Passer au contenu Accéder au menu principal Accéder à la recherche
Passer au contenu Accéder au menu principal
UQAM logo
Page d'accueil de l'UQAM Étudier à l'UQAM Bottin du personnel Plan du campus Bibliothèques Pour nous joindre
Revue FéminÉtudes
UQAM logo
Revue FéminÉtudes
  • Accueil
  • À propos
    • Présentation de la revue
    • Équipe éditoriale
    • Responsabilités de l’équipe éditoriale
    • Politiques éditoriales
    • Nous joindre
  • Soumission
    • Appel à contributions
    • Protocole de soumission et de révision
    • Protocole de rédaction
    • Directives aux personnes autrices
  • Numéros
    • Vol. 24 no. 1 – « Marges et intersections »
    • Vol. 23 no. 1 – « Futurs et projections »
    • Vol. 22 no. 1 – « Corps et résistances »
    • Vol. 21 no. 1 – « Postures et privilèges »
    • Archives
  • Carnets de recherche
    • Recherches actuelles
    • Perspectives écoféministes
  • Guide d’écriture inclusive
  • Calendrier
  1. UQAM
  2. Revue FéminÉtudes
  3. Articles
  4. Évasion dans Travesties-Kamikaze de Josée Yvon : L’impossible topographie de l’Ailleurs hétérotopique
  • Accueil
  • À propos
    • Présentation de la revue
    • Équipe éditoriale
    • Responsabilités de l’équipe éditoriale
    • Politiques éditoriales
    • Nous joindre
  • Soumission
    • Appel à contributions
    • Protocole de soumission et de révision
    • Protocole de rédaction
    • Directives aux personnes autrices
  • Numéros
    • Vol. 24 no. 1 – « Marges et intersections »
    • Vol. 23 no. 1 – « Futurs et projections »
    • Vol. 22 no. 1 – « Corps et résistances »
    • Vol. 21 no. 1 – « Postures et privilèges »
    • Archives
  • Carnets de recherche
    • Recherches actuelles
    • Perspectives écoféministes
  • Guide d’écriture inclusive
  • Calendrier
2026-03-25

Évasion dans Travesties-Kamikaze de Josée Yvon : L’impossible topographie de l’Ailleurs hétérotopique

Marie-Ève Dubé-Claveau

Tenter de présenter et de situer Josée Yvon (1950-1994) exige, du même souffle, de nous situer par rapport à elle, non seulement par rapport à son œuvre mais aussi face aux discours critiques produits à son sujet et à la place qu’elle occupe ou qu’on lui confère – c’est-à-dire celle d’une « marge » – dans l’histoire littéraire québécoise. C’est là tout le problème de son « lieu » littéraire. Tandis que des critiques la disent écrivaine au « féminisme hétérodoxe » (Julien Lefort-Favreau, 2014, p.75), « près de l’esthétique trash et désaxée du punk » (Arsenault, 2014, p.77), certain.e.s soulignent que sa filiation avec la contre-culture américaine des années soixante-dix « se fond dans un féminisme agressif » (Biron, Dumont et Nardout-Lafarge, 2010, p. 489), et d’autres encore en font une figure avant-gardiste d’un « féminisme littéraire » québécois (Delvaux, 2009, p. 97), une décalée (Maillot, 2016, p. 228), une féministe méprisée par les féministes de son temps (Boucher, 1978, p.18). Chose certaine, cette poétesse, dramaturge, metteure en scène et romancière jouit depuis la dernière décennie d’un regain de visibilité, et ce dernier ne peut que s’accroître avec la réédition de ses textes, à partir de 2019, par la maison d’édition Les herbes rouges. 

Or quelques années plus tôt, en 2014, la revue Liberté publiait un ensemble de courts textes sur l’autrice. Ces textes, signés par Mathieu Arsenault, Catherine Lalonde, Julien Lefort-Favreau et Catherine Mavrikakis, soulignent, depuis des axes différents, le parti pris de la marginalité et des opprimé.e.s qui taraude l’écriture fragmentaire yvonienne. Mais plus encore, ces textes font le constat de l’échec des tentatives d’assignation de l’œuvre d’Yvon sous un courant littéraire ou un esthétisme en particulier. Il me semble donc que de tenter de « situer » Yvon nous expose au risque de réduire la portée de ses textes, et de « désigner » l’œuvre et l’autrice plutôt que d’observer, à même la matière textuelle, le dérobement du « situable » qui s’y opère. Catherine Mavrikakis propose justement de maintenir l’inassignabilité, voire l’irrecevabilité du travail d’Yvon comme condition de sa réception. D’après ce qu’Arsenault appelle « son éthique de la marginalité » (Arsenault, 2014, p. 77), Josée Yvon revendiquerait une posture liminaire, en marge et en résistance devant toute tentative institutionnelle qui assignerait son écriture à un lieu – littéraire ou politique – que son œuvre fuit. Oui, car l’écriture yvonienne agit comme les personnages qu’elle configure : par évasion, fuite, détournement de phrases et investissement de la marge qui est son (non)lieu. C’est pourquoi, affirme Mavrikakis, « Josée Yvon […] est toujours à côté de la plaque » (Mavrikakis, 2014, p.76). Ou alors, pour le dire autrement, elle est en bordure de cette plaque, elle s’y dérobe.  L’écriture chez Yvon se dérobe au « plaqué », à l’inscription fixe et certaine, au rigide du monde social, politique et littéraire. Depuis cette perspective, le dérobement devient une évasion : de la « plaque » à l’Ailleurs, ce non-lieu toujours ailleurs par rapport à autre chose, c’est-à-dire, toujours en marge de. 

Précisément, le  troisième « roman » d’Yvon, Travesties-kamikaze (1980), relate l’histoire d’une évasion : celle de Francine alias Jasmine, quatorze ans et principale protagoniste. Sous le grand titre « Évasion de 3 femmes dangereuses » (Yvon, 2019 [1980], p.161Les références à l’ouvrage seront dorénavant identifiées dans le texte par « TK ».), l’annonce de la fugue de l’adolescente contient un indice primordial : elle n’est pas la seule fugueuse. Il s’agit d’un fait cardinal pour la suite du récit, ainsi que pour la suite de ce texte, puisqu’il s’agira de suivre les traces de ces évadées vers le non-lieu de leur existence, dans les interstices qu’elles habitent et qui forment cette communauté de l’Ailleurs. Et qui dit « suivre les traces » dit aussi « pas à pas », ce qui explique pourquoi nous plongerons directement dans l’analyse, plutôt que de gâcher le plaisir en annonçant d’entrée de jeu ce qu’elle contient et la direction qu’elle compte emprunter. Il n’y a qu’une règle pour s’immerger dans l’Ailleurs : si vous avez du mal à nous suivre, c’est que vous y êtes. 

***

« Lets walk on the wild side » 

-Méo Utopie (qui répète les paroles de Lou Reed), poète et cuisinier de canne de nouilles, p.37.

Les évadées : une communauté de l’Ailleurs-hétérotopique.

La première question qui surgit et qui doit être adressée en amont d’une réflexion sur l’Ailleurs est celle de l’origine. Car il ne s’agit pas simplement de savoir que nous nous intéressons à des évadées, encore faut-il savoir d’où, de quoi ou de qui se sont-elles échappées? Connaître le lieu vers lequel l’évasion dirige son mouvement est contingent, puisqu’une évasion pleinement réussie ne laisse aucune trace. Pour se perpétuer, elle se doit d’être insaisissable. En revanche, nous pourrions supposer qu’elle s’effectue toujours à partir d’un lieu déterminé, d’un lieu d’ancrage duquel s’évader. Ainsi, pour reconnaître l’évasion en tant que telle, un ici préalable est nécessaire pour accomplir son mouvement vers le là-bas. 

Or la narration yvonienne fait l’économie des détails quant aux origines de ses personnages. Il y a là sans doute une adéquation avec la logique inhérente de l’évasion, qui exige la dissimulation des traces. Des trois évadées annoncées au début du roman, seule la trajectoire de Francine sera couverte par la narration. Les deux autres, Sylvie Bouchard et Laurette Garneau, ne seront que des noms. Leur évasion est totale, le roman n’en dira guère plus; elles ont disparu.  Néanmoins, le texte fournit d’autres indices sur les origines de certains personnages. C’est le cas de « [la] grande Olive de famille bourgeoise [dont] [l’]évasion avait causé bien des émeutes […] » (TK, p. 26) ; de «  [c]ette clocharde qui sortait de Domrémy [qui] avou[e] qu’elle fut une bourgeoise » (TK, p.39).  En amont de la présentation de la clocharde, la narration affiche également : « You go to heaven, once you’ve been to hell » (TK, Ibid). Si ces quelques éléments permettent à peine de situer les origines de deux personnages dans un univers bourgeois, ils permettent tout de même d’envisager l’évasion comme une sortie du système social, une sortie revendiquée plutôt que subie – ce qui tiendrait davantage de l’exclusion. En outre, ils demeurent éloquents sur le mouvement de verticalité qui s’opère dans la narration (de bourgeoise à clocharde), de même que sur l’inversion des repères dans cette verticalité qui s’effectue vers le bas plutôt que vers le haut (du paradis à l’enfer, « née freak elle ne pouvait que grimper », TK, p. 39). Ces deux mouvements – verticalité et renversement – s’inscrivent dans un ensemble de procédés narratifs qui visent à maintenir l’état d’indétermination dans lequel vivent et évoluent les personnages. C’est ainsi qu’ils forment une communauté, un « peuple de bâtards [qui voudraient] bien garder [leurs] privilèges » (TK, p. 12) c’est-à-dire conserver le privilège d’être sans origines socialement reconnues, sans filiation stable admise par la loi du mariage; illes sont indéterminé.e.s et indéterminables, ni identifiables, ni reconnaissables. Illes sont insituables. Ce privilège inversé en faveur des bâtards soutient une lecture de l’évasion comprise comme une sortie du monde social, intelligible et situable. C’est pourquoi l’Ailleurs apparaît comme le lieu d’habitation idéal et idéalisé de cette communauté de bâtards, de « freak[s] » (TK, p.39), d’«outlaw[s] ou [de] misfit[s]  » (TK, p.41).

Cette communauté de l’Ailleurs est multiple, hétéroclite. Elle comprend « des travailleuses, des criminelles, des prostituées, de vieilles femmes, des rebelles politiques, des chômeuses, des errantes » (TK, p. 135) ou des évadé.es qui incarnent tout cela à la fois. Ce sont des « sorcières sales, des brisées violentes […] des matrones cow-boys » (TK, p.25). Gina, « androgyne rocker » (TK, p.44) qui « voit la vie comme une fille » (TK, p.44), danse dans un club gay où il rencontre Francine-Jasmine, c’est un « évadé[,] il flânait à 11 ans », une histoire « si commune » (TK, p.116) ; Olive se pique partout, « des tracks sur le bout des doigts » (TK, p. 18) ; Gilles, le partner d’Olive, « adore les cunnilingus menstrués », « ne pisse que sur les table de pools » (Ibid.), et mourra la gorge tranchée pour un règlement de compte ; Brigitte rêve de sexe et de soumission à l’hôpital psychiatrique. La communauté de l’Ailleurs se fonde sur la base d’une exclusion sociale. Tous.tes n’ont pas forcément autre chose en commun que leur marginalité. Au sein de celle-ci, une multitude de formes de vie se dévoile, ce qui amène Catherine Mavrikakis à qualifier la communauté yvonnienne de « désincarnée et [de] désunie » (Mavrikakis, 2014, p.76).  Les personnages de Yvon volent, tuent, se font violer, se font tuer, se piquent, dansent, baisent, se piquent, fument, se piquent, baisent pour quelques dollars, se piquent, tuent, se suicident, échouent à se suicider, se font violer, rêvent, survivent. La surenchère d’épithètes qu’accole la narration à ses personnages peut sembler abusive, néanmoins elle relève d’un monde où l’abus apparaît comme une nécessité d’existence. Si nous constatons bel et bien cet abus de qualificatifs, deux conséquences en découlent: d’abord, ils permettent ce que Judith Butler appelle une resignification subversive (Butler, 2004, p.208) ; ensuite, une réelle adhésion à toute identification qui serait immuable tombe dans la désuétude en regard de ce que nous appellerons un débordement sémantique.

En identifiant les effets de renversement, de verticalité vers le bas et d’abus de signifiants dans la narration yvonnienne, nous avons jeté les bases d’un corrélat performatif dans la langue du texte. De même, le réinvestissement des épithètes vulgaires, marginaux ou « trashs » performe et réalise une communauté qui se regroupe sous ces mots, qui en effrite le sens. La réappropriation des termes initialement mis en circulation par les discours dominants afin d’ostraciser et d’humilier celleux qui sont désigné.e.s par ces termes permet « de les vider de leur charge d’humiliation » (Butler, 2004, p.208). Suivant Butler, « […] c’est précisément parce que le discours dominant peut faire l’objet d’une réappropriation [du langage] que sa resignification subversive est possible » (Butler, 2004, p.208). Mais plus qu’une subversion, l’autrice théorise les possibles d’une telle resémantisation selon une « révision potentiellement infinie » (Ibid, p. 198). Le mouvement de réappropriation du sens doit contenir en germe un mouvement de déconstruction plus ouvert, une sorte de rituel langagier (Ibid, p. 210) proféré par les sorcières yvoniennes (TK, p. 25-6)  permettant la « reformulation continuelle du sujet » (Butler, 2004, Ibid.). Mais afin de compléter le rituel, il faut avoir prise sur le langage. Il s’agit d’abord d’invoquer le sens hégémonique vers soi, de s’en saisir, de le vider de sa charge humiliante et finalement, de le déplacer ailleurs, là où il ne blessera plus. C’est justement ce qu’indique la narration par la voix transversale de l’intertextualité : 

Nous sommes tous fous, tous enfermés. Nous sommes tous liés, reliés. Et nous ne nous délions, tous, que par la lutte irrégulière, instantanée, où chaque coup ne porte pas, mais déporte […] Nous sommes […] désignés ou repérés (TK, p.33, citation de Alain Jouffroy dans De l’individualisme révolutionnaire).

Il ne s’agit pas uniquement de subvertir le sens, il s’agit de le déporter. La référence intertextuelle n’est pas anodine – elles ne le sont jamais –, elle traduit cette volonté de lutte par le langage, lutte dont l’enjeu cardinal est de déjouer la binarité entre être désigné ou être repéré comme dissident, comme non-désigné. L’abus d’épithètes qualificatifs dans le roman participe à cette lutte en cours dans le langage. Car l’abus accomplit non seulement un réinvestissement sémantique permettant de rendre visible les invisibles – ou les bâtards – mais il ouvre également une possibilité illimitée de resémantisations. Pris dans un flot illimité, le sens déborde, l’identité aussi. L’adhésion à l’un ou à l’autre des termes devient soit impossible – ou à tout le moins glissante –, soit toujours susceptible de « perpétuer l’instabilité » par des « communications secrètes de mutations » (TK, p. 134). 

En surqualifiant, la narration écorche le sens : la sémantique surexposée s’écroule. Le texte est performatif,  il réalise une communauté inidentifiable et conséquemment désidentifiée, bâtarde, dont le sens et les corps s’inscrivent dans l’Ailleurs, ce contre-espace du langage, ce « lieu » de l’indétermination, là où le sens et les significations s’effritent : « Fou, stupide ou merveilleux/ quand rien n’atteint plus/ déclenche obligatoire une réflexion ailleurs » (TK, p.38). L’Ailleurs agit comme déclencheur d’une réflexion qui se reconduit, d’un sens perpétuellement happé par la migration, un sens toujours appelé à se travestir.   

Par définition, le signe Ailleurs suppose un signifié toujours incertain, indéfini. Par exemple, si vous demandez à autrui l’endroit où ille demeure, la réponse « ailleurs » n’offre aucune information. Elle est une réponse en négation, un mot qui indique à l’autre un désir de ne pas répondre, de ne pas être situé. Il peut également souligner l’absence d’un lieu proprement défini. Ainsi, un groupe de personnes exclues de la société seront dites « en marge » de cette dernière. Mais là encore, cette marge ne réfère à aucun lieu spatialement attribué. L’Ailleurs se rapproche en ce sens du concept foucaldien d’hétérotopie de déviation. Selon Foucault, les hétérotopies de déviation se définissent comme ces « lieux que la société ménage dans ses marges, […] [et qui] sont plutôt réservés aux individus dont le comportement est déviant par rapport à […] la norme exigée » (Foucault, 2009, p. 26-27). Si donc l’Ailleurs est hétérotopique, il est ce « contre-espace » (Foucault, 2009, p. 24, l’auteur souligne) qui a pour règle de « juxtaposer en un lieu réel plusieurs espaces qui, normalement, seraient, devraient être incompatibles » (Foucault, 2009, p.28-29). Foucault souligne que certaines hétérotopies deviennent même des lieux ouverts, qui maintiennent au dehors (Foucault, 2009, p.32). Cet énoncé antithétique s’arrime aisément à l’Ailleurs dont le caractère est insituable : « on est ailleurs en marchant sur le même trottoir » (TK, p.121). Ainsi, l’Ailleurs fonctionne comme une hétérotopie, mais n’est pas forcément un lieu géographique. L’hétérotopie est son caractère, on peut donc parler d’un Ailleurs hétérotopique. S’immisçant dans le réel, il est liminaire : il cohabite sur les mêmes trottoirs foulés par les gens dit « normaux », mais cela n’empêche pas celleux de sa communauté de savoir sur quel sol d’indétermination ontologique illes posent les pieds. Car si l’Ailleurs peut évoluer sur le même trottoir que la normalité, c’est surtout parce que son lieu hétérotopique s’incarne à travers les corps. Pour accéder à ce contre-espace, les corps doivent se munir de techniques d’évasion allant du travestissement aux techniques de disparition de soi. 

***

« Travesties pour vivre, être pour se travestir, travesties du ciel et de la mort, mais puisque nous sommes nés nus, chaque vêtement est travesti » (TK, p. 55)

D’une strate à l’autre : travestissement perpétuel du corps 

Le thème du travestissement est, à l’évidence, capital dans le texte de Travesties-Kamikaze. Aucun corps – tant du texte que des personnages – n’y échappe. Que le corps du texte fonctionne selon une logique interne de travestissement tend à l’inscrire dans un registre performatif, où la structure narrative agit et réalise ce que les voix énonciatrices mettent en scène. Le texte est un champ de bataille sur lequel s’érige la lutte langagière : les mots et les corps en sont les armes. Oscillant entre oralité, prose, poésie, intertextualité, citations sans références, le texte yvonien est marqué par la transgénéité. La voix narrative passe aisément d’une focalisation interne au Je, à une focalisation externe à la troisième personne, et peut même prendre une voix collective au nous. Les voix énonciatrices viennent ainsi renforcer « le désordre interne du corps » (TK, p.34) par une focalisation interne fugitive qui, par intermittences, sort de son corps narratif. Les différentes voix sont des subterfuges – du latin subter ; « par-dessous », et fugere ; « fuir » – au même titre que « tous les rapports humains sont des subterfuges » (TK, p. 38). Nous pourrions ajouter que chez Yvon, tous les procédés narratifs sont des subterfuges usant du travestissement et de la transgénéité pour effacer les traces d’une possible identification du texte, comme des corps. Même le genre des personnages est brouillé : « […] et le poète sortit de la maison des femmes, fiancée à la violence » (TK, p.115, l’autrice souligne). Or, comme l’écrit Butler dans Marché au sexe,  

le travestissement est la structure même de l’usurpation d’identité par laquelle tout genre s’assume […] ; il n’est pas un acte d’expropriation ou d’appropriation […], le travestissement n’imite aucun original […], mais le genre est une sorte d’imitation qui ne renvoie à aucun original (Butler et Rubin, 2002, p.154).

En continuité avec ce que nous avons avancé dans la première partie de l’analyse, nous constatons que le travestissement, en ne renvoyant à aucun genre original, est appelé à se renouveler perpétuellement2Bien que la théorie du genre ne soit pas explicitement nommée ici, elle demeure agissante dans le texte que nous étudions, et nous la considérons comme implicitement suggérée par notre analyse et par le propos de l’œuvre yvonienne. . C’est pourquoi, chez Yvon, le travestissement est une totalité: de la vie, du ciel et de la mort (voir notre citation en exergue, p.7).  Plus encore, il est un mode d’être (« être pour se travestir »). De la même manière, la narration confère à la fuite de Francine un caractère existentiel dit « évasi[f], sans rien pour vivre » (TK, p. 22). D’évadée, donc, elle devient évasive, une évasion en mouvement, comprise comme une modalité d’existence. Nous pouvons conséquemment lier le travestissement à l’évasion, d’abord comme deux modalités d’existence mutuellement irréductibles, mais également comme deux conditions de possibilité réciproques; l’évasion est une technique de travestissement et vice-versa. Or une dernière technique d’évasion, celle de la disparition de soi, se doit d’être traitée à l’aune de ces modes d’être, regroupés sous l’égide de la communauté de l’Ailleurs.   

À l’instar de ses personnages, la narration yvonienne est « corrosive d’alibis et de faux plis » (TK, p. 100). Elle tend à brouiller, masquer, voire dissoudre les codes traditionnels dans un ensemble hétérogène et fragmentaire. La forme du texte, en collage et en fragments, est elle-même une matérialité textuelle trouée, en adéquation avec « la peau [comme] une infinité de petits trous dont il faut crever la façade, dans l’emboîtement des corps » (TK, p. 15). Cette façade de la peau fait écho à la citation que nous avons placée en exergue de cette seconde partie3« Travesties pour vivre, être pour se travestir, travesties du ciel et de la mort, mais puisque nous sommes nés nus, chaque vêtement est travesti » (TK, p. 55). Si la peau est une façade et que chaque vêtement est travesti, alors la peau devient un vêtement sur la nudité, un vêtement qu’il faut arracher, trouer. C’est pour cela que Francine « […] aime se crever les boutons, se creuser des trous sans sentir la douleur, elle s’extirpe les comédons et se fait mal » (TK, p. 88). L’autodestruction implicite de ce processus s’arrime à une recherche de pureté. Aux dires de la narratrice : « la PURETÉ, c’est toujours violent » (TK, p. 97). La volonté d’extirper ses comédons, cette matière sébacée bouchant les pores de la peau, quitte à se faire mal, en témoigne. Le corps, chez Yvon, n’est qu’un « monceau de sensations, une membrane » (TK, p. 136) qu’il faut arracher, couche par couche, de manière à devenir invisible. 

C’est ce « devenir invisible » que le sociologue David Le Breton, dans son essai Disparaître de soi, a théorisé comme les techniques de blancheur. Ces techniques se traduisent, d’une part, par un « désinvestissement du corps » (Le Breton, 2015 p. 91) et, d’autre part, par une recherche de purification (Le Breton, p. 81). La tentative de suicide de Francine-Jasmine obéit à ce principe purificateur que Le Breton associe à ce qui « dépouille enfin des scories qui infectent l’existence » (Le Breton, p. 81). Le suicide, pour Le Breton, ne correspond pas forcément à une volonté de mourir, mais bien davantage à une fugue, à une « recherche ailleurs d’un lieu pour reprendre son souffle. La mort n’est pas la mort mais une forme de disparition […] » (Le Breton, Ibid.), une volonté de « ne plus être là » (Le Breton, p. 83). Ainsi, ces « techniques de blancheur » correspondent davantage à des « tentatives de se débarrasser de soi pour échapper aux pressions d’une identité intolérable » (Le Breton, Ibid.). Suivant cette théorie, les techniques d’autodestruction du corps utilisées par les personnages yvoniens résistent à une lecture qui les associerait à une visée mortifère. Plutôt, elles visent l’effacement de soi, ce qui confère au corps cette capacité d’être « ailleurs en marchant sur le même trottoir » (TK, p. 121, déjà cité p. 5). 

L’Ailleurs est alors un lieu où l’on se soustrait des impératifs d’être soi, un lieu de passage entre l’invisibilité et la visibilité : « clandestines nous vivrons la pratique [d’effacement de soi] jusqu’à l’usure » (TK, p.139). Dans son essai Le parti pris des animaux, Jean-Christophe Bailly érige ce libre passage du visible à l’invisible en caractéristique fondamentale de l’animalité, « comme la respiration même du vivant » (Bailly, 2013 p. 19). Se crever la peau, déboucher ses pores, ce sont là des méthodes d’autodestruction qui autorisent la respiration libre de la peau, cette peau que le roman envisage comme un travestissement. Si nous pensons le travestissement comme ce mode d’être qui passe d’un subterfuge à l’autre, ce jeu entre le visible et l’invisible émerge alors comme une relation nécessaire au vivant. Mais cette nécessité de l’existence n’est pas forcément libre. En revanche, par leurs contingences, la disparition de soi et les techniques de blancheur libèrent le passage vers l’invisibilité, vers l’ailleurs où de nouveaux modes d’être attendent d’être configurés. Par-delà leur aspect mortifère, ces modes d’être sont plutôt des formes de résistances, rejouant la respiration même du vivant dit « animalisé » par Bailly, mais que l’on peut aussi entendre comme une respiration sous le signe d’une altérité radicale, de ce qui est non-civilisé. L’Ailleurs contient en germe un monde de possibilités utopiques de vivre autrement. Un monde hétérotopique. 

***

« Une minorité ne se constitue jamais seule. Mais sur une ligne de fuite qui est autant sa manière d’avancer et d’attaquer. » – Gilles Deleuze et Claire Parnet (TK, p. 59)

Ouverture : l’Ailleurs liminaire

La volonté de résistance de l’Ailleurs ne doit pas être négligée. L’évasion, comme sortie du corps social et comme sortie de soi, ouvre les portes d’un Ailleurs langagier et corporel où « tout est à reprendre, tout est toujours à reprendre » … et la narration ajoute : «  Mais nous vaincrons » (TK, p.102).  L’exergue même du roman annonce son dévouement aux formes de résistance4Le roman est dédié à la Ligue des Femmes de l’IRA, le Irish Republican Army, une organisation paramilitaire féminine révolutionnaire ; à Hiroko Nagata, communiste radicale japonaise ; et à Margo St-James et Priscilla Alexander, instigatrices de l’expression « sex-workers » et co-fondatrices de COYOTE (1973), une organisation militante en faveur des droits des travailleur.ses du sexe et de la décriminalisation de la prostitution. , de même que sa conclusion :

nous n’avons pas fini de nous épuiser
d’arracher les cuticules du raisonnable

d’asthme et de faux pas irrationnels
se distille en irrécupérable allaitement.
(TK, p. 140)

Sans majuscule puisque déjà commencés, et se soldant sur « l’irrécupérable allaitement » d’une vitalité toujours déjà échue et à reprendre jusqu’à l’épuisement, les derniers vers de Travesties-Kamikaze dédient l’Ailleurs à cette fonction d’arracheur du raisonnable, de grugeur de la normalité. Les hétérotopies sont ces « lieux qui s’opposent à tous les autres, qui sont destinés en quelque sorte à les effacer, à les neutraliser ou à les purifier » (Foucault, 2009, p. 24). L’Ailleurs-hétérotopique agit : à coup de « faux pas » et de respiration discontinue, « asthmatique », il ronge les parois du réel dans une spatialité autre, liminaire, et, ce faisant, il le modifie, introduit la césure dans sa continuité, et ses militant.e.s appliquent ce processus à leur corps: « Décharnées nous répondrons » (TK, p. 137). Car le subterfuge côtoie la destruction. Le corps se travestit, le corps se décharne. Les personnages s’enfoncent dans l’Ailleurs liminaire à l’impossible topographie jusqu’à y risquer leur peau. Dans une série infinie de travestissements, le corps kamikaze creuse le corps social ; une explosion sémantique en chaîne nucléaire dont nous ne verrons ni le commencement, ni la fin. À peine pourrons-nous en sentir l’effondrement, ce tremblement au « centre de la terre, comme une couche de dominos épileptiques » (TK, p. 134).

Bibliographie

Arsenault, Mathieu. « Josée Yvon, ma contemporaine », Liberté, n° 303, 2014, p. 77-78.

Bailly, Jean-Christophe. Le parti pris des animaux, Paris, Éditions Christian Bourgeois, 2013, 94 p.

Biron, Michel, François Dumont et Élisabeth Nardout-Lafarge. Histoire de la littérature québécoise, Montréal, Boréal, 2010, 684 p.

Boucher, Denise. « Les trottoirs ne sont pas assez larges », Mainmise, n° 77, 1er trimestre 1978, p. 17-18.

Butler, Judith. « Censure implicite et puissance d’agir discursive », Le pouvoir des mots. Discours de haine et politique du performatif, Paris, Éditions Amsterdam, 2004, p. 190-217.

Butler, Judith et Gayle Rubin. Marché au sexe, Paris, EPEL, 2002.

Delvaux, Martine. « POUPÉES = dolls », Globe: revue internationale d’études québécoises, vol. 12, n°2, 2009, p. 95-107.

Foucault, Michel. Le Corps utopique, suivi de Les Hétérotopies, Paris, Nouvelles Éditions Lignes, 2009.

Gibeau, Ariane. « “Et maintenant la terre tremble” : mise en fiction et réinvention de la colère dans la prose narrative des femmes au Québec », thèse, Département d’études littéraires, Université du Québec à Montréal, 2018, 313 f.

Lamy, Jonathan. « L’amérindianité violente de Josée Yvon», dans Littérature francophone contemporaine. Essais sur le dialogue et les frontières, par Samira Belyazid (dir.), Lewiston: Mellen Press, 2008. p. 117-127.

Le Breton, David. Disparaître de soi. Une tentation contemporaine, Paris, Métailié, coll. « Traversées », 2015.

Mailhot, Valérie. Mailhot. « La “dislocation révolutionnaire” des corps chez Josée Yvon », dans La contre-culture au Québec, par Karim Larose et Frédéric Rondeau, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2016, 530 p.

Mavrikakis, Catherine. « Inhabiter le monde en poète », Liberté, n° 303, 2014, p. 76-77.

Potvin, Claudine. « L’hyper-réalisme de Josée Yvon: la scène pornographique », dans Trajectoires au féminin dans la littérature québécoîse (1960-1990), par Lucie Joubert (dir.), Québec, Nota bene, 2000, p. 197-212.

Yvon, Josée. Travesties-Kamikaze, Montréal, Les herbes rouges, 2019 [1980], 140 p.

Vol. 24 no. 1 – « Marges et intersections »
analyse littéraire communautés marginalisées évasion fuite Josée Yvon marges Traversties-Kamikaze
Marie-Ève Dubé-Claveau. (2023). Évasion dans Travesties-Kamikaze de Josée Yvon : L’impossible topographie de l’Ailleurs hétérotopique. FéminÉtudes, 24(1). https://revues.uqam.ca/feminetudes/articles/evasion-dans-travesties-kamikaze-de-josee-yvon-limpossible-topographie-de-lailleurs-heterotopique/

Nom de la revue

ISSN numérique : 1911-4176

Contact

revue.feminetudes@gmail.com

Facebook  Instagram  

Mentions légales

Contenus du site web :
Creative commons

Avis de confidentialité

▲

UQAM - Université du Québec à Montréal

  • Revue FéminÉtudes
  • UQAM

Accessibilité Web