifiquement au contraste entre le refus de genrer et l’association binarité/blancheur. À l’occasion, l’œuvre traduite sera comparée à sa version originale, lorsque les choix traductologiques s’y prêtent. Les travaux convoqués dans le cadre de cette analyse seront surtout ceux de Leanne Betasamosake Simpson elle-même et seront rejoints à l’occasion par ceux d’autres penseureuses et auteurices autochtones comme allochtones, dont Julia Serano et Judith Butler. Cet amalgame de chercheureuses permettra d’interroger certaines différences et similarités entre les systèmes de pensées autochtones et non autochtones en ce qui a trait au genre.
Avant toute chose, il convient de rappeler rapidement en quoi consiste la trame narrative de Noopiming. Le roman est constitué d’un chœur de personnages nishnaabeg liés par différentes relations (familiales, amicales, amoureuses, etc.), tous à la recherche de la nature mais sans cesse confrontés à un territoire défiguré et contrôlé par les colonisateurices. Mashkawaji, un·e esprit figé·e dans la glace, suspendu·e entre les mondes, veille sur les sept autres protagonistes du récit (Akiwenzii, Ninaatig, Mindimooyenh, Sabe, Adik, Asin et Lucy/Biidaaban) alors qu’iels évoluent dans leur quotidien. Ajoutons également que Noopiming, en plus de brouiller la binarité femme/homme, brouille les frontières entre les humain·es, les autres qu’humain·es ainsi que les esprits. Ninaatig est, par exemple, un érable, alors qu’Adik est un caribou – les lecteurices allochtones réaliseront au fur et à mesure de l’intrigue que les êtres dotés de pensées et d’émotions ne sont pas forcément tous humains. Il en ressort un effet de flottement qui n’est pas sans rappeler l’état de Mashkawaji, un flottement propice à l’exploration de la résurgence autochtone, au même titre que la débinarisation du genre. Puisque la notion de genre est fondamentale à cette analyse, précisons que nous entendons par là. La chercheuse Juliette Rennes et ses coauteurices définissent la binarité des genres comme un système
qui façonne notre perception du corps comme féminin ou masculin, que ce soit à travers le dispositif de l’état civil assignant, dans la plupart des sociétés contemporaines, chaque personne à être de l’un ou de l’autre sexe dès la naissance, ou à travers les interventions chirurgicales visant à inscrire dans la binarité de genre les personnes qui naissent intersex[es]10Juliette Rennes et al., « Introduction », dans Juliette Rennes (dir.), Encyclopédie critique du genre, Paris, Éditions La Découverte, 2021, p. 17. Les auteurices soulignent..
À cet égard, Noopiming comporte deux modes opératoires : le premier refuse de genrer les êtres qui subissent la colonisation et d’autres formes d’oppression qui la recoupent, alors que le deuxième genre les colonisateurices.
Le brouillage comme stratégie de résistance face au colonialisme
Le mode opératoire qui prédomine dans Noopiming est celui du refus de genrer ; il s’applique aux personnages nishnaabeg, racisés ou aux personnages autres qu’humains. En concordance avec la langue nishnaabemowin, qui ne connaît pas les genres, les huit personnages principaux du roman sont désignés à l’aide du pronom neutre et inclusif « iel », dans sa traduction en français11Sur les enjeux de traduction rattachés aux réalités autochtones qui dépassent la binarité femme/homme, voir Kathryn Henderson, « Oser écrire et traduire “ce qui ne se dit pas” : la queerisation comme outil de décolonisation en contexte franco-canadien », Circuit, no°139, été 2019, en ligne, https://www.circuitmagazine.org/dossiers-139/oser-ecrire-et-traduire-ce-qui-ne-se-dit-pas-la-queerisation-comme-outil-de-decolonisation-en-contexte-franco-canadien, consulté le 30 juin 2023.. C’est ainsi que l’on retrouve, par exemple, « Mindimooyenh me rend visite, iel a pris place dans une chaise de camping sur la glace et me parle » (N 60), ou encore « Lucy et Asin sont en train de fabriquer un truc secret dont personne n’est au courant. Depuis quelques années, iels […] fabriquent, un point de couture à la fois, un point de couture après l’autre. » (N 76) Là où l’autrice a employé le pronom anglais « they », la traductrice Arianne Des Rochers a choisi d’utiliser « iel(s) », à savoir le pronom neutre le plus utilisé en français, comme en atteste son entrée récente dans l’édition en ligne du dictionnaire Le Petit Robert12Agence France Presse, « Malgré la polémique, Le Robert défend l’ajout du mot “iel” dans son édition en ligne », Le Devoir, 25 novembre 2021, en ligne, https://www.ledevoir.com/societe/647937/malgre-la-polemique-le-robert-defend-l-ajout-du-mot-iel-dans-son-edition-en-ligne, consulté le 30 juin 2023.. Par souci de cohérence, elle a aussi choisi de mobiliser les points médians afin de neutraliser certains adjectifs, noms et déterminants qui se rapportent à ces personnages, comme dans « Ninaatig était bien hydraté·e » (N 101), ou encore « aucun·e Aîné·e, sauf Mindimooyenh » (N 78). Outre le « iel », quelques pronoms néologiques font également leur apparition dans la traduction, bien qu’ils soient plutôt rares. On compte parmi ceux-ci « ellui-même » (N 188), « elleux-mêmes » (N 268), « cellui » (N 250) et « celleux » (N 262).
Dans une entrevue accordée à la journaliste du Devoir, Caroline Montpetit, Leanne Betasamosake Simpson revient sur son refus de genrer la majorité de ses personnages dans Noopiming :
Dans notre langue, nous n’avons pas de pronoms de genre. Si vous voulez assigner un genre à quelqu’un, cela doit être fait délibérément. Dans notre culture, il n’y a pas de restriction de genre, par exemple entre le masculin et le féminin. Il y a plus que deux genres. Je voulais évoquer cette réalité de la langue [nishnaabemowin]13Caroline Montpetit, « Un “iel” vieux comme les cultures autochtones », Le Devoir, 24 novembre 2021, en ligne, https://www.ledevoir.com/lire/649374/litterature-un-iel-vieux-comme-les-cultures-autochtones, consulté le 30 juin 2023..
La logique du nishnaabemowin est donc appliquée aux langues coloniales que sont l’anglais et le français, ce qui explique que pratiquement aucun pronom, adjectif, déterminant ou nom ne vienne genrer les huit personnages principaux – à deux exceptions près. Comme l’a si bien souligné Betasamosake Simpson, on peut genrer de manière intentionnelle en nishnaabemowin, c’est ainsi que l’autrice révèle le genre d’Akiwenzii et de Mindimooyenh, en premier lieu, avec leurs noms qui signifient respectivement « vieil homme » et « vieille femme ». Alors que ces informations sont données dès la quatrième de couverture dans la version anglaise – « [Mashkawaji] introduce[s] us to the seven main characters : Akiwenzii, the old man; […] Mindimooyenh, the old woman14Leanne Betasamosake Simpson, Noopiming. The Cure for White Ladies, Toronto, House of Anansi, 2020, quatrième de couverture. » –, les lecteurices francophones n’accèdent pas immédiatement à cette information puisque la quatrième de couverture ne révèle rien, ou presque, de la trame narrative du roman. Comme les noms des personnages ne sont pas traduits du nishnaabemowin vers le français, ce n’est que vers la moitié de l’œuvre qu’Akiwenzii est explicitement identifié comme un vieil homme : « Adik s’en fait pour Akiwenzii. Iel ne comprend pas pourquoi le vieil homme se couche sur les rochers tous les soirs, d’autant plus que c’est pour dormir aussi peu. » (N 152, je souligne) Quant à Mindimooyenh, aucun énoncé ne vient souligner aussi expressément qu’il s’agit d’une vieille femme pour les lecteurices qui ne comprennent pas le nishnaabemowin.
La logique dégenrée de l’œuvre s’étend par ailleurs à toute personne autochtone – et pas seulement à Mashkawaji, Akiwenzii, Ninaatig, Mindimooyenh, Sabe, Adik, Asin et Lucy – ou racisée. On retrouve donc une page entière où il est question d’un groupe de Nishnaabeg dans un boisé, sans que jamais le groupe ou ses individus ne soient genrés (N 112). En ce qui a trait aux personnes non autochtones mais racisées, quelques exemples se glissent discrètement dans Noopiming : « [c]’est possible d’aller voir Mindimooyenh pour des pilules en cas de besoin, mais il y a des critères d’admissibilité, sauf pour les Noir·es et les NDN » (N 74, je souligne) et « [l]es gens de la Palestine sont nos cousin·es adoré·es » (N 157, je souligne). Le refus de genrer les personnages autochtones et racisés met l’accent sur les expériences, à la fois similaires et différentes, des oppressions subies par ces groupes, créant un sentiment de solidarité qui dépasse les frontières coloniales. On peut voir là un écho aux propos de la chercheuse Kathryn Bond Stockton pour qui « [e]xclusive gender identity is the suppression of natural similarities15Kathryn Bond Stockton, Gender(s), Cambridge, The MIT Press, coll. « The MIT Press Essential Knowledge Series », 2021, p. 108. »; ici, le brouillage de l’identité de genre permet de rapprocher différentes communautés et êtres opprimés, créant ainsi ce que Betasamosake Simpson nomme une « constellation de co-résistance » :
If we recognize settler colonialism to be dispossession, capitalism, white supremacy, and heteropatriarchy, that recognition points us to our allies: […] Black and brown individuals and communities on Turtle Island and beyond that are struggling in their own localities against these same forces, building movements that contain the alternatives16Leanne Betasamosake Simpson, As We Have Always Done. Indigenous Freedom through Radical Resistance, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2017, p. 228-229..
Le refus de genrer les personnes subissant la colonisation décentre conséquemment l’hégémonie blanche pour recentrer les voix et les solidarités entre les personnes racisées.
L’autrice positionne ses personnages au-delà de la binarité femme/homme amenée par les Européen·nes lors de la colonisation et tenant encore lieu de norme dans les sociétés occidentales. Cet exploit est digne de mention car, pour reprendre les mots de la chercheuse métis Chelsea Vowel,
[o]utrepasser les visions du sexe, du genre et de l’identité imposées par le colonialisme n’est pas simple, particulièrement parce que les peuples autochtones subissent encore le colonialisme. Nous ne sommes pas dans une ère post-coloniale, peu importe ce qu’en disent les politicien.nes canadien.nes17Chelsea Vowel, Écrits autochthones. Comprendre les enjeux des Premières Nations, des Métis et des Inuit au Canada (trad. Mishka Lavigne), Montréal, Varia, coll. « Proses de combat », 2021, p. 150. .
À cet égard, Noopiming est un véritable tour de force qui, en travaillant à (re)construire un monde s’appuyant sur les systèmes de pensées nishnaabeg, expose du même mouvement le caractère artificiel et colonial de la binarité. Betasamosake Simpson est très éloquente à ce sujet, particulièrement dans son essai As We Have Always Done, où elle relève à plusieurs reprises le lien entre colonialisme et binarité de genre. Elle écrit que
[the colonial gender binary] imposed an artificial gender binary as a mechanism for controlling Indigenous bodies and identity and sets out two very clear genders: male and female. It lays out two sets of rigidly defined roles based on colonial conceptions of masculinity and femininity and erases any variance18Leanne Betasamosake Simpson, As We Have Always Done, op. cit., p. 123. .
Dans la même lancée, elle affirme que la binarité de genre est coloniale puisqu’elle n’avait pas de sens dans le contexte de vie des communautés nishnaabeg précontacte, où les relations de réciprocité avec le territoire primaient sur les normes genrées :
it restricts and prevents relationships, productivity, and, in many aspects, actual survival. If I am to be able to take care of myself on the land, I need to have a reciprocal and respectful relationship with all aspects of creation. […] I cannot restrict myself to an exclusively gendered workload and just expect to survive19Ibid., p. 128..
Leanne Betasamosake Simpson a créé des personnages qui vivent leur genre en concordance avec les manières de penser nishnaabeg, et non pas occidentales : c’est donc dire que ces personnages ne se soucient pas outre mesure de leur genre, et ne sont en aucun cas occupés à le performer, ou encore, à le policer chez les autres.
Cette manière d’être et de faire peut sembler innovante, voire utopiste, surtout à la lumière des propos de la chercheuse Julia Serano, qui postule que « [l]a chose la plus radicale que [l’on] puisse faire est d’arrêter de projeter ses croyances relatives au genre sur les comportements et les corps des autres20Julia Serano, Manifeste d’une femme trans et autres textes (trad. Noémie Grunenwald), Lyon, éditions tahin party, 2014, p. 91. ». Or, chez l’autrice de Noopiming, ce choix scripturaire semble d’abord participer d’un refus créatif (generative refusal), c’est-à-dire un refus de penser dans et par le biais des structures coloniales, dont celle du genre. Cela a pour effet de recentrer la normativité nishnaabeg – ou nishnaabewin –, soit « all of the associated practices, knowledge, and ethics that make us Nishnaabeg and construct the Nishnaabeg world21Leanne Betasamosake Simpson, As We Have Always Done, op. cit., p. 23. ». En effet, face au contrôle exercé par différentes instances sociales dans l’histoire de la colonisation jusqu’à aujourd’hui, les personnages nishnaabeg ont le désir de se régir eux-mêmes dans Noopiming. Cette reprise de pouvoir ne passe pas par les institutions coloniales, pas plus qu’elle ne passe par la cishétéronormativité. Comme le souligne Leanne Betasamosake Simpson,
[e]ngagement with the [settler-colonial] system changes Indigenous peoples more than it changes the system. This can be destructive in terms of resurgence because resurgent movements are trying to do the opposite – we are trying to center Indigenous practices and thoughts in our lives as everyday acts of resistance, and grow those actions and processes into a mass mobilization22Leanne Betasamosake Simpson, « Indigenous Resurgence and Co-resistance », Critical Ethnic Studies, vol. II, noº 2, automne 2016, p. 24..
L’insistance de l’autrice à distinguer Autochtones et colonisateurices à travers leur inscription dans le système de genre binaire met en valeur la capacité des personnes autochtones à se (re)définir en transcendant le système patriarcal cishétéronormatif colonial.
En outre, la logique non genrée du nishnaabemowin s’applique aussi aux êtres autres qu’humains. Ainsi, lorsqu’il est question d’un groupe collectif d’animaux ou d’arbres, le pronom « iels » est utilisé plutôt que le masculin générique « ils » – majoritairement employé dans la langue française –, et les autres marques du genre sont neutralisées à l’aide du point médian. Des citations, telles que « Les Esibanag [ratons laveurs] sont revenu·es, et puis iels ont appris toutes sortes de nouveaux trucs » (N 315) et « [j]’aime les arbres parce qu’iels s’accrochent simultanément au ciel, à la terre et au souffle » (N 100) illustrent bien ce phénomène. Lorsqu’il est question d’un seul individu, le « iel » est aussi utilisé, comme dans « [u]n bébé quiscale crie après ses parents parce qu’iel veut des graines » (N 55). Le fait que les autres qu’humain·es soient traité·es selon la même logique dégenrée que les humain·es participe activement à remettre en question le présupposé spéciste et occidental selon lequel les êtres humains sont supérieurs aux autres vivants. Puisque, dans la philosophie et l’éthique nishnaabeg, toute la création est considérée sur un pied d’égalité, la faune et la flore sont autant perçues comme victimes de l’exploitation coloniale et de l’extractivisme capitaliste que les personnes autochtones, et plus spécifiquement les femmes, filles et personnes 2SLGBTQ+. Le Rapport final de l’enquête sur les femmes et filles autochtones disparues et assassinées abonde d’ailleurs en ce sens : on y fait état d’une « escalade de violence qui suit le sillon de la main-d’œuvre23Enquête nationale sur les femmes et filles autochtones disparues et assassinées, Réclamer notre place : Rapport final de l’Enquête nationale sur les femmes et filles autochtones disparues et assassinées, volume 1a, 2019, en ligne, https://www.mmiwg-ffada.ca/wp-content/uploads/2019/06/Rapport-final-volume-1a-1.pdf, p. 642, consulté le 30 juin 2023. » non autochtone venue travailler de manière temporaire et intensive dans ce que l’industrie extractive appelle communément des « man camps », soulignant que cette « problématique [vient] alimenter les nombreux moteurs perpétuant la violence coloniale. » Ce premier mode opératoire de Noopiming – le refus de genrer les personnages autochtones, racisés et autres qu’humains – met donc en lumière l’importance de la convergence des luttes face au colonialisme, qui se déploie notamment à travers le patriarcat cishétéronormatif, la suprématie blanche et l’anthropocentrisme.
Le cas de la blancheur
Noopiming présente un deuxième mode opératoire qui, au contraire du premier, genre binairement. Les lecteurices du roman peuvent en effet observer le contraste entre le traitement (non genré) des protagonistes subissant la colonisation et le traitement (genré) des personnages participant à ladite colonisation – personnages majoritairement blancs. Ce qualificatif revient d’ailleurs assez régulièrement, ce qui renforce l’association blancheur/binarité de genre. C’est ainsi que l’on retrouve, entre autres, « les humains blancs qui pensent qu’ils sont les seuls au monde » (N 55), et « comme une madame blanche » (N 74 et 118). Ce rapprochement entre blancheur et binarité de genre rappelle que la cishétéronormativité est essentiellement une importation des Européen·nes qui ont cherché à l’imposer aux peuples qu’iels ont colonisés, dont les Premières Nations, les Métis et les Inuit. Leanne Betasamosake Simpson retourne en quelque sorte le système binaire à ses originateurices en refusant d’en appliquer les codes sur les peuples qui n’employaient pas une telle dichotomie dans leurs cadres conceptuels avant la colonisation, mais en les conservant pour les personnes profitant de la colonisation. On notera toutefois que les enfants allochtones en deçà d’un certain âge échappent au genrement, comme s’iels étaient encore innocent·es, tel qu’en atteste la citation suivante : « au moment où Maman a accéléré, un·e zhaganash [blanc·he] de cinq ans […] lançait son mini sac à dos » (N 166).
Dans un contexte où l’autrice cherche à revaloriser les savoirs et les manières d’être nishnaabeg, l’épistémologie blanche est critiquée, au même titre que le patriarcat cishétéronormatif. Afin d’en exacerber l’absurdité, une écriture genrée vient accentuer le décalage entre ces différentes épistémologies, la première, autochtone, dans laquelle toute la création est traitée sur un pied d’égalité, et la deuxième, coloniale, élevant l’homme blanc cishétérosexuel au-dessus de tout le reste. Les propos échangés par Ninaatig et Akiwenzii au sujet d’un livre sont en ce sens révélateurs. Ninaatig se sert de ses lectures pour prévoir l’avenir, et celle de La vie cachée des arbres : ce qu’ils ressentent, comment ils communiquent – À la découverte d’un monde secret (N 105) ne fait pas figure d’exception. En plus du titre inadéquat, à la lumière de la manière d’être non genrée de ces deux personnages (les arbres auraient dû être désignés par un « iels » plutôt qu’un « ils »), Akiwenzii tourne l’ouvrage en dérision :
[iel] trouve le livre hilarant et offensant, et iel le lit à voix haute en remplaçant le mot “arbres” par “Indiens” : La vie cachée des Indiens : ce qu’ils ressentent, comment ils communiquent – À la découverte d’un monde secret. Les deux rient, même si ça touche une corde un peu trop sensible. (N 105)
Akiwenzii reprend là le vocabulaire colonial « Indiens » (qui renvoie à toute la bureaucratie des « Affaires indiennes ») et le système binaire24Qui repose sur l’assignation des êtres humains à un genre, soit féminin ou masculin, en fonction d’une bicatégorisation du sexe biologique. patriarcal, tout aussi colonial (qui met de l’avant les hommes à travers le masculin générique, invisibilisant ainsi les femmes et les personnes two-spirit25Se dit d’une personne qui incarne simultanément un esprit dit masculin et un esprit dit féminin. Voir Michelle Filice, « Two-Spirit », The Canadian Encyclopedia, 2020, en ligne, https://www.thecanadianencyclopedia.ca/en/article/two-spirit, consulté le 30 juin 2023.), pour se moquer de ce savoir occidental prétendant détenir des « vérités » au sujet des arbres mais aussi des personnes autochtones. Ce passage est conséquemment l’occasion de critiquer la tradition anthropologique coloniale, qui a longtemps objectifié les populations autochtones en les étudiant d’un point de vue extérieur, alors que les relations sont fondamentales à la construction des savoirs autochtones.
Bien que Leanne Betasamosake Simpson ne mette pas les personnages profitant de la colonisation (en majorité des personnes blanches) au centre du récit, le rapport à la blancheur est tout de même une clef de lecture importante, ne serait-ce que par le sous-titre du livre, c’est-à-dire Remède pour guérir de la blancheur – ou encore, dans sa version anglaise, The Cure For White Ladies. De manière intéressante, alors que le titre traduit donne à penser que ce sont toutes les personnes, autochtones comme allochtones, qui doivent remédier à la blancheur (donc par extension à la suprématie blanche), le titre original, lui, interpelle directement les femmes blanches. Ce faisant, l’autrice rappelle qu’à l’instar des hommes, celles-ci ont participé – et participent encore – à la colonisation. Comme elle le souligne dans As We Have Always Done : « [White women] were out to destroy our agency, self-determination, body sovereignty, and freedom and to contain us under the colonial heteropatriarchy within which they lived and used to have power over us26Leanne Betasamosake Simpson, As We Have Always Done, op. cit., p. 97.. » Elle adresse de fait l’hypocrisie latente dans les discours de certaines femmes blanches qui se disent solidaires des femmes autochtones, mais qui n’adressent jamais leurs privilèges ni leurs responsabilités dans l’oppression de ces dernières. Mindimooyenh fait d’ailleurs usage de ces privilèges lorsqu’iel performe l’identité de femme blanche afin de traverser la frontière canado-américaine sans tracas (N 74) ou encore pour accéder à la bibliothèque de l’Université de Toronto sans être harcelé·e par la sécurité (N 118).
L’association de la blancheur avec le champ lexical de la maladie n’est pas anodine non plus; comme il a été mentionné précédemment, les protagonistes de Noopiming doivent composer avec le monde inhospitalier bâti par les personnes blanches – iels doivent trouver leurs propres manières de guérir de cette blessure perpétuelle qu’est la colonisation. L’autrice et militante dane-zaa-nehiyaw Helen Knott écrit à ce sujet que pour une personne autochtone,
[h]ealing yourself is the ultimate act of resistance. Healing is the act of remembering who we are as Indigenous peoples. Healing is the act of undoing the years of trauma and shame that have been swept on top of us27Helen Knott, In My Own Moccasins. A Memoir of Resilience, Regina, University of Regina Press, 2019, p. 296–297. .
Les tentatives répétées et diverses des protagonistes pour résister à la colonisation (notamment en se regroupant lors de cérémonies ou de soirées communautaires) s’inscrivent toutes dans cette optique de guérison. Parallèlement, certains personnages du roman réfléchissent à la notion de care, voire de self-care. L’auteur Nicholas Dawson souligne à juste titre que le self-care est
une tendance individualiste et marchande […] qui fait porter le poids des maux psychologiques et politiques exclusivement sur les épaules des individus, tout en gardant intouchés les vrais responsables de ces mêmes maux : capitalisme, néolibéralisme, productivisme, performativité sociale et individualisme28Nicholas Dawson, Self-Care, Montréal, Hamac, 2021, p. 10-11..
En d’autres mots, le self-care est une pratique qui s’inscrit fortement dans le système occidental et colonial. Une discussion entre Mindimooyenh et Mashkawaji est éclairante à ce sujet : Mashkawaji avance que « [r]ien n’exaspère Mindimooyenh plus que le “self-care”. […] J’essaie d’expliquer, que c’est important de prendre soin de soi », alors que Mindimooyenh lui répond « Ça existe pas, ton truc. C’est juste prendre soin tout court. » (N 98) Le cœur du propos de Noopiming se situe peut-être là, justement : il faut prendre soin de toute la création, pas seulement de soi-même. Dans un mouvement cyclique et sans cesse renouvelé de réciprocité, la guérison de soi passe par la guérison de la création et vice-versa. Dans cette optique, on ne saurait maintenir les frontières aux fondements des systèmes coloniaux entre soi et les autres, entre les humain·es, les animaux et la flore. Puisque la résurgence autochtone se doit d’être « fundamentally nonhierarchical, nonexploitative, nonextractivist, and nonauthoritarian29Leanne Betasamosake Simpson, « Indigenous Resurgence and Co-resistance », op. cit., p. 22–23. », il faut forcément abandonner le système cishétéronormatif patriarcal, car, comme le dit Judith Butler, l’acte de genrer « est un acte de domination et de compulsion30Judith Butler, Trouble dans le genre (trad. Cynthia Kraus), Paris, Éditions La Découverte, 2006, p. 229. ». Il ne peut y avoir ni cette vision européenne et blanche de la binarité de genre, ni cette différenciation qui place les humain·es au-dessus de tout le reste du monde vivant. En d’autres mots, l’individualisme doit être évacué des pratiques du care puisque les besoins de certains êtres ne peuvent primer sur ceux des autres si l’on veut honorer le nishnaabewin.
En conclusion, Leanne Betasamosake Simpson conteste non seulement l’ordre colonial dans Noopiming, mais elle utilise également le récit comme outil décolonial pour faire advenir sa vision de la résurgence autochtone. En s’attaquant au système de genre binaire, elle refuse le système colonial cishétéronormatif en instaurant un autre système de pensée, nishnaabeg cette fois, qui ne catégorise pas les genres et les êtres vivants, puisque la différence est considérée comme normalité31C’est ainsi que, par exemple, « [Nishnaabeg elders] will remember stories about queer couples, not as queer couple, but just as if it were a normal inconsequential part of life ». Leanne Betasamosake Simpson, As We Have Always Done, op. cit., p. 123. . Dans ce contexte, toustes méritent le respect, la dignité et l’autodétermination. Noopiming est à juste titre décrit comme « le grand roman de la résistance autochtone » (N, quatrième de couverture) puisqu’il nous amène dans un monde qui peut sembler nouveau, mais qui, au fond, existe depuis toujours dans la pensée nishnaabeg; Leanne Betasamosake Simpson l’a seulement extirpé des mains du colonialisme, qui travaillait à l’étouffer. En faisant (ré)advenir le monde nishnaabeg dans Noopiming, l’autrice le (re)donne comme possible aux Nishnaabeg de même qu’à tous les peuples que le colonialisme tente de détruire. C’est dire que, par l’écriture, Leanne Betasamosake Simpson se redonne la vie nishnaabeg, pour la continuer, pour tourner le dos au colonialisme et, plus que tout, pour en guérir.
Bibliographie
Corpus primaire
Betasamosake Simpson, Leanne, Noopiming. Remède pour guérir de la blancheur (trad. Arianne Des Rochers), Montréal, Mémoire d’encrier, 2021.
Corpus secondaire
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Ouvrages théoriques et critiques
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Autres œuvres autochtones mentionnées
Assiwini, Bernard, Anish-nah-be. Contes adultes du pays algonkin, Montréal, Leméac, 1971.
Bacon, Joséphine, Uiesh, Quelque part, Montréal, Mémoire d’encrier, 2018.
Belcourt, Billy-Ray, This Wound is a World, Okotoks, Frontenac House, 2017.
Copway, George, The Life, History and Travels of Kah-ge-ga-gah-bowh, Charleston, BiblioLife, 2010 [1847].
Good, Michelle, Five Little Indians, Toronto, Harper Collins, 2020.
Jean, Michel, Kukum, Montréal, Libre Expression, 2019.
Whitehead, Joshua, Jonny Appleseed, Vancouver, Arsenal Pulp Press, 2018.
